La rencontre des sciences humaines et sociales et de l’informatique

Kaleidico/Unsplash, CC BY-ND

Un nouvel « Entretien autour de l’informatique ». Françoise est à l’origine vidéaste et spécialiste de littérature et de cinéma. Devenue chercheuse en sciences de l’information et de la communication, elle a lancé les premiers Campus numériques français. Elle a imaginé et dirigé de nombreux programmes consacrés au numérique dans l’enseignement supérieur et la recherche en France et en Europe. Ses travaux scientifiques portent depuis vingt ans sur la compréhension des phénomènes liés à l’informatisation du monde universitaire. Elle est déléguée générale de l’alliance nationale des sciences humaines et sociales (Athéna). Cet article est publié en collaboration avec Binaire.


B : Pouvez-vous nous parler de votre domaine de recherche ?

Françoise Thibault. Binaire, Author provided

FT : Plus que de parler des sujets sur lesquels je travaille ou j’ai travaillé, j’aimerais évoquer les outils intellectuels avec lesquels je regarde les réalités sociales qui m’intéressent et avec lesquels j’aborde des questions qui me préoccupent. J’ai d’abord étudié la littérature et le cinéma, puis la sociologie. Cette dernière m’a conduite à m’interroger sur les transformations des organisations humaines et j’ai gardé de mes premiers intérêts le goût pour les outils et les formes de communication. Le pluriel des sciences humaines et sociales (SHS) revêt ainsi un sens profond pour moi et c’est dans le croisement des disciplines que j’ai trouvé matière à forger mes instruments pour regarder et analyser. J’ai toujours préféré, pour moi-même, les bricolages disciplinaires rigoureux aux chemins bien tracés des grandes théories scientifiques.

D’autant qu’à ce monde des SHS se sont mêlés deux autres univers qui m’ont guidée, inspirée, et interrogée. Le premier, familier, c’est celui des artistes, surtout des artistes de l’image. Le deuxième, celui de l’informatique, m’était au départ plus lointain. Au fil de ma carrière, le dialogue avec les chercheurs en sciences de l’informatique s’est enrichi. Partant, d’un questionnement sur les usages sociaux des applications informatiques, il s’est déplacé vers des interrogations sur le temps et le sens de l’innovation technologique et scientifique dans la société. Partager avec des chercheurs en informatique à la fois le besoin d’histoire et les questionnements sur les transformations sociales passées et à venir a constitué pour moi une belle ouverture qui a battu en brèche la figure de l’informaticien centré sur la puissance de calcul et la dernière innovation technologique et qui m’a ouvert des horizons tout à fait passionnants

B : Pourquoi la création artistique vous intéresse-t-elle ?

FT : Parce qu’elle interroge, parfois même provoque la pratique scientifique mais peut aussi être à l’origine de nouveaux espaces de diffusion des savoirs scientifiques. Je pense à un expérience théâtrale récente pour moi où le travail du metteur en scène, Thomas Ostermeier, sur le texte « Retour à Reims » du sociologue Didier Eribon donne littéralement à voir dans l’espace scénique les multiples niveaux de la réalité sociale et politique décrite par le sociologue.

Ainsi, les SHS comme les sciences de l’informatique à mon sens, peut-être plus encore que d’autres sciences, sont interpellées par les artistes qui trouvent dans ces deux grands domaines de recherche de nouvelles formes d’expression et des territoires à explorer. Les échanges entre ces trois mondes me paraissent essentiels pour les uns comme pour les autres car ils favorisent les déplacements du regard et les décentrements. Ils contribuent, ce faisant, à sortir des routines stériles qui existent tout autant dans les sphères de la science que dans celles de la création.

