Le terrorisme, cet éternel recommencement

Attentat anarchiste, à la fin du XIXᵉ siècle. Wipedia/DR

« Cette société infecte doit être découpée en plusieurs catégories, la première comprend tous ceux qui doivent être immédiatement condamnés à mort » (Netchaïev, 1869)

Ces propos d’une extrême violence, que l’on s’attendrait à rencontrer dans un communiqué de l’organisation État islamique ou d’Al Qaïda, ont été tenus il y a plus d’un siècle par un terroriste russe, Netchaïev dans son « catéchisme du révolutionnaire ». Le terrorisme djihadiste qui nous paraît si nouveau, voire étrange, ne fait souvent que réinvestir des pratiques anciennes que le terrorisme marxiste-léniniste de l’après-guerre, caractérisé par son souci d’organisation, de cohérence tactique, stratégique et idéologique, nous a fait oublier.

Si l’on s’intéresse aux terrorisme anarchiste et au terrorisme russe du XIXe siècle, on retrouve en effet de nombreux points communs avec ce « nouveau » terrorisme djihadiste que certains acteurs politiques associent de manière indiscriminée à une nouvelle forme de fanatisme religieux. La création récente de centres de « déradicalisation » s’inscrit d’ailleurs dans le prolongement de cette vision.

En fait, la pratique terroriste, de par ses fortes contraintes, détermine certains types d’actions et de comportements. À titre d’exemple, l’expression fréquemment utilisée aujourd’hui de « loup solitaire » qui désigne un individu agissant seul et de son propre fait. Ce phénomène qui nous paraît totalement nouveau, fait référence à un mode d’action omniprésent dans le terrorisme anarchiste de la fin du XIXe siècle. Associé à l’individualisme, l’amateurisme de ces terroristes en herbe est également une constante du terrorisme anarchiste de cette époque. En ces temps, l’on considérait que l’idéologie anarchiste conduisait tout naturellement à une pratique individualiste du terrorisme ; aujourd’hui, on considère qu’elle résulte d’un processus de radicalisation.

En réalité, il s’agit d’une modalité de l’action terroriste, les individus agissant seuls sont plus difficiles à repérer. Pour mieux comprendre ces « invariants » de l’action terroriste, nous avons sélectionné trois points communs qui nous paraissent particulièrement pertinents : les sources de motivation des terroristes, leur rapport à la vie, leur individualisme et – par voie de conséquence – leur amateurisme.

Sources de motivation

Plus que le fanatisme, qu’il soit idéologique ou religieux, il semblerait que le mobile premier de ces terroristes soit le ressentiment voire une hostilité affirmée envers la société et, dans certains cas, un désarroi individuel. Pour Netchaïev, « la société est infecte » et « le révolutionnaire exècre et abhorre l’éthique sociale existante ». Il est « impitoyable envers la société éduquée et privilégiée ».

Portrait du militant anarchiste « Ravachol ». Fondo Antiguo de la Biblioteca de la Universidad de Sevilla/Flickr, CC BY

Cela est particulièrement vrai pour les anarchistes qui agissent souvent par réaction. Ainsi François Claudius Kœnigstein, dit Ravachol, fait exploser le domicile du substitut Bulot pour venger la condamnation lourde de trois manifestants anarchistes que ce dernier venait d’obtenir. Vaillant, jetant une bombe dans l’hémicycle de l’Assemblée nationale, agit par désespoir social. Lors de son procès, il affirma avoir « au moins la satisfaction d’avoir blessé la société actuelle » et revenant sur son désespoir de ne pouvoir subvenir aux besoins de sa famille, il explique avoir voulu une mort utile qui symbolise « le cri de toute une classe qui revendique ses droits et qui bientôt joindra les actes à la parole ».

Les informations dont nous disposons sur les terroristes djihadistes ayant sévi depuis 2012 ne nous permettent pas d’établir avec précision leur profil psychologique. Moussa Coulibaly, auteur d’une attaque au couteau en 2015 aurait exprimé sa « haine de la France ». Il semble raisonnable d’émettre l’hypothèse que l’auteur de l’attentat de Nice était davantage mû par une aversion à l’égard de ses concitoyens que par des troubles psychiatriques. Il est d’ailleurs curieux de signaler que plusieurs terroristes anarchistes du XIXe ont été considérés comme des « fous » et condamnés par des intellectuels anarchistes eux-mêmes. Des chercheurs comme Fahrad Khosrokhavar et Alain Bertho s’orientent, quant à eux, vers l’expression d’un ressentiment liée à une sorte de désespoir social lorsqu’ils s’interrogent sur les motivations des terroristes djihadistes en France.

