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Le poutinisme à l’épreuve des sportifs pro-Navalny

Vladimir Poutine pendant un match de hockey sur glace
Vladimir Poutine s'est toujours affiché en sportif accompli et en protecteur des sportifs russes. Mais la loyauté de ces derniers n'est plus totale. Alexei Nikolsky/RIA Novosti/AFP

Alexeï Navalny, farouche opposant à Vladimir Poutine, vient d’être condamné à passer les deux prochaines années et demie derrière les barreaux. Les multiples procédures judiciaires déclenchées contre lui, la tentative d'empoisonnement dont il a réchappé à l'été dernier et les nombreuses révélations qu’il a publiées sur la corruption des premiers personnages du pouvoir russe ont fait de cet activiste anti-corruption l’une des personnalités les plus clivantes en Russie.

Jusqu’ici, dans le monde du sport, auquel Vladimir Poutine accorde une attention toute particulière, l’unanimité était la règle : soit les sportifs acclamaient le pouvoir, soit ils ne parlaient pas de politique. Pourtant, dernièrement, les lignes ont bougé…

Les réseaux sociaux : catalyseurs de la libération de la parole des sportifs russes

Le 21 janvier dernier, le célèbre footballeur russe Igor Denisov envoie une vidéo au média Sports.ru dans laquelle il demande officiellement la libération d’Alexeï Navalny. L’ancien capitaine du Zénit Saint-Pétersbourg, du Lokomotiv Moscou, du Dinamo Moscou et de la sélection nationale déclare sans ambages que Navalny « devrait être libre ». Dans la foulée, le « premier site sportif du Runet » (le segment russophone d’Internet) relaie la vidéo sur les réseaux sociaux et, signe de son importance, l’épingle sur Twitter.

À la surprise générale, cette prise de position sans précédent de la part d’un média et d’un sportif de premier plan dans la Russie de Vladimir Poutine engendre un effet boule de neige. Le même jour, Artemi Panarine, star russe du hockey sur glace qui évolue aux Rangers de New York, publie une photo de l’opposant russe en compagnie de sa famille sur Instagram avec le hashtag désormais consacré #svobodnaval’nomu (Liberté pour Navalny). Quelques heures plus tard, des dizaines de milliers de personnes ont relayé son post.

De Moscou à New York et en l’espace d’une journée, deux grands athlètes de la Russie contemporaine viennent officiellement de prendre position pour Alexeï Navalny et donc, officieusement, contre Vladimir Poutine. Leurs armes ? Leur popularité, les réseaux sociaux et les médias. Fait rare avec l’affaire Navalny, un vif débat contradictoire s’engage alors en Russie. Si, comme à leur habitude, les officines médiatiques du pouvoir « suivent la ligne politique du parti » et décrètent que les deux sportifs ne comprennent rien à rien, plusieurs personnalités publiques russes prennent la défense des athlètes.

Il y a des sportifs comme le hockeyeur Roman Lioudoutchine qui monte rapidement au créneau. Tout en déclarant « ne pas être un partisan de Navalny », il estime que la cabale déclenchée contre Panarine dans les médias russes est « inacceptable ». « Artemi, merci pour ta position civique, je suis avec toi mon frère », conclut-il. Il y a des entraîneurs qui prennent plus de pincettes comme Alexandre Kojevnikov, 62 ans, qui se fait le porte-voix pondéré du pouvoir en déclarant : « Nous sommes en démocratie. Panarin a le droit d’exprimer une opinion. Mais il ne comprend pas les raisons qui expliquent l’emprisonnement de Navalny. » Il y a également des journalistes comme le présentateur et commentateur sportif à Match TV Dmitri Gouberniev pour qui « Panarine et Denisov ont le droit à leur opinion. Si cela ne contredit pas la législation […] alors pourquoi pas ? ».

Au premier abord anodines, ces prises de position peuvent sembler étonnantes au sein d’un pays où le sport est centralisé et, dans une large mesure, contrôlé par Vladimir Poutine lui-même.

Pourtant, historiquement, le sport est un espace privilégié de la contestation en Russie, où il est, depuis des décennies, étroitement connecté à la politique.

