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Carte du monde représentant de nombreuses lignes partant d'Afrique vers les autres continents
Selon la théorie afrocentriste, l'Afrique aurait irrigué l'ensemble de la planète de ses connaissances. mapsandphotos/Shutterstock

Le retour de l’afrocentrisme ou le « miracle africain »

Dans son ouvrage « Critique de la raison animiste », récemment paru aux éditions Mimésis et dont The Conversation France publie ici un extrait, l’anthropologue Jean-Paul Amselle s’intéresse notamment aux concepts d’afrocentrisme et d’eurocentrisme. Tout en soulignant l’importance du mouvement afrocentrique dans les sciences sociales africaines et le mouvement décolonial, notamment à travers la figure de Cheikh Anta Diop (1923-1986), l’auteur, qui est directeur d’études émérite à l’EHESS et chercheur à l’Institut des mondes africains (IMAF), souligne le rôle de l’oralité dans la transmission de l’histoire africaine.


On peut concevoir que pour un Blanc parler de l’afrocentrisme a quelque chose de délicat, voire d’impudent. Mais on peut également estimer que c’est une façon de critiquer l’eurocentrisme, son pendant symétrique et inverse, comme on va le voir.

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La notion d’Afrocentrisme ou d’Afrocentricité est un moyen de tordre le bâton dans l’autre sens, c’est-à-dire de faire de l’Afrique […] subsaharienne, non pas l’objet passif d’une histoire, de l’histoire, mais un véritable sujet capable d’autonomie et ayant apporté sa contribution à l’évolution de l’humanité.

Dans ce dispositif, l’Égypte, au sens de la civilisation pharaonique, occupe de ce point de vue une place à part. C’est en effet au nom du penseur et militant politique sénégalais Cheikh Anta Diop (1923-1986) qu’il faut rattacher principalement la doctrine afrocentriste. Cheikh Anta Diop est l’auteur d’une thèse soutenue en Sorbonne en 1960 et il s’est employé dans ses différents ouvrages à démontrer son idée de l’« Antériorité des civilisations nègres » et l’influence déterminante des cultures africaines sur la civilisation égyptienne pharaonique.

Selon Diop (infra CAD), les Égyptiens anciens étaient des Noirs. CAD est d’ailleurs presque unanimement célébré aujourd’hui au Sénégal où l’université la plus importante porte son nom et où le projet monumental d’histoire de son pays en vingt-cinq volumes est placé sous son égide. CAD a été combattu de son vivant par certains égyptologues occidentaux sur la nature du peuplement de l’Égypte ancienne mais sa pensée a été reprise par d’autres penseurs africains comme le Congolais (Brazzaville) Théophile Obenga ou antillais comme Jean-Philippe Kalala Omotunde.

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À la fin des années 1990 et au début des années 2000, de nombreuses critiques dirigées contre les idées de CAD sont venues des milieux universitaires blancs, en réaction à l’essor de ses idées dans les départements de « Black Studies » des universités nord-américaines. Ces analyses et ces critiques n’ont pas empêché sa pensée de prospérer.

On pourrait résumer l’équation afrocentriste en disant qu’il s’agit d’un retournement du stigmate au sens où, pour le racisme colonial, l’Afrique n’a rien inventé et n’est qu’un pur réceptacle d’idées et de produits venant de l’extérieur tandis qu’à l’inverse pour CAD, tout vient de ce continent, l’homme en premier lieu, mais aussi, comme on va le voir, un certain nombre de valeurs et d’institutions dont l’Occident revendique le monopole.

Bref, l’afrocentrisme est une réponse à l’eurocentrisme, et sans doute une façon de substituer un « miracle africain » à un « miracle grec ». Or, ce sont les « centrismes » en général qu’il s’agit d’interroger car il n’est pas douteux que « la pensée occidentale », qui se revendique exclusivement du « miracle grec », est une construction idéologique revendiquant une origine unique alors qu’elle est faite de tout bois. Elle a puisé, en effet, à l’instar de toutes les autres pensées dans des apports extérieurs, tout comme la « pensée africaine », d’ailleurs.

Toute pensée, pour reprendre l’expression de Cl. Lévi-Strauss, est un « signifiant flottant », dont la nature est performative. Elle s’approprie un référentiel global en lui imprimant une inflexion ou une dérivation locale et située dans le temps. Il n’existe pas de pensée singulière, de « miracle grec » ou de « miracle africain » : seul est présent un « tenir ensemble » de pensées régies par des rapports de forces entre elles et entre les individus qui s’emparent de leurs labels respectifs.

