Le Cachemire, cet involontaire allié de Narendra Modi

Le premier ministre Narendra Modi lors d'un événement politique dans l'état indien du Jammu et Cachemire, le 3 février 2019. Rakesh Bakshi/AFP

À l’approche des élections législatives générales qui se tiendront entre le 11 avril et le 19 mai, l’Inde est en train de se couvrir de bureaux de vote mobiles destinés à accueillir les quelque 900 millions d’électrices et d’électeurs.

Ce suffrage, dont les résultats seront connus le 23 mai, devrait voir reconduire le premier ministre Narendra Modi et son parti le Bharatiya Janata Party (BJP) sortant à la tête du pays. Toutefois, ce dernier risque de perdre la majorité absolue dont il jouissait depuis 2014. En cause : les résultats économiques médiocres, la détérioration du climat social, ainsi qu’une pratique de plus en plus personnelle et autoritaire du pouvoir. Il ressort donc de ce bilan une image de l’Inde fort différente de celle promise par le candidat Modi il y a cinq ans.


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Dans ce contexte, le gouvernement compte resserrer son électorat de base, c’est-à-dire une frange nationaliste hindoue très dure. Et à cet égard, les récentes tensions avec le Pakistan ont été une aubaine électorale.

Elles ont ainsi pu donner à Narendra Modi l’image d’un dirigeant inflexible vis-à-vis du Pakistan, l’ennemi de toujours, a fortiori selon la conception nationaliste hindoue. Mais elles ont aussi permis d’apposer une main de fer sur la société cachemirie indienne. En effet, si l’intense médiatisation des tensions indo-pakistanaises a fait la part belle aux premiers ministres indien et pakistanais, elle a été beaucoup moins disert sur le territoire même sur lequel portent ces tensions : le Cachemire.

Cette zone, divisée entre l’Inde, le Pakistan et la Chine est délimitée par des frontières stabilisées, mais non-reconnues par ces trois acteurs. Elle fait aussi l’objet d’un conflit originel entre Inde et Pakistan, hostiles l’un envers l’autre depuis leur création suite à la partition de l’Empire britannique en 1947.

Localisation des zones de tensions entre l’Inde et le Pakistan : l’état du Cachemire (AFP, 2019).

Un attentat opportun ?

Dans ce contexte, la gestion de l’attaque-suicide survenue le 14 février 2019 à Pulwama, dans l’État du Jammu-et-Cachemire (JC) pourrait se révéler être une aubaine électorale pour le gouvernement sortant.

Pour rappeler très brièvement les faits, une attaque-suicide a tué 41 policiers indiens alors qu’ils allaient prendre leur poste à Srinagar, principale ville du Cachemire située à 40 kilomètres du lieu de l’attaque. L’acte a été revendiqué dans une vidéo par un Cachemiri d’une vingtaine d’années, qui déclare avoir prêté allégeance à Jaish-e-Mohammed (JeM), groupe islamiste armé fondé sous l’impulsion de l’appareil militaire pakistanais.

Revendications au cachemire (Ceriscope Frontières, 2011). FNSP, Sciences Po, Atelier de cartographie, CC BY-NC

Très vite, c’est l’escalade. Tandis que les médias s’interrogent sur les risques d’un conflit ouvert entre l’Inde et le Pakistan, imaginant même les conséquences d’attaques nucléaires, New Delhi lance une attaque aérienne. Un camp d’entraînement supposé de JeM est bombardé à Balakot, à 180 kilomètres d’Islamabad, la capitale pakistanaise. La réponse est rapide : un jet indien est abattu et son pilote capturé par les autorités pakistanaises.

Dans un geste présenté comme un apaisement à l’adresse de New Delhi et trois jours de tensions surmédiatisées, le Pakistan remet à l’Inde son pilote.

Cette sortie de crise permet à Islamabad comme à New Delhi d’apparaître comme le « vainqueur » de cet affrontement vis-à-vis de leur société nationale respective.

Un discours va-t-en-guerre

Entre-temps, les discours va-t-en-guerre de Narendra Modi et de son parti ont entraîné, par ricochet, des conséquences importantes.

Avec un œil sur les élections approchantes, le gouvernement Modi est parvenu à museler l’opposition, aidé en cela par le consensus des médias grand public louant les représailles et le discours belliqueux de New Delhi.

Ainsi, l’opposition n’a pas été en mesure de questionner la fiabilité des services secrets ayant permis la survenue de cette attaque, la troisième sur une base de l’armée indienne depuis 2014, ni d’interroger sur l’escalade militaire menée par le gouvernement Modi. Pourtant celle-ci rompt avec les pratiques des gouvernements passés, quelle que soit leur couleur politique, où le versant diplomatique n’était pas éclipsé.

Chaque voix contraire a été systématiquement disqualifiée en étant ravalée au rang d’« anti-nationale ».