Quand les sportifs soviétiques font trembler l’URSS

Si le sport de compétition est d’abord perçu par les jeunes autorités soviétiques comme une pratique bourgeoise, Joseph Staline décide au lendemain de la Seconde Guerre mondiale d’en faire un instrument de légitimation de l’URSS et un espace de domination du régime soviétique sur le modèle américain.

Coup sur coup, l’URSS intègre officiellement les grands organes du sport mondial et peut désormais participer aux compétitions internationales telles que les Jeux olympiques ou la Coupe du monde de football. La guerre froide devient sportive. Très vite, les succès s’enchaînent et les sportifs deviennent des ambassadeurs de la bien-portance du régime soviétique à l’étranger.

Paradoxalement, ils sont également les mieux à même de constater la réalité du monde occidental au fil de leurs déplacements. Dans les années 1980, en pleine perestroïka, les athlètes de haut niveau, jusqu’alors instruments du pouvoir, se rebellent par dizaines. En première ligne, le célèbre hockeyeur soviétique Viatcheslav « Slava » Fetissov, qui se dresse contre le pouvoir le 17 janvier 1989 en donnant une interview à l’agence TASS dans laquelle il déclare officiellement vouloir quitter l’URSS pour jouer aux États-Unis. Très vite, les médias soviétiques relaient l’information. Le principal et plus ancien journal télévisé russe, Vremia (Le temps), fait état de la situation et la population soviétique commence à s’identifier à « Slava ».

Inévitablement, l’affaire arrive aux oreilles de Mikhaïl Gorbatchev. Problème ? Fetissov est populaire comme personne en Union soviétique à l’époque. Les autorités ont même donné son nom à un astéroïde en 1981 : « le (8806) Fetisov ». Rapidement, l’affaire prend des proportions internationales et dépasse le cadre sportif. Après un bras de fer de plusieurs mois, le hockeyeur obtient finalement gain de cause et s’envole pour les États-Unis, où il remportera deux fois la Coupe Stanley. Créant un appel d’air, il sera suivi par de nombreux autres athlètes de haut niveau.

La création de la sportokratura sous Vladimir Poutine : l’élite du pouvoir du sport

Fragilisé de toutes parts, le système soviétique s’effondre en même temps que son performant modèle sportif. Durant les années 1990, les plus grands entraîneurs et entraînés du pays partent à l’étranger vers des horizons économiquement viables et sportivement relevés tandis que les infrastructures sportives, soumises aux affres de l’économie de marché, sont laissées à l’abandon.

À peine arrivé au pouvoir en 2000, Vladimir Poutine décide de redonner au sport russe son lustre d’antan et d’en faire un instrument de pouvoir à la fois à l’intérieur et à l’extérieur du pays. Rapidement, il est utilisé comme un vecteur de patriotisme, d’hygiénisme et de soft power. Lui-même passionné de sport, Poutine centralise le système politico-économico-sportif russe afin de le rendre plus efficient et performant. En quelques années, les plus grands athlètes, oligarques et politiques du pays sont mis à contribution pour redresser le sport russe. Le but ? Obtenir les plus grands événements sportifs de la planète afin de faire rayonner le pays sur la scène internationale et ainsi exalter le patriotisme russe.

Le vice-président du club de hockey sur glace SKA Saint-Pétersbourg, Roman Rotenberg (à gauche), fils de Boris Rotenberg (un associé de longue date de Vladimir Poutine), se prend en photo avec le président russe sous les yeux du président du SKA Saint-Pétersbourg, Guennadi Timtchenko, l’un des principaux « oligarques poiti-niens », le 15 mai 2015 à Sotchi. Alexeï Nikolsky/AFP

Très vite, cette élite politico-économico-sportive constituée de proches du président russe tels les frères Arkady et Boris Rotenberg, Vassily Chestakov ou encore Viktor Zolotov se développe et met la main sur le champ sportif. C’est ainsi que naît ce que nous appelons la sportokratura, un néologisme formé des mots sport, kratos – « force, pouvoir » en grec ancien – et nomenklatura (le terme désignant l’élite du pouvoir à l’époque soviétique).

