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La victoire de Joe Biden vue de Moscou

Joe Biden lors de son séjour en Russie en tant que vice-président en mars 2011, ici en train de déposer une couronne de fleurs sur la tombe du soldat inconnu, au pied du Kremlin. Alexander Nemenov/AFP

La victoire de Joe Biden agira comme un révélateur de l’état des choses en Russie. Les réactions et les attentes qu’elle suscite en disent long sur la situation de la Russie d’aujourd’hui (et, peut-être, de demain) et sur la façon dont ses dirigeants actuels perçoivent le monde.

Le poids du passé

En 2020, presque trente ans après la disparition de l’URSS, la relation russo-américaine reste imprégnée de stéréotypes datant de la « guerre froide ». Quatre décennies durant, les États-Unis et l’Union soviétique avaient incarné les deux pôles d’excellence de la planète, aux antipodes l’un de l’autre. Malgré cette adversité, ces deux géants nourrissaient l’un pour l’autre une sorte de fascination refoulée, décuplée par l’ignorance réciproque. À l’époque, Internet n’existait pas, les voyages entre les deux géants étaient rares, et la principale source d’information sur l’Amérique pour les Soviétiques était le quotidien du Parti communiste, La Pravda, tandis que la perception des Soviétiques par les Américains était largement façonnée par Hollywood.

Le Mur de Berlin est tombé en 1989, l’Union soviétique n’existe plus depuis 1991 ; le monde est devenu global, interdépendant, instantané, régi par le clic, mais les reliquats de la mentalité d’antan continuent à façonner les « logiciels mentaux » de part et d’autre. Y compris la perception des États-Unis par l’ancien colonel du KGB qui se trouve aux manettes de la Russie d’aujourd’hui.

Trump, objet du « dépit amoureux » de Moscou

Joe Biden sera le cinquième président américain à faire face à Vladimir Poutine, lequel s’est installé au Kremlin pour la première fois en mars 2000. Le quatrième, Donald Trump, avait ravivé à Moscou l’espoir d’un « Yalta-bis » – à savoir un nouveau partage du monde, sur la base de la realpolitik qui privilégie le rapport de forces. Trump fut d’abord perçu au Kremlin comme le fossoyeur bienvenu des valeurs démocratiques américaines – valeurs qui, dans l’esprit de Poutine, relèvent du mythe.

Ainsi, selon un proche du pouvoir russe, l’élection de Trump lui avait donné l’enivrante impression de circuler sur la place Rouge, avec le drapeau américain à la fenêtre de sa voiture. « Pour nous, c’était comme le jackpot au casino », avoue-t-il. Sans préciser que ses collègues avaient tout fait pour favoriser ce « jackpot » : l’immixtion de la Russie dans la campagne électorale aux États-Unis en 2016, bien que jamais juridiquement prouvée, émanerait logiquement d’un projet global des autorités russes visant à saboter la démocratie occidentale, jugée factice et obsolète.

Néanmoins, l’euphorie suscitée à Moscou par l’élection de Trump est vite retombée. La Maison Blanche n’a pas levé les sanctions américaines à l’encontre de la Russie, consécutives à son annexion de la Crimée en 2014. De même, l’approche mercantile qui composait la vision géopolitique de Trump, a contrarié le projet du Nord Stream 2, un gazoduc sous la mer Baltique reliant la Russie à l’Allemagne sans passer par l’Ukraine, dont la construction constitue une priorité pour le Kremlin.

Bref, l’imprévisibilité de celui qui avait été trop vite intronisé par Moscou comme son « ami » a enterré son désir de concocter avec Washington une feuille de route commune à long terme, et même de faire des « deals » bilatéraux, au gré des circonstances.

Cependant, malgré la déception engendrée par Trump, Moscou espérait jusqu’au bout sa victoire face à Biden, comme si entre deux maux il fallait choisir le moindre. Ce qui explique que la défaite de Trump a d’abord plongé Poutine dans le mutisme : il a persisté, malgré l’évidence, à ne pas reconnaître officiellement la victoire de Biden. Ensuite, une fois cette première réaction quasi épidermique passée, le Kremlin a fini par admettre en coulisse sa disponibilité à coopérer avec les nouvelles autorités américaines, essentiellement dans les domaines qui constituent la base invariable de la relation entre les deux pays depuis des années, comme la sécurité internationale ou le désarmement. Autant de formules diplomatiques pour laisser entendre que Biden, c’est le retour du statu quo ante, et que Moscou n’attend rien de bon, dans les quatre prochaines années, de ses relations avec Washington, déjà en piteux état.