Ce qui semble également apparaître au vu des profils de ces terroristes, c’est leurs liens, comme il en fut pour les anarchistes, avec des formes de délinquance. Dans les deux cas, le passage à une action violente à caractère idéologique prend la forme d’une rédemption qui leur permet de structurer leur ressentiment.

Rapport à la vie

Pour Netchaïev « le révolutionnaire est un homme perdu d’avance ». Kravtchinski (1863), lui, considérait que « le terroriste combine en lui les deux sommets sublimes de la grandeur humaine : le martyr et le héros. Du jour où il jure du fond du cœur, de libérer son peuple et sa patrie, il sait qu’il est voué est à la mort. »

Plus prosaïquement, le magazine Inspire (édité par Al Qaïda Péninsule Arabique), dans son édition de l’automne 2010, explique comment mener une attaque avec un véhicule utilitaire en précisant bien que ce type d’action, de par sa nature et ses contraintes techniques, est une opération sans espoir de retour.

Comme l’avaient compris les terroristes russes du XIXe siècle, pour être efficace, il est nécessaire d’être « libéré » de toute préoccupation quant à son propre sort. C’est ainsi qu’en 1881, Grinevietzki s’approche du convoi impérial d’Alexandre II et fait exploser sa bombe, il n’en réchappera pas, le tsar non plus. De la même façon, lorsque le macédonien « Vlada » tire sur le roi de Yougoslavie et le tue, en 1934 à Marseille, il sait que ses chances de survie sont minces. Il meurt le soir même.

Séparé de sa propre vie, le terroriste entretient un rapport particulier avec la vie des autres. Pour Netchaïev, le révolutionnaire ne mérite pas de l’être « s’il ressent de la pitié pour qui que ce soit en ce monde ». Seuls comptent l’efficacité et l’action. Alors que les premiers attentats anarchistes étaient ciblés, une évolution se fait sentir dans l’assimilation de tous les membres d’une classe sociale honnie – la bourgeoisie – à l’ennemi à abattre. C’est ainsi qu’en 1893, Santiago Salvador lance deux bombes sur le public du Grand Théâtre du Liceu de Barcelone faisant plus de 20 morts.

Chez les djihadistes européens, cette évolution vers des cibles civiles indiscriminées s’est faite de manière nettement plus rapide, comme le montre la trajectoire de Mohamed Merah en 2012.

Individualisme et amateurisme

Le phénomène du loup solitaire, on l’a dit, n’est pas nouveau. C’est même une constante de l’action anarchiste. Au XIXe siècle, ce mode d’action est associé à la doctrine anarchiste elle-même. Cela n’exclut pas, bien au contraire, des actions commises dans un cadre collectif. Cette indépendance d’action constitue, comme aujourd’hui, une protection imparable contre des tentatives d’infiltration de la police.

Extrait du magazine « Inspire », automne 2010. DR, Author provided

Chez les anarchistes, les actions individuelles étaient encouragées par des publications incitant à l’action. Elles comportaient des rubriques « anti-bourgeoises » expliquant comment fabriquer soi-même une bombe. D’une certaine façon, le magazine Inspire d’Al Qaïda avec ses rubriques « pratiques » en serait le lointain héritier.

L’amateurisme des terroristes djihadistes agissant à titre individuel est également une constante des anarchistes. Si certains comme Ravachol ou Émile Henry se montrent particulièrement doués, d’autres font preuve de maladresse. Ainsi Amédée Pauwels qui voulant commettre un attentat à la bombe contre l’église de la Madeleine en 1894, renverse par un geste maladroit sa « marmite infernale » et se tue.

La longue suite d’attentats survenus en France depuis 2012 témoigne de l’amateurisme des terroristes djihadistes. Si certains, comme l’auteur de l’attentat de Nice, font preuve d’organisation en préparant soigneusement leurs actions, d’autres – comme Sid Ahmed Ghlam (2015) – se distinguent par leur maladresse. Ce dernier tua une jeune femme et se tira une balle dans la jambe en voulant lui voler sa voiture, ce qui l’empêcha de commettre un attentat prévu contre les fidèles d’une église qui aurait pu être particulièrement meurtrier.

Si les djihadistes ont renoué avec une « tradition » ancienne, ils l’ont développé à un niveau inimaginable au XIXe siècle. Les 12 morts de la vague d’attentats anarchistes de 1892-94 en France, voire le record absolu de l’époque, les 40 morts de la procession du Corpus Christi à Barcelone en 1896, paraissent peu de choses en comparaison de l’attentat de Nice et les attentats du 13 novembre 2015.

Signe des temps, il semble bien que les terroristes djihadistes se soient engagés dans une course à la performance meurtrière qui les distingue radicalement des terroristes anarchistes d’antan.

Found this article useful? A tax-deductible gift of $30/month helps deliver knowledge-based, ethical journalism.