Ce concept de sportokratura est inspiré et se veut la continuité des travaux de Jean‑Robert Raviot sur les élites politiques et administratives suprêmes de Russie, un groupe qu’il appelle lui-même korpokratura : il s’agit d’une sorte de nouvelle nomenklatura, mais très informelle, qui associe une même élite à la direction des plus hauts postes dans les domaines politique et économique. Nous désignons par sportokratura la machinerie de l’élite politico-économico-sportive qui s’imprime et s’exprime sur et par les corps du président, des élites et de la société civile en Russie à l’ère de Vladimir Poutine.

Vladimir Poutine et Viatcheslav Fetissov, rentré au bercail pour prendre un poste important dans le système sportif russe, en 2004. Alexey Panov/Itar-Tass/AFP, FAL

Parmi les principaux enjeux ciblés par l’élite du pouvoir, il s’agit dans un premier temps de dépolitiser un milieu qui pourrait potentiellement se révéler explosif en cas de crises sociales. Les hooligans dans les stades sont interdits et/ou contrôlés quand les plus grands sportifs russes sont « retournés » par le pouvoir. En 2002, Vladimir Poutine réalise son premier fait d’arme politico-sportif en téléphonant à Viatcheslav Fetissov, qui vit toujours aux États-Unis. La discussion est courte. L’enjeu est de taille. Le président russe fait résonner la fibre patriotique de Fetissov et le somme de prendre la tête du Comité d’État de la Fédération de Russie pour la culture physique et les sports (Goskomsport). La légende vivante du hockey soviétique accepte et revient au pays. Celui qui fut, à sa manière, l’un des fossoyeurs de l’URSS d’hier devient un proche du pouvoir d’aujourd’hui. Son cas est loin d’être unique.

Dans la foulée, le 1er juillet 2002, 1 000 athlètes olympiques nationaux se voient accorder des subventions mensuelles à hauteur de 15 000 roubles (soutien étendu à 3 000 athlètes l’année suivante) afin de restaurer « le prestige et l’honneur national » de la Russie.

Quelques mois plus tard, Vladimir Poutine enjoint officiellement les oligarques à participer à l’effort national. Les infrastructures, les clubs et les événements sportifs doivent être financés en priorité. En octobre 2003, il appelle au renouveau du sport de masse en mobilisant le ministère de la Santé, le ministère de l’Éducation, le Comité national des sports, ainsi que les autorités régionales et municipales, les médias et l’ensemble de la société en général afin de former l’élite sportive de demain. « Le mode de vie sportif doit être à la mode ! » déclare alors le chef du Kremlin.

En outre, il s’acharne à teinter le système sportif russe aux couleurs de Russie unie, le parti au pouvoir. Les plus grands athlètes russes du moment deviennent peu à peu des athlètes d’État. Ils se mettent en scène avec le président, appellent à voter pour lui, vantent ses qualités sportives, montent au créneau pour le défendre. Pour ces sportifs, le fait de prêter allégeance au pouvoir fait souvent office d’ascenseur politique. La perchiste Elena Isinbaïeva devient par exemple la présidente du Conseil de surveillance de l’Agence anti-dopage russe Rusada et rejoint officiellement la « Putin Team » – un mouvement social politico-sportif pro-Poutine lancé en 2017 par le hockeyeur Alexander Ovetchkine, qui regroupe des personnalités sportives et culturelles russes – afin de militer pour la réélection du président sortant en 2018.

Le boxeur Nikolaï Valouev est élu député à la Douma en 2011 sous la bannière Russie unie. « L’ours russe » Alexandre Karéline, légende de la lutte gréco-romaine, rejoint le Conseil suprême de Russie unie en 2001 et reste député à la Douma d’État pendant près de 20 ans. Enfin, l’ancienne gymnaste Alina Kabaeva, qui fut elle aussi députée à la Douma d’État (de 2007 à 2014), demeure à ce jour le plus grand secret de Polichinelle de la Russie, des rumeurs plus qu’insistantes la présentant comme la compagne cachée du président russe dont on ne peut parler.

