Le numérique agricole doit encore faire sa révolution

Les tracteurs sont de plus ne plus bardés d'électronique et de numérique. Jed Owen / Unsplash, CC BY-SA

Le numérique agricole doit encore faire sa révolution

Le secteur agricole d’après-guerre est très réceptif à la technologie car elle a supporté des gains époustouflants de productivité. Pendant quatre générations, chaque agriculteur faisait mieux que ses parents. Les prix agricoles ont toutefois été tirés vers le bas avec, en Europe, la disparition des montants compensatoires et l’alignement sur les prix mondiaux. On arrive donc à un paradoxe : alors que l’on a jamais autant produit, l’agriculteur ne peut pas vivre de son activité.

Ce à quoi il ne faudrait pas cantonner le numérique

Le numérique agricole est souvent résumé à l’agriculture dite de précision. Cette dernière vise à couvrir les besoins des cultures ou des animaux d’élevage au plus juste en apportant la bonne quantité au bon moment.

C’est une stratégie louable qui, pour le végétal, s’appuie largement sur le guidage géo-référencé des machines et leur pilotage, la généralisation de l’informatique embarquée.

Louable car elle évite les fuites et gaspillages. La technologie de pulvérisation constitue un bon exemple où l’on peut éviter que ce qui est pulvérisé ne parte dans l’environnement ou tombe en dehors des zones à traiter avec des panneaux récupérateurs par exemple.

On estime qu’avec la technologie les pulvérisateurs peuvent maintenir l’efficacité des traitements tout en réduisant dans une fourchette de 20-40 % les quantités épandues.

Pour autant on voit que cela ne remet pas en cause le besoin de traiter ; cela peut même justifier de ne pas explorer les voies alternatives permettant de ne pas traiter ; c’est ce que les scientifiques appellent le verrouillage technologique autour des pesticides.

Le numérique agricole a largement été mis au point dans d’autres secteurs industriels et il tend à imposer la standardisation et l’optimisation dans des conditions bien maîtrisées.

Le risque c’est donc que le numérique accompagne des avancées d’ordre technologique renforçant la productivité et, se faisant, autorisant à couvrir les déficits de main d’œuvre, poussant au gigantisme des fermes et des élevages, donc renforçant la dépendance à la technologie.

Ce à quoi le numérique pourrait servir

Le numérique peut permettre de concilier la puissance d’une foule prête à coopérer sur quelques objectifs pour pouvoir peser sur les marchés et les négociations de branche sans pour autant faire disparaître les individualités. Exploité par l’approche des coopératives à l’échelle d’un territoire, le numérique permet d’étendre ce principe en s’affranchissant des distances.

En rapprochant l’offre et la demande, le numérique collaboratif agricole est un formidable soutien car il permet de mutualiser les coûts tout en défendant l’intérêt des producteurs.

Dans un contexte de concurrence accrue, il peut protéger l’emploi rural tout en permettant la poursuite de sa professionnalisation et son insertion au sein des filières. Les modèles coopératifs contribuent à cela mais le numérique accélère, étend et rénove ce processus à d’autres situations d’ententes entre acteurs, pas forcément sur la même filière, ni partageant le même territoire.


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Le partage du matériel, la pratique des échanges de parcelles et le soutien à des circuits hors de la grande distribution soutiennent le maintien de l’activité dans les territoires, portent des valeurs de solidarité, internalisent des modes de production alternatifs dans les produits commercialisés. Bref, le numérique collaboratif embarque des dimensions de durabilité sociale et environnementale que le marché admet peu de reconnaître et de financer.

Est-ce là toutefois le seul apport du numérique que les citoyens et les agriculteurs peuvent appeler de leurs vœux ?

