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L’Australie face à la Chine : la montée des tensions

L'emblématique opéra de Sydney vu à travers des drapeaux australien et chinois. Torsten Blackwood/AFP

L’Australie et la Chine ont multiplié les accords et les contrats commerciaux, diplomatiques et culturels entre le début des années 2000 et le milieu des années 2010, période de la montée en puissance diplomatique et économique de la Chine en Asie-Pacifique. Pékin a progressivement investi la zone dans les secteurs minier, agricole et gazier, et développé de nouveaux réseaux de diasporas, actifs dans les universités, le commerce et le tourisme.

L’Australie occupe une place toute particulière dans la vision de Pékin : par sa position stratégique dans la zone Asie-Océanie-Pacifique (avec une ouverture sur l’Antarctique), par son appartenance à l’alliance « Five Eyes » (qui regroupe les services de renseignement de l’Australie, du Canada, de la Nouvelle-Zélande, du Royaume-Uni et des États-Unis), par ses richesses minières (fer, charbon, plomb, zinc, cuivre, diamants et uranium), gazières et agricoles, et enfin, par l’attrait qu’exercent ses universités renommées. Économiquement tournée vers l’Asie, notamment la Chine (mais aussi vers le Japon, l’Inde et l’Asean), l’Australie reste toutefois liée aux États-Unis et à l’Occident pour les questions militaires et stratégiques.

Alors que l’Australie comme la Chine ont adhéré au Regional Comprehensive Economic Partnership (RCEP), vaste accord de libre-échange associant davantage encore Canberra à l’avenir économique de l’Asie, le découplage entre intérêts économiques et stratégiques ne cesse de s’accentuer et la détérioration sensible des relations sino-australiennes apparaît comme le symptôme d’un tournant dans les rapports de force qui s’engagent plus largement entre la Chine et l’Occident.

L’Australie est le seul pays de l’OCDE à avoir connu une croissance positive depuis deux décennies. L’essor économique de l’Asie-Pacifique, tiré par la croissance chinoise et les perspectives de développement commercial, a procuré à l’Australie le sentiment d’une montée en puissance régionale. En 2017, 30 % des exportations australiennes étaient destinées à la Chine. Le secteur minier et l’industrie extractive, le tourisme (1,4 million de visiteurs annuels) et les échanges universitaires (30 % des étudiants étrangers sont chinois) ont connu un véritable boom entre 2005 et 2015. Depuis 2007, la Chine est le premier partenaire commercial de l’Australie.

De plus, la Chine poursuit une stratégie d’influence et d’implantation sur l’île-continent. Le port de Darwin, dans le nord du pays, est sous pavillon chinois pour une concession de 99 ans. Plusieurs parlementaires australiens sont accusés de corruption au profit de la Chine, ce à quoi s’ajoutent plusieurs procédures en cours de jugement contre des activités d’espionnage de Pékin concernant la vie politique intérieure de l’Australie, des intérêts stratégiques vitaux et des affaires d’intelligence économique. De nombreuses voix en Australie s’inquiètent de la montée en puissance militaire de la Chine en Asie, alors que les routes maritimes dont dépend le pays sont en partie bornées par les installations chinoises en Asie du Sud-Est, en Océanie et dans l’océan Indien.

Canberra cherche donc à diversifier et à renforcer sa présence en Asie-Pacifique par le développement de partenariats avec le Japon, l’Inde, l’Union européenne, les États-Unis, mais aussi plusieurs États d’Asie du Sud-Est. Ce revirement stratégique passe par une augmentation de son budget de défense et la modernisation de sa sous-marinade, et par sa présence renforcée dans des architectures stratégiques et de sécurité comme le concept « Indopacifique ».

Dilemme de sécurité et avenir économique de l’Australie en Asie

Depuis la Seconde Guerre mondiale, les gouvernements australiens successifs se sont fidèlement engagés dans toutes les interventions militaires décidées par les États-Unis.

Le positionnement géographique de l’Australie, aux antipodes du monde occidental, la met à proximité immédiate des puissances asiatiques et, d’entre toutes, la Chine, dont les revendications territoriales se font de plus en plus pressantes dans les mers de Chine orientale et méridionale. Un Livre blanc de la politique étrangère australienne 2017-2027 a été publié en novembre 2017, dans lequel les auteurs montrent que les États-Unis conserveront leur suprématie militaire, mais aussi que la forte dépendance de l’économie australienne envers la Chine s’accroîtra alors que « les intérêts, les valeurs et les systèmes politiques et juridiques sont différents ».

La Chine constitue une forte source d’inquiétude et d’incertitude pour la conduite de la politique étrangère de Canberra. De plus, une nouvelle législation destinée à lutter contre l’ingérence et l’espionnage a été rendue publique en décembre 2017 (notamment pour prévenir et interdire les dons aux partis politiques et la compromission de personnalités politiques).

Enfin, Canberra entend, on l’a dit, jouer un rôle majeur dans le concept « Indo-Pacifique » et opérer un rapprochement stratégique avec le Japon et l’Inde (les deux acteurs majeurs de la zone) et avec l’UE. Le premier ministre Scott Morrison souhaite renforcer la présence australienne en Océanie (confortant son influence historique) et contrer la poussée économique et diplomatique de Pékin dans la zone (l’Australie et Vanuatu sont en négociation pour un traité de sécurité en lien avec le projet chinois d’implanter une base dans l’archipel océanien).

