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Le poutinisme à toute épreuve de Donald Trump et de ses partisans

Les trumpistes attribuent à Vladimir Poutine des qualités similaires à celles de Donald Trump : détermination, virilité, attachement aux valeurs traditionnelles et rejet des « inepties gauchistes »… Kirill Kudryavtsev/AFP

Si une grande majorité de citoyens des États-Unis, quelles que soient leurs sympathies politiques, condamnent sans ambages l’invasion de l’Ukraine lancée par Moscou et soutiennent les sanctions adoptées par l’administration Biden contre le régime russe, l’unanimité n’est pas totale, spécialement au sein du camp républicain : Donald Trump et une bonne partie de ses partisans continuent d’afficher leur respect envers Vladimir Poutine.

Comment expliquer la constance de cette posture, déjà largement observée pendant le mandat de Trump (2016-2020) ? Et quelles peuvent en être les conséquences en vue des élections de mi-mandat qui auront lieu dans quelques mois ?

Un moment d’unité politique aux États-Unis ?

Jusqu’à l’agression russe lancée le 24 février, seule une minorité de Républicains (42 %) avaient pris parti pour l’Ukraine dans le conflit qui l’oppose à la Russie depuis 2014. En 2017, 49 % des Républicains considéraient même la Russie comme un allié tandis que 32 % avaient une opinion favorable de Poutine.

Ils sont désormais 58 % à soutenir l’Ukraine, (contre 57 % pour l’ensemble de la population) et plus que 6 % à avoir une opinion favorable de Poutine. Quant aux Démocrates, leur soutien à l’Ukraine, toujours majoritaire, n’a fait que croître, passant de 58 % à 70 % depuis l’invasion du 24 février.

Le président ukrainien Volodymyr Zelensky s’adresse au Congrès américain le 16 mars 2022. J. Scott Applewhite/AFP

L’existence de cet ennemi commun que semble désormais représenter Poutine suffira-t-elle à reconstruire l’unité nationale autour de valeurs partagées comme cela a déjà pu être le cas dans l’histoire des États-Unis ? Il est permis d’en douter.

Tout d’abord parce que les troupes américaines ne sont pas, à ce stade, impliquées dans la guerre : il n’y a donc pas de ralliement autour du drapeau. Pas de ralliement non plus autour du président Biden, dont le taux d’approbation, en chute depuis le retrait d’Afghanistan en août 2022, reste au plus bas (42 %). Les Républicains ont d’ailleurs su saisir cette occasion pour accuser Joe Biden de « faiblesse » face à Poutine, et d’avoir fait « trop peu, trop tard ».

Surtout, un mois après l’invasion russe, les électeurs semblent davantage préoccupés par l’inflation – une inflation qu’ils attribuent à la politique économique de l’administration Biden (41 %) plus qu’à la guerre en Ukraine et aux sanctions prises contre la Russie (24 %).

La réaction du camp Trump

La guerre de Poutine a mis en exergue les tensions au sein d’un Parti républicain travaillé entre, d’une part, ses tendances nationalistes (« America First », slogan cher aux trumpistes), voire parfois isolationnistes et, d’autre part, ses courants internationalistes, plus interventionnistes. Si les chefs des groupes républicains au Sénat et à la Chambre des représentants ont tous deux condamné Poutine, les partisans de Donald Trump, eux, cherchent un récit alternatif.

Face aux possibles retombées politiques de l’invasion russe, le camp pro-Trump s’est réuni en urgence dans un hôtel de Washington pour élaborer un contre-récit remettant en cause l’idée exprimée par Joe Biden d’une guerre au long cours entre « autocratie et démocratie, entre liberté et répression ». Quitte à affirmer que la guerre a été causée en premier lieu par les États-Unis et l’OTAN, et à refuser toute intervention à l’encontre de la Russie.

Le soutien de Trump et de ses alliés à Poutine

Donald Trump fait traditionnellement preuve de complaisance à l’égard des leaders étrangers qu’il considère forts, charismatiques et autoritaires, y compris Vladimir Poutine.

Certes, son administration s’était opposée à la construction du gazoduc Nord Stream 2 et avait voté l’envoi d’une aide militaire à l’Ukraine). Mais Trump avait tout au long de son mandat fait l’éloge du président russe, notamment pour des raisons d’intérêt personnel : rappelons qu’une procédure de destitution avait été initiée contre Trump en 2019 après qu’il eut tenté de contraindre son homologue ukrainien Volodymyr Zelensky d’annoncer publiquement l’ouverture d’une enquête sur les activités en Ukraine d’Hunter Biden, le fils de Joe Biden.

Le 23 février 2022, l’ancien président qualifiait encore Poutine de « génie ». Ce n’est que du bout des lèvres qu’il a par la suite exprimé, dans le quotidien conservateur The Washington Examiner, sa surprise quant à l’invasion de l’Ukraine.

Mais Donald Trump n’est que le fer de lance d’un mouvement plus profond. De nombreuses personnalités politiques et médiatiques à l’extrême droite du Parti républicain soutiennent Poutine depuis des années. Le très influent animateur de Fox News, Tucker Carlson, en est l’illustration la plus visible.