Un autre exemple me vient en tête que je tire du dernier ouvrage de Pierre Mounier sur les humanités numériques. La science comme les autres secteurs de l’activité humaine est traversée, plus encore aujourd’hui, par des phénomènes de modes marqués par la production de mots « fétiches » qui se trouvent brutalement dotés d’un intérêt difficilement contestable. Actuellement c’est le cas du terme de données. Il est pourtant indubitable que ce mot recouvre des réalités tellement différentes qu’il en perd son intérêt scientifique mais cette critique a bien des difficultés à se faire entendre. Johanna Drucker, femme chercheure et artiste des humanités numériques propose une alternative. Elle préfère les « capta » aux « data ». C’est une façon pour elle de rappeler que toute donnée est le résultat d’une opération de captage non indépendante de l’outil qui capte et de l’inventeur de la machine à capter. Ses installations en sont en quelque sorte une illustration. Cette posture me semble particulièrement éclairante transposée dans l’espace scientifique actuel.

Enfin, j’évoquerai les vidéastes, et leurs goûts pour les explorations d’écrans, qui ont très tôt travaillé avec des chercheurs en informatique. Nul besoin de rappeler combien la création de mondes virtuels ou la recréation virtuelle de mondes anciens bien réels ont mobilisé et mobilisent tout autant chercheurs en informatique et artistes.

Bien que la circulation d’idées entre les mondes de la recherche et ceux de la création se soit peu à peu imposée comme une source pour l’innovation, il nous reste des progrès à faire pour que les universités et les centres de recherche s’ouvrent plus systématiquement à ces collaborations.

B : Pouvez-vous maintenant aborder la question des différences entre les SHS et les sciences de l’informatique ?

FT : Pour pouvoir donner quelques éléments de réponse à l’épineuse question des différences, j’aimerais revenir sur une caractéristique partagée : ces deux grands domaines sont mal connus dans leur globalité. Ainsi, communément on oublie la dimension fondamentale des sciences de l’informatique pour ne conserver que la dimension applicative. On reproche souvent aux sciences humaines et sociales de produire des opinions destinées à conforter des postures critiques et non de produire des connaissances.

Mais, au-delà des différences évidentes de leurs sujets d’études, j’aimerais souligner l’importance des liens qui existent entre les sciences de l’informatique et les SHS. Très tôt, l’informatique s’est imposée comme une ressource indispensable aux sciences sociales notamment pour le traitement des grandes enquêtes. Et c’est au lendemain de la deuxième guerre mondiale que s’est développée ce qu’on appelle aujourd’hui la lexicométrie, pour appréhender par l’informatique, l’analyse de grands corpus de textes. L’exemple le plus connu est celui du prêtre jésuite Roberto Busa, qui a travaillé sur la Somme théologique de Thomas d’Aquin. Allant aux USA à la fin des années 40, il a rencontré Thomas J. Watson, le fondateur d’IBM qui soutiendra son projet d’encodage du texte de Thomas d’Aquin. Il faudra près de trente ans pour faire aboutir ce projet scientifique qui doit tout au travail conjoint d’un ingénieur et d’un chercheur. Les années 1980 voient l’émergence des humanités numériques. Les exemples sont ainsi nombreux qui attestent de nouvelles découvertes sur les textes (et parfois sur les images) permises par la puissance de calcul des ordinateurs (William Blake Archive, la Dante Gabriel Rosetti Archive, Hyper Nietzsche… »). A partir des années 1990, aux USA puis ailleurs, se développeront des centres d’humanités numériques, véritables creusets du renouvellement des sciences humaines.

B : Est-ce que tout cela reste une interprétation humaine, ou est-ce que ça utilise des outils d’intelligence artificielle ?

