Place Saint-Pierre, 2014. Le Pape bénéficie d'une grande popularité, surtout en Europe, mais influence-t-il vraiment les décisions des gens sur les questions politiques ? Alfredo Borba/Wikimedia, CC BY

Le pape François peut-il influencer l’opinion sur la question des armes nucléaires ?

Ce dimanche 24 novembre, le pape François visite Nagasaki puis Hiroshima. Alors que la population catholique au Japon est très limitée, ce premier voyage d’un souverain Pontife dans l’archipel depuis 1981 est placé sous le signe de son engagement sur la question des armes nucléaires.

Dans un contexte de défiance exacerbée à l’encontre des élites et des institutions, et de course aux armements, le pape François est doublement intéressant.

D’une part, sa côte de popularité demeure relativement solide et dépasse les milieux croyants. D’autre part, le pape a radicalisé la position du Vatican sur les limites de la légitimité des armes nucléaires dès 2017 et n’en change pas. Il a condamné inconditionnellement tout emploi ou menace d’emploi de ces armes, invoquant des raisons politiques et théologiques.

Les citoyens européens font-ils confiance à son jugement ? Est-il en mesure de les influencer ?

Un pape particulièrement actif sur la question des armes nucléaires

Le pape s’implique beaucoup plus que ses prédécesseurs en matière de diplomatie nucléaire. Le Saint-Siège a ainsi ratifié le Traité sur l’interdiction des armes nucléaires dès 2017 et offert d’accompagner son entrée en vigueur. Récemment, le pape s’est aussi dit prêt à accepter une invitation officielle de Kim Jong‑un dans le contexte de la crise nucléaire avec la Corée du Nord.

Cette prise de position va même au-delà du rôle de médiateur, aujourd’hui oublié, de Jean XXIII lors de la Crise des missiles de Cuba en 1962.

Si la plupart des jeunes Européens ne soutiennent pas les politiques menées en leur nom sur les armes nucléaires, et manifestent un sentiment d’impuissance] à leur endroit, que pensent-ils des positions radicales du pape en la matière ? Comment le message du Saint-Père est-il perçu par les citoyens européens ?

Le pape François s’adresse aux Nations-Unies.

Une affaire européenne

Une enquête transnationale sur le niveau de connaissance et l’attitude des Européens vis-à-vis des armes nucléaires, menée en juin 2018 dans le cadre du projet VULPAN (financé par l’Agence nationale de la recherche), donne un aperçu de la manière dont la population adulte de neuf pays voit la prise de position du pape sur cette question.

Nous avons interrogé plus de 7 000 personnes âgées de 18 à 50 ans : un millier en France et au Royaume-Uni et près de 750 en Belgique, en Allemagne, en Italie, aux Pays-Bas, en Pologne, en Suède et en Turquie. Cette tranche d’âge correspond approximativement à 55 % de la population adulte (âgée de 18 ans et plus) dans huit des neuf pays concernés, l’exception étant la Turquie, où la part s’élève à 71 %. Les huit pays membres inclus dans cette étude représentent environ 69 % de la population totale de l’Union européenne.

Cette enquête est d’autant plus révélatrice que les données ont été recueillies avant qu’éclate le scandale des abus sexuels au sein de l’Église catholique qui pourrait aujourd’hui biaiser les résultats de l’enquête.

En résumé, les Européens approuvent la position du pape mais ils sont partagés quant à l’opportunité de son implication dans la politique nucléaire et estiment que son opinion n’a pas ou peu influencé la leur.

L’opinion publique sur la position du pape en matière de politique nucléaire.

Les Européens sont nettement opposés aux armes nucléaires

Pour commencer, les Européens soutiennent en majorité l’opposition du pape à l’existence même des armes nucléaires. Ils communiquent également cette attitude d’opposition aux armes nucléaires en termes de sentiment d’insécurité et de refus inconditionnel de considérer comme moral un quelconque emploi de ces armes.

Ainsi, les sondés qui sont du même avis que le Saint-Père (75 % des personnes interrogées) ont aussi plus souvent tendance à considérer que la possession de ces armes rend un pays plus vulnérable (sauf en Allemagne où les sondés sont plus divisés). Seuls 5 % d’entre eux estiment que les armes nucléaires leur donnent un sentiment de « sécurité absolue » alors qu’au moins 45 % d’entre eux affichent un sentiment d’insécurité dans tous les pays de l’étude, sauf la France. Enfin, toujours parmi ceux qui sont du même avis que le pape, au moins 75 % pensent qu’il est moralement inacceptable d’utiliser des armes nucléaires (parmi ceux dont l’avis diffère de celui du pape, les réponses sont à peu près équitablement réparties)

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La jeune génération se distingue

Cependant, les personnes interrogées ne considèrent pas que l’avis du pape influence vraiment leur opinion. Dans les neuf pays, trois sondés sur quatre sont d’accord avec l’affirmation : « Mon opinion sur les armes nucléaires est indépendante de celle du pape ».

Nous obtenons des résultats similaires lorsque nous leur demandons s’ils sont d’accord avec l’affirmation : « Ce que dit le pape me fait changer d’avis sur le sujet ». Seul un quart des sondés ont répondu par l’affirmative. La seule exception notable est la Pologne, bastion de l’Église catholique, où 42 % admet que le pape peut les influencer.

En rejetant l’influence du pape, rejettent-ils aussi son implication dans le débat sur l’avenir des armes nucléaires ?

Sur ce point, les résultats sont partagés. Si une étroite majorité des sondés restent opposée à l’intervention du pape en politique, la jeune génération (18-21 ans) se distingue dans les États dotés d’armes nucléaires.

Dans la plupart des pays, une majorité de 55 à 60 % considère que « le pape est un chef religieux qui ne devrait pas se mêler de politique ». L’Allemagne et l’Italie font exception avec une légère majorité des sondés (respectivement 55 % et 51 %) ne sont pas d’accord avec cette affirmation.

Il est intéressant de constater qu’en France et au Royaume-Uni, les deux puissances nucléaires de notre étude, les plus jeunes (18-21 ans) sont davantage favorables à l’implication du pape que les plus âgés (47-50 ans), par près de 15 %.

Soutien à l’engagement du pape en politique, par tranche d’âge.

À l’issue de cette étude, quatre résultats se dégagent. Une majorité d’adultes en France, au Royaume-Uni, en Belgique, en Allemagne, en Italie, aux Pays-Bas, en Pologne, en Suède et en Turquie approuvent donc l’opposition du pape aux armes nucléaires en France, au Royaume-Uni, en Belgique, en Allemagne, en Italie, aux Pays-Bas, en Pologne, en Suède et en Turquie. La plupart d’entre eux n’attribuent toutefois pas cette opinion à la prise de position pontificale. Seule une très légère majorité s’oppose en principe à l’intervention du Pape en politique. Enfin, en France et au Royaume-Uni, les sondés âgés de 18 à 21 ans sont étonnamment plus enclins à souhaiter son engagement en politique.


Traduit de l’anglais par Iris Le Guinio pour Fast for Word.

This article was originally published in English

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