Cependant, il est possible de déceler dans l’accession de Joe Biden à la Maison Blanche deux motifs de modeste satisfaction pour Poutine.

Joe Biden, un président américain pratique pour Moscou ?

Primo, le président russe espère que l’excentricité déroutante d’un Trump prompt à casser allégrement les codes laissera la place à un rassurant « déjà vu ». La victoire de Biden pourrait signaler, en effet, le retour à la stabilité que les régimes autoritaires recherchent.

Joe Biden, alors vice-président, lors de la signature d’un contrat entre Aeroflot et Boeing près de Moscou, le 9 mars 2011. Alexander Nemenov/AFP

Secundo, la présidence de Biden, autrement plus sensible que son prédécesseur à la promotion de la démocratie libérale, la liberté individuelle, l’État de droit à travers le monde et notamment dans l’espace postsoviétique, peut apparaître comme du pain bénit pour les « siloviki » (les représentants des « structures de force », partisans de la ligne dure dans les hautes sphères du pouvoir russe). Ils n’attendent qu’un président américain qui viendrait s’immiscer dans leur pré carré et qui les appellerait à respecter divers principes jugés « occidentaux » pour imposer une approche encore plus musclée à l’égard des États-Unis. D’après eux, la relance de cette confrontation rhétorique pourrait encore doper popularité de Poutine auprès de son électorat, celui qui fait de l’anti-américanisme l’étendard du patriotisme russe.

D’une façon générale, nous allons sans doute, dans l’immédiat, vers une nouvelle crispation de la relation russo-américaine sur les dossiers stratégiques comme la Syrie, l’Irak, la Biélorussie, l’Ukraine, la sécurité européenne sous la tutelle de l’OTAN, où Joe Biden et son équipe en charge de l’international (notamment Antony Blinken, le secrétaire d’État, et John Kerry, le représentant spécial du président pour le climat) préconisent sans ambages la réinitialisation du leadership américain.

Toutefois, d’éventuelles convergences se profilent aussi : la volonté de Joe Biden de réanimer l’accord nucléaire avec l’Iran, signé par Barack Obama, et de prolonger le New Start, un traité bilatéral de réduction des armes stratégiques nucléaires, conclu en 2010, est vue de Moscou comme une base de travail pour les efforts diplomatiques à venir. S’ajoute l’espoir que le nouveau président américain ne remettra pas en cause Nord Stream 2, pour éviter le risque de s’aliéner ses alliés européens, en premier lieu l’Allemagne, laquelle reste, pour Biden, la pierre angulaire de l’UE.

Et en dehors du pouvoir ?

Alors que les réactions officielles de Moscou à l’élection de Joe Biden restent extrêmement mitigées, une partie de la société civile russe y voit un signe d’espoir. Ainsi, l’ancien président de l’URSS Mikhaïl Gorbatchev, prix Nobel de la paix et artisan de la perestroïka, qui incarne pour la majorité de l’intelligentsia russe l’ouverture du pays sur le monde, affirme que désormais les liens entre Moscou et Washington peuvent s’améliorer. Selon lui, le nouveau président américain, dans le sérail du Parti démocrate depuis cinq décennies, est une « personne sincère et raisonnable », capable de permettre, entre autres, des avancées dans le domaine du désarmement nucléaire.

Le principal opposant russe, Alexeï Navalny, dont la visibilité s’est accrue en Russie à la suite de son empoisonnement, en août dernier, largement relayé par les réseaux sociaux, va encore plus loin : au lendemain de l’annonce de la victoire de Biden, il a félicité dans un tweet le président élu, sa vice-présidente Kamala Harris et les Américains pour avoir « choisi une nouvelle direction dans une élection libre et équitable ».

En conclusion, il est évident qu’une relation russo-américaine apaisée et dépourvue de confrontation directe serait, en ces temps troubles, une bonne nouvelle pour un monde en quête de nouveaux équilibres.

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