FT : La richesse des humanités, à mon avis, réside à la fois dans la perception fine de l’intervention humaine et dans la puissance créatrice de l’interprétation. Une tendance plus radicale des humanités numériques existe bien qui rêve de faire sortir l’humain des humanités grâce à l’informatique et à toutes les opérations qu’elle permet de réaliser sur un texte. Ses défenseurs pensent qu’on peut échapper à l’interprétation humaine de la littérature en la transformant en graphes, cartes de connaissances et autres modèles qui seraient plus scientifiques parce que non contaminés par le caractère polysémique et contextuel du langage. Le projet idéal consisterait à cartographier totalement les échanges, numériser l’ensemble de la littérature du monde, puis, à imaginer, avec ces « données », embrasser la culture du monde. Quel est l’horizon d’une telle approche imaginée par des Daniel Dennett, David Deutsch, Jonathan Basile et bien d’autres ? Comme l’écrivait Paul Valéry tout projet de « bibliothèque de Babel » souffre de l’incapacité à opérer une action fondamentale qui est celle de la sélection. N’est-on pas plus rigoureusement « scientifique » quand on est capable à tout moment de concevoir les limites et le sens de l’entreprise scientifique qui opère des choix fondés sur des hypothèses et des critères formalisés ?

La grande force des chercheurs en humanités me semble résider dans la reconnaissance du caractère relatif et inépuisable de l’interprétation et dans la capacité à questionner la question. Cette qualité fait souvent défaut à la sphère de la technoscience qui se troue emportée par l’impératif de l’innovation technologique. Mais, même si l’époque est difficile pour les humanités, on peut supposer (et espérer) que les rappels à l’ordre écologique, sociaux et économiques vont remettre au goût du jour cette question radicale du sens de la recherche scientifique.

B : Vous vous êtes beaucoup impliquée dans Huma-Num. Vous pouvez nous en dire quelques mots ?

FT : Avant de parler d’Huma-Num proprement dit, j’aimerais prolonger les réflexions précédentes en rappelant l’importance, trop souvent méconnue, de l’alliance stratégique des sciences de l’informatique et des sciences humaines et sociales dans l’évolution de la conception des infrastructures de recherche.

Jusqu’au milieu des années 2000, les « grandes infrastructures de recherche » recouvraient des instruments de physique tel le CERN, des instruments d’observation des océans (la flotte) ou de l’espace (les très grands télescopes). On doit à la Commission européenne d’avoir mandaté, en 2004, un groupe de scientifiques composé de nombreux chercheurs de tous horizons disciplinaires dont l’informatique, la biologie et les SHS pour former un forum de réflexion sur les infrastructures de recherche (European Strategy Forum on Research Infrastructures, ESFRI).

ESFRI a produit en 2006, la première « European roadmap for research infrastructures » dans laquelle figuraient notamment des infrastructures en SHS, toutes numériques. Alors que j’étais en fonction au ministère en charge de la recherche, j’ai œuvré, avec le sociologue Philippe Casella, à l’émergence d’un groupe de ce type au niveau national et nous avons proposé la création, en 2008, de deux grandes infrastructures numériques pour les SHS. Nous avons construit la première avec l’ambition de développer les humanités numériques en France. Il s’agit d’HUMA-NUM. La seconde a été pensée autour de la production et de la gestion partagées des données quantitatives (grandes enquêtes, bases de données). Il s’agit de PROGEDO. Si cette très grande infrastructure est moins connue que la première, à l’aune du rôle crucial des algorithmes dans la société, ses enjeux scientifiques sont majeurs.

HUMA-NUM en deux mots, c’est à la fois une plate-forme technologique et un ensemble de plusieurs réseaux de chercheurs (consortiums) engagés dans les humanités numériques. Isidore, outil de collectes et de signalement des données, est un des services les plus connus. Il est complété par une gamme d’outils de stockage des données et par Nakala qui permet d’accéder aux données et de les exploser. Les consortiums se rassemblent autour de thématiques et d’objets communs par exemple les sources médiévales, les cartes des géographes, les archives des ethnologues… HUMA-NUM est ainsi à fois un lieu d’invention technologique et de forte activité scientifique.

B : Un dernier mot ?

FT : Déjà riche, l’histoire qui lie les sciences de l’informatique et les sciences humaines et sociales me semble loin d’être totalement écrite et c’est pour moi une très bonne nouvelle.