On a vu comment les idées de CAD avaient fait leur retour au Sénégal. Cela n’a été possible qu’après la disparition de Léopold Sédar Senghor puisque c’est sous la présidence d’Abdou Diouf que l’université de Dakar a pris son nom.

Aujourd’hui au Sénégal, les idées de CAD sont populaires auprès des étudiants et on peut noter une large diffusion de l’afrocentrisme aussi bien dans l’ensemble du continent qu’à l’extérieur de celui-ci, aussi bien dans le domaine littéraire, philosophique que dans celui dans celui de l’art. Cet afrocentrisme se traduit notamment par la revendication de l’emploi dans les sciences sociales de concepts produits localement et non de disciplines importées comme l’anthropologie ou la sociologie.

En France, le renouveau des idées de CAD, pendant longtemps passées au second plan, s’inscrit dans le phénomène récent de l’apparition dans l’université d’une nouvelle génération d’enseignants et de chercheurs afropéens, afropolitains ou afro-descendants, c’est-à-dire revendiquant à un titre quelconque des racines africaines, qu’ils soient Français ou non. Il en va de même pour certains de leurs collègues « blancs » ayant adopté des positions afrocentristes.

Ce phénomène s’inscrit également dans le cadre d’un « basculement de l’universel » qui pousse ces jeunes chercheurs à contester la suprématie intellectuelle de l’Occident et à accorder aux autres continents de la pensée un préjugé favorable. C’est donc à l’intérieur de ce qui a été nommé un « pluriversalisme décolonial » qu’il faut sans doute resituer ce renouveau de l’afrocentrisme, renouveau qui se manifeste dans plusieurs domaines du savoir et de la politique.

Même s’il a existé des régions d’Afrique qui connaissaient l’écriture ou tout du moins une « littérarité restreinte », selon l’expression de l’anthropologue britannique Jack Goody, avant la colonisation, dans son ensemble ce continent se caractérisait essentiellement par la domination massive de l’oralité.

Cette donnée a été perçue comme un manque par certains Africains face aux cultures lettrées occidentale ou musulmane. Ceux-là se sont reportés sur les quelques rares civilisations africaines anciennes qui connaissaient l’écriture comme l’Égypte pharaonique ou l’Éthiopie, ce qui a alimenté à son tour le discours afrocentriste à la fois dans sa version diopienne (CAD) ou rastafarie (celle des rastas antillais en Éthiopie).

[…]

L’absence d’écriture sur la plus grande partie du continent a conduit à se poser la question de l’existence d’une ou de philosophies proprement africaines. Cette question est devenue centrale, dans le sillage du postmodernisme, lorsque des philosophes africains formés à l’occidentale ont commencé à enseigner dans les universités européennes ou américaines.

Ils ou elles se sont alors demandé quels pouvaient être les philosophes africains correspondant aux auteurs canoniques de la philosophie occidentale comme Descartes, Kant ou Hegel. Ils ou elles les ont trouvés pour certains dans les ouvrages de l’ethnologie coloniale tels « Dieu d’eau » de Marcel Griaule sur les Dogons du Mali ou « La Philosophie bantoue » de Placide Tempels.

Page de couverture du livre « Critique de la raison animiste » de J.-L. Amselle
Cet extrait est issu de « Critique de la raison animiste », qui vient de paraître aux Éditions Mimésis.

Pour d’autres dans les mots mêmes de certaines langues africaines – le terme « ubuntu » (humanité) par exemple dans les langues bantoues ou son équivalent « maaya » en bambara, termes censés pouvoir servir de concepts philosophiques.

D’autres enfin les ont trouvés dans l’art africain « premier » (statues, masques) – on dit maintenant « art classique africain », considéré comme recelant en lui-même une philosophie proprement africaine. Étaient ainsi posées les conditions de possibilité d’une ou de philosophies existant à l’état « natif » « indigène », ce qui s’opposait à l’idée que la philosophie est le résultat de l’élaboration individuelle de concepts opérée par un ou une philosophe, idée à laquelle s’est rallié finalement le philosophe sénégalais Mamoussé Diagne dans son dernier ouvrage.

Ce transfert et ce déplacement du manque est une caractéristique de l’afrocentrisme dans son ensemble et il se retrouve dans d’autres domaines : ceux qui font l’objet de la fierté de l’Occident et qui sont considérés, à bon droit d’ailleurs par les décoloniaux, comme lui ayant permis pendant une longue période d’assurer son hégémonie sur le reste du monde.

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