Outre le champ politique, des groupes de « citoyens » se sont formés sur les réseaux sociaux pour « nettoyer » les posts, messages et autres critiques du gouvernement émanant de concitoyens, allant jusqu’à les menacer physiquement.

Par ailleurs d’autres « patriotes » et autres partisans de la droite dure hindoue nationaliste ont attaqué physiquement des Cachemiris vivant en dehors de la vallée, notamment dans le nord du pays. Ils considèrent ces derniers, musulmans, comme des « traîtres » et des « terroristes ».

Ce à quoi le gouvernement a répondu dans le silence, se contentant de condamner, aussi timidement que tardivement, les agressions.

Un homme blessé est protégé par les policiers, après une attaque de la foule qui le soupçonne d’être un Cachemiri pro-Pakistan à New Delhi le 17 février 2019. Sajjad Hussain/AFP

Au Cachemire, la violence justifiée

Précisons tout d’abord que peu d’informations sont accessibles concernant la situation au Cachemire pakistanais (Azad Jammu-et-Cachemire et Gilgit-Baltistan). En contradiction avec le discours d’Islamabad se présentant comme le défenseur des Cachemiris, la zone est encore plus fermée aux observateurs que son versant indien, mais les atteintes aux droits humains tout aussi nombreuses.

Il n’est cependant pas possible d’analyser précisément les conséquences locales des tensions, en l’absence de données.

Côté indien, l’attaque du 14 février a été une opportunité politique afin de poursuivre l’assimilation pleine et entière du Jammu-et-Cachemire à l’Union indienne, tel que le souhaite le BJP, et en rupture avec les dispositions constitutionnelles de 1953 reconnaissant une relative autonomie politique et une singularité identitaire au JC.

En effet, depuis son accession au pouvoir en 2014, le gouvernement Modi met en œuvre la « doctrine Doval », du nom d’Ajit Doval, conseiller à la sécurité nationale et très proche du premier ministre.

Cette stratégie pousse encore plus loin la grille de lecture sécuritaire mise en œuvre par New Delhi dans la vallée depuis 30 ans. Elle consiste à ne pas tenir compte des enjeux politiques soulevés par les groupes armés insurgés (dont le JeM) depuis les années 1990 afin de contester les modalités de gouvernement du pouvoir. Ces derniers demandent par exemple la tenue du référendum d’autodétermination de 1948, bien que celui-ci ne prévoit que deux options de rattachement : à l’Inde ou au Pakistan.

Pour nombre de contestataires, le recours à cette voie armée est la conséquence du trucage des élections de 1987, durant lesquelles New Delhi redoutait un score élevé pour les partis autonomistes. Soulignant le caractère relationnel de l’entrée en violence, beaucoup des candidats de 1987 ont effectivement pris le maquis suite à ces développements.

Pas de distinction entre manifestants et terroristes

Pour lutter contre ces groupes, le gouvernement central a mis en place l’Armed Forces (Special Powers) Act (AFSPA) en 1990, un régime militaire spécial qui autorise l’arrestation ainsi que la détention arbitraire des individus jugés « dangereux pour l’ordre public ». Ce régime a ainsi transformé la vallée en l’une des zones les plus militarisées au monde.

Selon le rapport conjoint de l’Association of Parents of Disappeared Person (APDP) et de l’International Peoples’ Tribunal on Human Rights and Justice (IPTHRJ), les forces armées et policières déployées dans la vallée se seraient ainsi rendues coupables de la disparition de 8 000 personnes et de la mort de 70 000 autres.

Sur le plan politique, le gouvernement central ne dialogue guère avec les leaders autonomistes et privilégie les seuls partis acceptant le pouvoir de New Delhi sans le contester. De plus, en dépit de ses innombrables victimes civiles et des abus commis en son nom par les soldats indiens, la vocation officielle de l’AFSPA est de défaire les combattants armés.

Mais, depuis 2014, la doctrine Doval fait monter la répression d’un cran. Désormais, tout manifestant, qu’il ait recouru à la violence ou non, est ravalé au rang de terroriste payé par des agences pakistanaises. La réalité politique des demandes de la population est donc disqualifiée, tandis que les opposants deviennent des « ennemis de la Nation ».

Un adolescent devant une maison détruite après un affrontement armé entre des militants et l’armée indienne dans la zone de Tral, district de Pulwama au sud de Srinagar, 5 mars 2019. Tauseef Mustafa/AFP

En 2016, plus de 17 000 blessés

Cette doctrine s’est notamment exercée contre les manifestants de 2016. Suite à un couvre-feu empêchant la population de se rendre aux funérailles d’un combattant très populaire, les Cachemiris sont massivement descendus dans la rue, dont beaucoup de primo-manifestants au sein des femmes et des classes supérieures. Or la répression de ces manifestations, initialement non-violentes, a entraîné la mort de 90 personnes, hommes, femmes et enfants, tandis que 17 000 ont été blessés (principalement par énucléation) et 5 000 arrêtés.

