L’affaire Epstein, parfait scénario pour les théoriciens du complot

Le monograme sur la porte de l'immeuble de Jeffrey Epstein dans le Upper East Side, à New York City. Depuis sa mort le 10 août, les complots vont bon train. Kevin Hagen / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP

L’homme d’affaires nord-américain et milliardaire Jeffrey Epstein est déclaré mort dans sa cellule de la prison fédérale de Manhattan au petit matin du 10 août 2019.

Jeffrey Epstein avait été incarcéré pour trafic et conspiration de trafic sexuel, faisant suite à une longue liste d’incriminations aux États-Unis dès 2008 pour délinquance sexuelle notamment sur mineures. Il risquait la prison à perpétuité.

Cette histoire réunit les ingrédients d’un scénario où se mêlent pouvoir, argent, drogue, corruption, recruteur international de fillettes et victimes mineures sans oublier un cadavre. En bref, tous les éléments nécessaires à un roman policier sont réunis. Et, pour les chercheurs, cette sordide affaire révèle un excellent cas d’étude pour couvrir une théorie du complot.

La « fausse » mort, scénario idéal

L’annonce de la mort d’Epstein dérange. Que ce soit un suicide ou un meurtre, cette évidence ne fait pas l’unanimité. D’après les uns, un complot est fomenté pour le pousser au suicide, d’après les autres pour l’assassiner. Une troisième autre version distille aussi l’idée d’un stratagème pour l’aider à fuir.

Cela ne paraît pas impossible. Nombreux sont les romans en effet qui abordent la façon de faussement mourir en ingérant des drogues qui stimulent la mort cadavérique. D’autre, dans cette même intention, comme Le Monarque dans le roman de Jack Soren explique comment il est possible de s’enfuir de sa cellule en se glissant dans un cercueil qui s’ouvre hors les murs grâce à des complices.

Dantès sur son rocher, après sa fuite de prison, affiche de Paul Gavarni pour Monte Cristo d’Alexandre Dumas, 1846. Bibliothèque nationale de France

Un célèbre roman d’Alexandre Dumas, raconte aussi de quelle façon des gardiens de prison pense jeter à l’eau une dépouille alors qu’il s’agit d’un prisonnier qui s’échappe : Edmond Dantés, le héros, futur comte de Monte Cristo du livre éponyme.

Pour certains, Epstein se serait donc enfui de la prison et serait en cavale grâce à un faux passeport car il était déjà en possession de ce type de document. L’annonce officielle de son suicide ou meurtre serait donc un leurre. Les jours passent. Les hypothèses conspirationnistes s’élaborent.

Cinq principes pour une théorie du complot

Plusieurs principes sont importants pour élaborer une théorie du complot.

Le premier énonce les faits comme inéluctables : un pédophile est condamné, or l’homicide en milieu carcéral, surtout à l’encontre de ce type de criminels (avérés ou non) est connu.

Le second décrit la « nécessité » de réduire au silence cet organisateur de « parties fines » pour protéger d’autres hommes de pouvoir de possibles dénonciations.

La troisième condition est que cette action apparaisse sous un autre angle. Ici, le suicide n’en serait pas un. Cet acte serait un assassinat commis alors que deux gardiens dormaient. À la suite de cette apparente erreur professionnelle, ils auraient été suspendus.

La quatrième condition évoque le lien entre toutes les actions : l’emprisonnement, le jugement, la mort renforcent d’autant plus la thèse du complot.

Enfin la cinquième condition énonce que la critique doit accumuler les preuves. Dans ce cas, notamment sous l’intitulé « #EpsteinMurder », les charges diverses s’accumulent. De nombreux noms sont d’ailleurs cités dans les documents judiciaires de plus de 2000 pages rendus publics par le FBI ainsi que des dépositions annexes contenant des témoignages pénibles à lire.