Bref, l’espace sportif russe devient un espace politique contrôlé au sein duquel il est très difficile de prendre position contre le pouvoir sous peine de cabale médiatique, d’exclusion, voire d’emprisonnement.

Peu s’y risquent et ceux qui le font ne restent généralement pas en Russie très longtemps. À quelques mois d’intervalle, le joueur d’échecs Garry Kasparov, les lanceurs d’alerte Grigory Rodchen-kov et le couple Stepanov s’exilent à l’étranger suite à des propos dénonçant le régime russe. Face à ces risques, les sportifs de haut niveau adoptent généralement une posture dépolitisée, apolitique ou en rang d’oignon derrière le régime. En ce sens, les discours de Panarine et Denisov constituent un précédent dont nous pouvons tirer plusieurs enseignements majeurs.

L’affaire Navalny ou les limites du poutinisme

D’une part, paradoxalement, le champ sportif russe dans le contexte de l’affaire Navalny semble offrir un espace médiatique de discussion politique peut-être plus important et tempéré qu’ailleurs en Russie. En effet, le débat contradictoire qui se tient actuellement dans les médias russes à ce sujet tranche radicalement avec les anathèmes péremptoires généralement lancés à la télévision d’État lorsque Navalny est évoqué.

De plus, ces prises de parole sont révélatrices de la baisse de la confiance de la société russe envers les autorités, ce dont les révélations faites par Alexeï Navalny semblent être le catalyseur. En distillant le doute sur le récit officiel du pouvoir, l’opposant semble fragiliser le système politique poutinien qui repose, pour le moment, en grande partie sur la figure de son président. Il ne serait pas étonnant d’entendre de nouvelles voix politico-sportives s’élever contre le pouvoir russe dans les prochaines semaines.

La fameuse enquête de la Fondation de lutte contre la corruption, « Un palais pour Poutine » (texte russe, sous-titres anglais).

L’enquête « Un palais pour Poutine : l’histoire du plus gros des pots-de-vin », vue par plus de 100 millions de personnes en quelques jours – soit un record mondial pour une vidéo politique –, met en lumière un système politico-économique corrompu au sein duquel le sport joue un rôle central. La présence aux abords du palais d’une Arena de hockey sur glace privée d’une hauteur d’un immeuble de cinq étages en est l’illustration. Et ce n’est pas un hasard si, dans la foulée, la liste des huit personnalités politiques qui devraient être sanctionnées selon le directeur exécutif de la Fondation anti-corruption (FBK) fondée par Alexeï Navalny comprend cinq membres de la sportokratura proches de Vladimir Poutine : Roman Abramovitch (le propriétaire du Chelsea FC), Alicher Ousmanov (président de la Fédération internationale d’escrime et principal sponsor du CSKA Moscou), Igor Chouvalov (propriétaire du CSKA Moscou), Andreï Kostine (propriétiaire du Dinamo Moscou) et son adjoint Denis Bortnikov.

En nommant les responsables supposés de la corruption en Russie, Alexeï Navalny et son équipe révèlent la sportokratura au grand public. Les multiples affaires de do-page qui ont défrayé la chronique ces dernières années sont l’illustration de ce système politico-économico-sportif endogame, qui cherche la victoire à tout prix.

Dans une interview accordée à la chaîne russe Mash le 30 janvier 2021, l’oligarque Arkadi Rotenberg a déclaré être le bénéficiaire du fameux palais de Poutine. Point final de l’affaire dans l’affaire Navalny ? Pas tout à fait. Rotenberg est loin d’être inconnu. Il est en effet l’un des membres de la garde rapprochée de la sportokratura. Ami d’enfance et partenaire privilégié de judo du président, sa prise de position est principalement destinée à défendre tel un bouclier un système dont il est lui-même issu. S’il n’est pas certain que cela suffise à apaiser les tensions, son intervention est une preuve de plus de l’endogamie qui règne en Russie entre les politiques, les oligarques et les sportifs… Jusqu’à quand ?

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