Cette stratégie sécuritaire montre ses limites et n’entame en rien les volontés d’engagement de la jeunesse dans la violence armée. Le kamikaze du 14 février avait en effet rejoint le JeM en 2017, suite à la répression de 2016. En dépit de la réalité du terrain, le gouvernement maintient pourtant ce cap et le renforce même depuis Pulwama en instrumentalisant l’idée d’une menace sur l’intégrité nationale. Au nom de celle-ci, la répression s’est de nouveau abattue sur les Cachemiris.


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Faire rentrer le Cachemire dans le rang

Depuis le 14 février, des arrestations massives ont été conduites parmi les séparatistes, ainsi que la perquisition de leur domicile afin de trouver d’éventuelles preuves de leur implication dans cette attaque.

Si cette pratique est fréquente, elle a cette fois concernée un très grand nombre de militants, au-delà des figures de proue habituellement emprisonnées ou assignées à résidence. Ces hommes se sont aussi vus retirer la protection policière dont ils jouissaient de la part du gouvernement central depuis la vague d’assassinats des années 1990.

Dernier développement en date du 22 mars, le Jammu-and-Kashmir Liberation Front (JKLF), l’une des principales organisations séparatistes a été interdite par les autorités au motif qu’elle ferait peser des menaces sur la sécurité du Cachemire indien. Pourtant le JKLF a renoncé à la violence depuis 1994.

Toutes ces mesures ont eu pour résultat d’encourager soit le désengagement des citoyens pour la voie politique traditionnelle soit l’engagement violent, voire, armé.

Des villageois portent le cercueil de l’un des leurs, tué lors d’un affrontement entre forces indiennes et pakistanaises le 2 mars à la frontière séparant Cachemire « indien » et « pakistanais » lors de la gestion d’une émeute. Sajjad Qayyum/AFP

Blocus social

Par ailleurs, blocage des réseaux Internet et téléphonique mobiles et couvre-feu viennent ponctuer le quotidien des habitants afin d’empêcher la communication au sein et à l’extérieur de la vallée, un mode de vie auquel se sont habitués les Cachemiris depuis des générations.

Ils ont cependant dû accuser un énième coup dur : le 28 février 2019, la Jamaat-e-Islami Jammu-and-Kashmir (JIJK), organisation caritative socio-religieuse fondée en 1952, a été interdite. 250 de ses membres ont été arrêtés.

La finalité est à la fois politique et socio-économique. D’une part, beaucoup de membres de la JIJK sont favorables au séparatisme. D’autre part, la JIJK menait de nombreuses actions sociales. L’organisation était peu à peu devenue un rouage crucial de la société cachemirie car elle palliait les manquements de la puissance publique à l’égard des catégories de populations les plus vulnérables (sur les plans éducatif et sanitaire notamment).

Un partisan du parti pro-Inde « People’s Democratic Party » (PDP) manifeste à Srinagar le 2 mars contre l’interdiction de l’organisation socio-religieuse Jamaat-e-Islami. Tauseef Mustafa/AFP

Un état abandonné

Supprimer cette organisation contraint donc les Cachemiris à abandonner le recours à des organisations privées pour ne dépendre plus que des subsides de New Delhi. Or accroître la dépendance économique de la zone peut réduire la capacité de contestation de ses habitants.

Enfin, sur le plan institutionnel, le gouvernement Modi veut profiter de l’absence de gouvernement élu (suite à sa démission en août 2018), pour essayer de faire adopter des réformes légales qui amoindriraient l’autonomie du JC telle que reconnue par la Constitution.

Cette ligne nationaliste hindoue dure tranche considérablement avec le précédent gouvernement BJP (1999-2004) qui lui avait cherché à renouer un certain dialogue en rouvrant ainsi une ligne de bus reliant les deux Cachemires.

Photo prise en décembre 2003 : un bus transporte des citoyens pakistanais de l’autre côté de la frontière, entre les « deux » Cachemires. Sajjad Hussain/AFP

Le vote interdit

L’attaque de Pulwama illustre finalement une dynamique ultra-sécuritaire contre-productive, profondément ancrée au Cachemire. Depuis la répression de 2016, le nombre de Cachemiris prenant le maquis a bondi, passant de 63 en 2014 à 128 en 2017. Le rejet de l’État indien, personnifé par ses forces de l’ordre, touche de nouvelles catégories de Cachemiris et, à ce titre, semble de plus en plus massif.

Par ailleurs, la Commission électorale a déjà annoncé que les élections locales au Cachemire, censées se tenir en même temps que les élections générales, n’auront pas lieu pour cause de sécurité.

Le droit fondamental d’exprimer son opinion politique, le vote, finalement rare action non-violente reconnue par l’État est ainsi bafoué.

La désescalade entre New Delhi et Islamabad agit donc bien comme un trompe-l’œil lorsqu’elle est mise en regard face à la cristallisation des tensions locales entre les Cachemiris et l’État indien tel qu’il est incarné aujourd’hui par le gouvernement Modi.