Ce à quoi le numérique devrait servir

On ne changera pas de système si on ne change pas les critères pour évaluer sa performance et la façon de le piloter. Or progressivement l’agriculture s’est vue attribuer des missions qui n’étaient pas nécessairement les siennes dont une partie n’a pas de valeur marchande directe comme maintenir l’état des ressources dont l’air et l’eau, une autre qui peine à obtenir une reconnaissance (stocker du carbone) ou à profiter à l’agriculteur (la valeur touristique des champs de lavande de même que la commercialisation du miel de lavande excèdent le revenu direct de lavande pour le secteur cosmétique sans que l’agriculteur en perçoive une part).


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Certains pensent que la compétitivité française ne se fera pas dans le champ de la course à l’intensification quantitative mais plutôt en maintenant notre niveau d’ambition. Cela sera la valeur ajoutée de différentiation sur laquelle la France possède les meilleurs atouts pour se démarquer.

Pourquoi ne pas reconnaître que l’agriculture est devenue beaucoup plus qu’une simple pourvoyeuse d’aliments car porteuse d’enjeux sur le bien-être animal, gestionnaire des espaces et des ressources dans les territoires ?

Comment pourrait-on le faire ?

Les processus qui se déroulent dans l’environnement agricole sont éminemment dynamiques, saisonniers, basés sur la qualité de l’interaction d’un animal ou d’une plante à son environnement qui, lui-même, évolue au cours du temps.

Pour suivre ou infléchir son fonctionnement, le numérique agricole doit donc évaluer des flux de matière et d’énergie. Comme une chaîne industrielle qui doit entretenir son bon fonctionnement, l’agriculture doit pouvoir qualifier le fonctionnement de son outil de production.

Trop peu de capteurs pour qualifier, quantifier et certifier et, du coup, dans l’incapacité de réaliser la mesure, pas d’aide conditionnelle qui vienne qualifier l’entretien voire l’amélioration de l’agroécosystème, mesurer le maintien du potentiel de qualité de l’outil en somme (même si les agriculteurs ne sont pas les seuls à en profiter). Les capteurs qui révolutionneront la gestion de la santé des animaux incluront par exemple la capacité à qualifier le bien-être des animaux.

Le numérique détient la clé d’un pouvoir transformant. Ceux qui révolutionneront l’usage des pesticides seront en mesure de quantifier dans chaque parcelle l’état et la dangerosité du risque sanitaire : le potentiel d’activité des sols est-il présent ; avec l’arrivée d’un ravageur venu des airs, les régulations naturelles sont-elles bien activées, l’immunité des plantes est-elle dans son état de veille ou d’alerte permettant sa mobilisation ? Les flux des ressources nécessaires à l’activité biologique sont-ils équilibrés voire en mesure de stocker un peu ?

Le biologique doit être au cœur de l’évaluation des performances et l’atteinte d’un rendement n’est qu’une facette parmi d’autres de la signature d’un système durable.

On ne peut pas continuer à mettre toute la performance sur un seul critère car toutes les autres dimensions de la durabilité ne trouveront alors jamais leur place. C’est ça la nature même de ce que le numérique doit venir changer. Le numérique transformant qualifiera, quantifiera et certifiera de nouvelles dimensions de performance depuis toujours incontournables mais, qui difficilement perceptibles n’avaient jamais fait l’objet d’une évaluation jusqu’à ce qu’elles viennent à manquer et que l’on (re)découvre ou souligne leur importance.

À l’instar du secteur des énergies renouvelables face à l’avènement plus ou moins proche de l’après fossile, on peut craindre que les producteurs agricoles ne s’enferment dans une impasse s’ils entrent à reculons dans la transition bas carbone.


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Il faut toutefois que le numérique agricole rende cet enjeu visible et mesurable pour en faire un critère explicite des performances. Au moment où se réfléchit la PAC ou des accords mondiaux impactant les marchés, rendre visible l’invisible devient autrement plus primordial et urgent, y compris pour les agriculteurs eux même que de vouloir marginalement gagner quelques pour cent de productivité que les prix du marché s’empresseront de venir grappiller.

Exigez du secteur du numérique d’adosser à l’agriculture des enjeux majeurs et de se placer dans une logique où vous mettez sciemment les ambitions du numérique à portée de ce changement, à porter ce changement.