Le « tout sauf Sarkozy », ou l’étrange victoire de l’ex-président

L'ancien président, cible privilégiée de tous les autres candidats. Eric Feferberg/AFP

Le second débat de la primaire de la droite et du centre, qui s’est tenu jeudi 3 novembre, a donné l’occasion d’échanges souvent vifs entre Nicolas Sarkozy et plusieurs de ses concurrents, notamment Nathalie Kosciusko-Morizet, Jean-François Copé et Bruno Le Maire. Les candidats se sont parfois vraiment affrontés et l’on a même assisté à quelques échanges surprenants, frôlant l’âpreté et la causticité. On pouvait même, de temps à autre, ressentir le poids des amertumes et des détestations, notamment dans toute la partie consacrée au style de présidence voulu par chacun. Presque toutes les déclarations (présider ce n’est pas « gesticuler avec l’actualité » pour Nathalie Koscuisko-Morizet, le futur président ne doit pas faire preuve « d’inconstance, de versatilité » pour Jean-François Copé) désignaient en creux Nicolas Sarkozy.

Ces échanges, qui ont retenu toute l’attention des commentaires post-débat, semblent en dire assez long sur une série de paradoxes caractérisant la situation de Nicolas Sarkozy dans cette primaire. Et ces paradoxes disent aussi quelque chose des difficultés de la droite à affirmer un projet politique novateur.

Au centre de toutes les attentions

Le premier de ces paradoxes est que Nicolas Sarkozy ne peut échapper au retour sur son mandat de 2007-2012, alors même qu’il se présente à une élection qui nécessite de se projeter dans l’avenir. Plus généralement d’ailleurs, le débat du 3 novembre manifestait une forte difficulté de la part des candidats à regarder vers l’avant plutôt que vers le passé de la présidence Sarkozy. On ne voit toujours pas le grand projet politique et la vision d’avenir se dégager.

Le second paradoxe de la situation de Nicolas Sarkozy dans cette primaire est qu’en étant l’objet de la plupart des « piques » des autres candidats il apparaît en même temps être le centre de tout. Alors même que les échanges aigres-doux du débat traduisent à quel point l’ancien président n’est plus perçu par les ténors de la droite comme « le patron », le « tout sauf Sarkozy » qui semble se dessiner montre que l’ancien président de la République continue d’obséder ceux-là.

L’éventuel « front anti-Sarkozy » pourrait – autre paradoxe – mobiliser dans la dernière ligne droite le cercle des sympathisants Les Républicains les plus nostalgiques du mandat du prédécesseur de François Hollande, et notamment ceux qui entendent ne pas laisser le centre et le centre-gauche venir s’immiscer dans la victoire de 2017.

La contagion du « sarkozysme »

Le troisième paradoxe de Nicolas Sarkozy dans cette primaire est apparu à plusieurs reprises jeudi soir, comme il apparaissait déjà lors du premier débat. Il est le plus étrange de tous les paradoxes : alors que cette primaire pourrait marquer la fin du « sarkozysme » si l’ancien Président venait à être battu dans trois semaines, ses thèmes les plus traditionnels semblent avoir pénétré en profondeur le discours de ceux qui entendent tourner cette page.

Le « sarkozysme » s’impose sur les thèmes de la sécurité et de l’ordre. Eric Feferberg/POOL/AFP

A cet égard, les deux séquences du débat consacrées aux « migrants » et aux questions de sécurité ont à nouveau montré que les thèmes de la loi et de l’ordre, de la sécurité intérieure, de la protection des frontières nationales constituent l’ossature fondamentale du programme de la droite sur les questions non-économiques.

Analysant le premier débat, nous avions parlé du « programme commun » de la droite, notamment sur les questions économiques. Si, jeudi soir, des nuances, voire des différences – en particulier en ce qui concerne Nathalie Kosciusko-Morizet qui a multiplié les signes montrant son positionnement plus centriste sur toutes les questions de « migrants » et de réfugiés – sont apparues entre les candidats sur le thème du droit d’asile et des « migrants », la tonalité générale montrait à nouveau de fortes proximités autour de l’idée du besoin impérieux en France de restaurer l’ordre, la sécurité, la protection des frontières et l’autorité de l’État.

Ce discours tenu sur la France et sur la restauration de l’autorité perdue est de longue date le pilier du « sarkozysme », affirmé très tôt dans la carrière politique de l’ancien président et porté à son sommet lors de son passage au ministère de l’Intérieur, puis lors de sa présidence. Il constitue également un thème fondamental et traditionnel de l’univers des valeurs politiques de la droite dans lequel Nicolas Sarkozy s’est toujours senti à l’aise et sur lequel il a bâti son image.

Quand l’ancien président donne le tempo

Plusieurs des déclarations prononcées jeudi soir attestaient ainsi d’une vision fortement empreinte de thèmes chers à Nicolas Sarkozy. « On est aujourd’hui le premier « hot spot » d’Europe », selon Jean-François Copé, faisant référence aux migrants qui attendaient de passer en Angleterre dans « la jungle de Calais ». « Une immense majorité de personnes à Calais ne sont pas en réalité des demandeurs d’asile », selon François Fillon. Une affirmation qui fait débat pour le moins, si l’on en croit les dernières analyses de l’Office français de protection des réfugiés et apatrides (Ofpra).

De même, la séquence consacréeau problème de la sécurité des forces de l’ordre et à la légitime défense des policiers a montré que tous les candidats, y compris Alain Juppé, campaient sur une position tout à fait orthodoxe du point de vue du « sarkozysme » : Nicolas Sarkozy a d’ailleurs donné le tempo, déclarant que « aujourd’hui pour [qu’un policier puisse] faire usage de son arme il faut qu’un délinquant tire sur un policier » et qu’il faut que « la peur change de camp ».

L’ombre du Front national

L’ensemble de ces différents paradoxes montre que si Nicolas Sarkozy était battu à l’issue de cette primaire, la droite n’en aurait pas fini avec ses débats internes sur les points fondamentaux qui constitueraient alors le legs du « sarkozysme ». Et cela d’autant plus qu’Alain Juppé devrait gérer alors les rapports de cette droite avec le centre.

Si le thème de l’identité nationale n’était pas présent explicitement lors du second débat, comme il le fut lors du premier, il était néanmoins présent en creux. L’évocation par François Fillon (et par Jean-Frédéric Poisson) du thème de la souveraineté nationale, mais aussi toute la séquence sur les « migrants » et sur la sécurité intérieure a montré encore une fois que l’ombre du Front national (FN) continue de peser et de perturber les débats internes de la droite.

A la salle Wagram, à Paris, le 3 novembre 2016. Eric Feferberg/POOL/AFP

Les candidats ont exclu tout rapprochement avec le FN et toute convergence de vues avec lui, et ils ont pris soin de marquer leur rejet de ce parti. Mais leurs prises de position montraient à quel point il est stratégique pour la droite de venir contester au FN ce que la sociologie électorale appelle le « issue ownership » (se définir comme propriétaire d’une question ou d’un enjeu) sur les questions de sécurité, d’autorité, de souveraineté et de migrations.

Paradoxe de tous les tous paradoxes : alors que cette primaire pourrait marquer la fin de la carrière politique de Nicolas Sarkozy, le second débat – malgré l’expression de quelques différences et la prudence d’Alain Juppé – a montré à plusieurs reprises la relative victoire des thèmes typiquement « sarkozystes ». À défaut de victoire dans les urnes (s’il perdait), se pourrait-il que Nicolas Sarkozy ait déjà gagné la bataille de l’agenda politique de la droite pour les cinq années qui viennent ?

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