Photo d’un immeuble du XVIᵉ arrondissement à Paris où Epstein avait acquis un appartement. Le réseau mondial de personnalités qu’avait tissé Epstein a nourri la théorie d’un complot ourdi par des puissants. Jacques Demarthon/AFP

Angles spéculatifs

La réalité sociale de cette affaire défrayant la chronique s’examine sous tous les angles notamment spéculatifs mais aussi à travers ceux de la communication et de la psychologie. L’étude du cas Epstein rejoint donc des dossiers tels que ceux de l’alunissage, la mort de Lady Diana ou, le travail dans la base US 51 qui restent encore questionnés aujourd’hui.

Parallèlement aux faits décrits comme réels et validés par la justice, le suicide s’impose comme la première version donnée. Or les nombreuses remises en cause de cette théorie pointent plutôt vers le meurtre.

De nombreux éléments étayent cette première hypothèse. Les avocats mentionnent par exemple que l’homme était en excellente santé psychologique et prêt à se défendre, ce qui mettrait à mal l’idée du suicide. D’autres mentionnent la disparition rapide des gardiens de prison, suspendus de leurs fonctions. Enfin, la mort supposée à l’arrivée à l’hôpital a été également remise en question, contrairement à ce qui a été écrit. Selon cette théorie, des complices auraient pu l’assister dans sa fuite et lui forger une nouvelle identité.

Cette stratégie de communication de complot ourdi en secret dirige donc les cibles (les lecteurs) sur deux strates complotistes. Serviraient-elles de diversion ?

Relevons qu’à ce jour, aucune dénonciation de cet homme très public, s’affichant régulièrement avec de très jeunes filles, n’a fait l’objet de révélations.

Communiquer mais sur quoi ?

Certes le corps a officiellement été autopsié. Mais qui peut garantir que le cadavre présenté était bien celui d’Epstein et non pas celui d’un autre, transporté de Manhattan à New York ? L’affaire du corps de Ben Laden et les photos truquées de son visage soumis au jugement de tous, en plus des analyses ADN et des interviews des soldats présents pour témoigner de la réalité de sa mort, reste encore en mémoire.

Un autre élément vient appuyer cette « seconde réalité ». Epstein se piquait en effet de sciences, et espérait transcender la mort. Savait-il qu’un corps pouvait paraître mort cliniquement pour être ensuite ramené à la vie ?

Enfin, Epstein n’avait-il pas des contacts tels que ce spécialiste en chirurgie esthétique, homonyme de son frère Mark Epstein ? Ou un de ses potentiels enfants susceptibles de l’aider et aujourd’hui recherchés ?

La seconde strate de cette théorie de complot (la fuite du criminel) ne pourra sans doute se développer qui si la première strate (l’assassinat prémédité) n’est plus suffisamment fournie en éléments probants ou si certains communicants y perçoivent un intérêt.

Un débouché politique

Le contexte de la course à l’élection présidentielle américaine, qui aura lieu le 3 novembre 2020, peut apporter un éclairage sur cette thèse du complot simple (première hypothèse où Epstein aurait été assassiné) ou du complot à double réalité (seconde hypothèse où il aurait fui) par les dénigrements politiques.

Les questionnements, la réfutation ou la confirmation de complot participent à une véritable stratégie communicationnelle.

Trump, pourtant lui aussi mêlé à différents scandales, pourrait ainsi tirer ainsi profit de cet axe pour pointer du doigt l’ex-président Bill Clinton et ses voyages dans le Boeing 727 d’Epstein. Les archives de NBC montrent Clinton dans une vidéo de 1992 entourée de jeunes filles au côté du criminel.

Clinton et Epstein en 1992.

Pourtant, l’actuel président nord-américain ne semble jamais avoir accusé le milliardaire. Trump a côtoyé Epstein mais pourrait, avec ce complot, défrayer la chronique, alimenter les rumeurs à l’encontre de ses adversaires, les diffamer, rappelant à l’Amérique les antécédents de « l’affaire Monica Lewinsky » et les liaisons extra-conjugales du président démocrate. Continuera-t-il à utiliser ce scandale à des fins politiques ?

Dans l’attente, les victimes veillent sur les rebondissements de l’affaire, les complices transpirent, le public nord-américain reste en haleine et les scénaristes de tous pays commencent à rédiger leurs scripts.