Tucker Carlson sur la chaîne américaine d’information en continu Fox News. Le texte russe dit : « Si on nous avait dit que l’administration américaine a non seulement financé des laboratoires biologiques secrets en Ukraine… » Tucker Carlson répète ici une théorie complotiste martelée par la propagande russe liant Hunter Biden à des laboratoires de bio-ingénierie ukrainiens au sein desquels des virus visant spécifiquement les Russes (sic) auraient été développés. Capture d’écran YouTube/Fox News

En 2019, Carlson avait déjà appelé à soutenir la Russie dans le conflit qui l’oppose à l’Ukraine. Et en 2022, alors même que les troupes russes pénètrent en Ukraine, il minimise le conflit en invitant ses spectateurs à se demander pourquoi ils détestent Poutine et en relayant la désinformation russe sur l’existence de laboratoires d’armes chimiques en Ukraine, supposément financés par Le Pentagone.

Une guerre culturelle plutôt qu’une guerre pour la démocratie

Le Parti républicain, qui soutenait autrefois, notamment sous les deux mandats de Ronald Reagan (1980-1988), une approche musclée, missionnaire et moraliste du rôle des États-Unis dans le monde, est aujourd’hui bouleversé par un nationalisme davantage préoccupé par les enjeux culturels que par les valeurs démocratiques.

Le mouvement de la « guerre culturelle » avait été initié dès la fin de la guerre froide par Pat Buchanan, qui avait aussi repopularisé le slogan « America First ».

Pat Buchanan s’en prend aux Démocrates lors de la Convention nationale des Républicains en 1992.

Cette nouvelle droite considère Poutine comme un allié en tant que figure hypermasculine, autoritaire, défendant les valeurs traditionnelles face aux revendications féministes, LGBTQ et musulmanes, et face à la décadence religieuse censée gangrener la société occidentale. Une fascination pour l’autocrate russe qui existe d’ailleurs également au sein des extrêmes droites européennes.

Poutine joue très bien sur les divisions occidentales. Ce n’est pas par hasard si, en pleine guerre, il a comparé l’ostracisme de la Russie à celui subi par l’auteure des livres Harry Potter, accusée de « transphobie » :

« Il n’y a pas si longtemps, l’écrivaine pour enfants J.K. Rowling a également été annulée parce qu’elle […] ne plaisait pas aux fans de la soi-disant liberté de genre. »

Dans ces controverses liées au corps, au genre et à la sexualité, Joe Biden, marqué par son âge et enclin au bégaiement et aux gaffes, incarne davantage la faiblesse de l’Occident, tandis que Poutine et Trump se mettent en scène depuis des années de façon à incarner la force, l’hypermasculinité et la virilité.

Donald Trump s’associe au champion de catch Bobby Lashley. Voxcatch
Vladimir Poutine met en scène les valeurs traditionnelles de virilité en montant à cheval dans les montagnes sibériennes le 3 août 2009. Alexey Druzhinin/Ria Novosti/AFP

La droite chrétienne, qui vote très largement pour le Parti républicain, voit également la Russie comme un allié de poids dans son combat pour un retour à un passé nostalgique et fantasmé et contre la laïcisation et la décadence morale et sexuelle de la société. La proximité de l’influent Franklin Graham, le fils du pasteur Billy Graham, avec Poutine et le Patriarche Kirill, qui a fait de l’Église orthodoxe russe une arme de promotion des « valeurs familiales traditionnelles » en Russie et sur la scène internationale n’est pas une surprise. Pour les militants culturels pro-Trump, l’ennemi est davantage la gauche démocrate progressiste aux États-Unis que Poutine en Russie.

Les positions pro-Poutine du camp Trump peu gênantes pour sa popularité

Si aujourd’hui 54 % des États-Uniens pensent que les personnalités publiques nationales qui expriment leur admiration pour Vladimir Poutine font preuve d’antipatriotisme, une majorité (58 %) considère aussi que Poutine n’aurait pas envahi l’Ukraine si Donald Trump était président. Le même sondage Harvard-Harris de mars 2022 révèle que Donald Trump devancerait aussi bien Joe Biden que Kamala Harris à l’élection présidentielle de 2024 s’ils étaient candidats.

Preuve en est que la rhétorique pro-Poutine de Trump et de ses alliés dans le Parti républicain ne constitue pour eux une véritable menace politique. Alors que la guerre sévit en Ukraine, Donald Trump n’a pas vu d’inconvénient à s’adresser directement au président russe pour demander, à l’instar de sa conversation avec Zelensky en 2019, des informations compromettantes sur Hunter Biden.

En se gardant de tout pronostic prématuré, il ne faut pour autant pas exclure l’hypothèse d’un Congrès et d’une Maison Blanche, respectivement en 2023 et 2025, bien plus conciliants à l’égard de Poutine. Les primaires qui ont lieu de mars à décembre 2022, ainsi que les élections de mi-mandat en novembre 2022, diront si les trumpistes ont réellement pris le contrôle du Parti républicain. Elles pèseront donc d’un grand poids sur la façon dont, à l’avenir, Washington se positionnera sur le dossier russe…

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