L’architecture du Quadrilatère de sécurité, The Quad (États-Unis, Japon, Australie et Inde) est, dans ce sens, perçue comme un moyen militaro-stratégique de diluer la présence chinoise dans la zone bi-maritime, comme le rappellent les exercices navals de novembre 2020 dans la région des Malabars afin d’équilibrer par des modes de gouvernance démocratique le régime autoritaire de Pékin. La signature d’une alliance militaire entre Canberra et Tokyo s’inscrit dans cette logique : il s’agit de diversifier la relation par trop exclusive que chacune de ces alliances entretient avec Washington.

Les récents échanges entre Anthony Blinken et les représentants du Quad montrent que le secrétaire d’État américain accorde une grande importance à cette coopération stratégique. Le dialogue et les partenariats se complètent par une modernisation de la marine australienne en lien direct avec les industries de défense occidentales. La construction de douze sous-marins océaniques (Barracuda) par le groupe français Naval Group, les exercices communs avec les marines française, japonaise, américaine et indienne témoignent des ambitions et des choix stratégiques de Canberra.

La question des droits de l’homme et la radicalité des positions prises par Pékin ne sont pas étrangères à cette évolution. Ainsi, l’opinion australienne s’est récemment émue de l’arrestation arbitraire de l’une de ses ressortissantes d’origine chinoise, Cheng Lei.

Cette diplomatie des otages de plus en plus ostensiblement pratiquée par les autorités chinoises, notamment à l’encontre de pays européens comme la Suède, a provoqué en Australie une vague de sinophobie, encore accrue par la Covid-19 et par les soupçons d’espionnage pesant sur des étudiants chinois dans ses universités. Mentionnons également, à cet égard, le cas d’un transfuge des services spéciaux chinois travaillant au sein de la cellule en charge de la répression des adeptes du Falungong dans le monde, ayant fui vers l’Australie et qui aujourd’hui témoigne de son expérience et des méthodes des services du régime, ou encore les intimidations récurrentes à l’endroit d’un chercheur australien de l’ASPI (Australian Strategic Policy Institute) Alex Joske.

S’ajoute le problème que pose la dépendance de l’économie australienne vis-à-vis de la Chine. Les mesures de rétorsion qui ont été prises de part et d’autre sont loin d’apaiser ces tensions. L’Australie a notamment exclu le géant chinois des télécoms Huawei du déploiement du réseau 5G sur l’immense île-continent et a demandé une enquête indépendante sur l’origine de la Covid-19. Réciproquement, la Chine, premier partenaire commercial de l’Australie, a pris des mesures à l’encontre de Canberra en suspendant les importations d’un grand nombre de produits agricoles.

Même si Scott Morrison a insisté sur le fait que des pays comme l’Australie ne devraient pas être contraints de choisir leur camp entre Washington et Pékin, les faits restent têtus : la Chine est l’un des plus gros clients de l’Australie. En outre, la Chine a la capacité de bloquer l’Australie dans ses approvisionnements en terres rares, si nécessaires au développement de sa très haute technologie ; risque majeur qui incite désormais Canberra à exploiter de nouveaux gisements, en Afrique, notamment.

La fin de l’innocence

Cette crise commerciale sino-australienne est porteuse d’enseignements qui vont bien au-delà des rivages du Pacifique. Ils valent aussi pour les Européens qui pourraient à leur tour, et à leurs dépens, apprendre que commercer avec la Chine n’est pas la même chose que commercer avec le Canada.

La Chine est un pays hors normes et ne distingue en rien la nature économique de ses démarches, lesquelles s’accompagnent d’une visée systématiquement politique. En somme, l’Australie se retrouve à l’avant-garde de défis qui se posent également aux Européens. Outre la liste des contentieux qui font potentiellement écho à ceux rencontrés par l’Australie, la nature de leurs relations respectives avec la Chine s’avère profondément asymétrique. Par exemple, le secteur des marchés publics de la Chine reste fermé. Les entreprises européennes ne sont toujours pas traitées sur un pied d’égalité dans les appels d’offres publics – un marché qui, en Chine, représente chaque année des centaines de milliards de dollars.

La Chine refuse d’ailleurs de signer l’Accord sur les marchés publics de l’Organisation mondiale du commerce. L’Europe n’a pas non plus réussi à faire accepter à Pékin la création d’un tribunal pour le règlement des litiges entre investisseurs. De plus, les clauses qui égalisent les règles du jeu entre les deux parties ont peu de chance de régler le problème des subventions indirectes, qui sont généralisées en Chine.

Les accords sur les investissements signés à l’arraché entre Bruxelles et Pékin, le 30 décembre 2020, et que le Parlement européen mettra deux années à le ratifier ou non, laissent songeurs quant à la réalité de l’application et des bénéfices envisagés. Ils ne comprennent pas d’engagement important à propos du travail forcé et de la liberté d’association.

Les difficultés auxquelles l’Australie est confrontée face à la Chine nous rappellent avec force que lors-que nous commerçons avec Pékin, nous ne devons pas céder à la naïveté. L’Australie s’est souvent confrontée à la Chine : en 1989 sur le dossier des droits humains après le massacre de la place Tianan-men, en 2006 sur des aspects sécuritaires liés aux problèmes de libre navigation et de rapprochement avec Taïwan ; et, plus ré-cemment, en 2009, à la suite de la décision des autorités australiennes d’accorder un vi-sa à la dissidente ouïghoure Rebiya Ka-deer, alors que Kevin Rudd, parfait sinisant, était premier ministre. Droit dans ses bottes, il avait déjà su tenir tête à la puissance chinoise par sa liberté de ton. Il faut dire qu’il avait été formé à bonne école, son professeur à Canberra ayant été le sinologue belge Simon Leys

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