Le « transmachinisme » : et si les machines évoluaient indépendamment de l’homme ?

Il est peut-être plus facile de construire des machines qui nous ignorent que des machines qui nous ressemblent. Franck V. / Unsplash

Le « transmachinisme » imagine une évolution des machines et de l’industrie en général non pas pour dépasser ou transformer l’homme, mais pour permettre aux machines de mieux faire leur travail de machines. Une voie certainement plus réaliste que la singularité technologique ou le transhumanisme.

Les tenants de la singularité technologique imaginent une intelligence artificielle supérieure qui surclasserait infiniment celle de l’homme. Les transhumanistes, à l’inverse, espèrent l’avènement d’un homme augmenté physiquement et intellectuellement par la technologie.

Beaucoup d’attention a été portée à ces deux visions du futur. Plusieurs groupes d’élèves-ingénieurs du Pôle Léonard de Vinci examinent actuellement un autre scénario, celui où les machines évolueraient d’une manière assez indépendante des hommes, sans trop se mêler de leurs affaires. Nous l’appelons le transmachinisme.

Des bulles productrices indépendantes

La caractéristique la plus spectaculaire mise en avant aujourd’hui est l’autonomie, réelle ou souhaitée, des machines, en particulier celle des véhicules. Nous parlons ici des machines « mécaniques », comme celles qui font le café, ou qui envoient des hommes dans l’espace, et pas seulement des ordinateurs ou des téléphones. Poussons à l’extrême leur capacité d’autonomie, de même que les partisans de la singularité et du transhumanisme poussent à l’extrême les pouvoirs de l’intelligence désincarnée ou incarnée.

L’actualité nous y invite :

  • Au Japon, vient de sortir une imprimante 3D de sushis : du poisson et du riz à l’entrée, des sushis sur mesure à la sortie. Hergé y avait déjà pensé en dessinant les abattoirs de Chicago dans Tintin en Amérique ;

  • La livraison par drones devient autorisée aux États-Unis, des avions de ligne décollent et atterrissent de manière entièrement automatique ;

  • Six camions Volvo évoluent de manière autonome dans la mine à ciel ouvert de Kristineberg en Norvège, pour charger et décharger les minerais ;

  • Toujours en Norvège, la société Kongsberg s’allie à Rolls Royce pour concevoir des navires autonomes. Mais nous reparlerons de la Norvège ;

  • Un engin voiturier autonome déplace les véhicules dans le parking de l’aéroport Saint-Exupéry de Lyon ;

  • Des betteraves connectées prototypées par l’Institut national de la recherche agronomique sont expérimentées dans les terres agricoles de Picardie.

Une imprimante 3D de la société OpenMeals produit des sushis.

L’idée vient naturellement que, mis bout à bout, tous ces sous-systèmes autonomes constitueraient des bulles productrices totalement indépendantes de l’homme. Entre la plantation d’une graine de teck dans une exploitation forestière en Asie et la livraison chez vous d’une table de jardin, tout se passerait sans aucune intervention humaine.

Si l’on s’imagine dans un monde transmachiniste, celui-ci concevra et produira ses propres sous-ensembles. Il les installera, les supervisera, les entretiendra, les dépannera, les recyclera. Il trouvera son énergie également de manière autonome. Il produira au passage ses propres ordinateurs, depuis les énormes engins d’extraction minière des métaux rares, jusqu’aux machines d’impression des circuits intégrés à la précision nanométrique.

Beaucoup d’éléments du puzzle sont déjà séparément en place : tous les grands acteurs du transport et de la restauration sont en concurrence effrénée pour nous livrer ce que l’on veut, quand on veut, où l’on veut.

En Chine, Starbucks, McDonald’s et des compagnies locales comme Luckin Coffee ouvrent chaque année des milliers de points de production d’où ils vous livrent n’importe où et en moins de 30 minutes pour moins de 5 dollars un bon café, et les nouveaux immeubles chinois sont équipés de réseaux d’ascenseurs dédiés à ce type de distribution. Les grands ports chargent et déchargent les conteneurs sur des quais vidés de toute présence humaine. La fabrication des puces électroniques est aujourd’hui quasi totalement automatisée.

Vers une singularité du transmachinisme ?

Deux évènements bouleversants se produiront si un jour ces systèmes évoluent de leur propre initiative (d’une manière qui ne nous serait largement incompréhensible) et s’ils ne nécessitent plus aucun investissement financier pour survivre et se développer (leur production serait gratuite).

Dans une étape intermédiaire, les machines réussiraient à comprendre le langage humain et à mettre deux idées l’une derrière l’autre. Elles sauraient relier toutes les connaissances que nous avons soigneusement accumulées, formalisées, et mises à disposition sur la toile : toutes les théories scientifiques, tous les codes de calcul, toutes les vidéos de pédagogie, tous les plans de toutes les machines conçues par l’homme.

Les connaissances sont déjà là, sur la toile, à la disposition de qui voudra bien les mettre bout à bout.

Ensuite, le système élaborerait ses propres connaissances, ses propres représentations, ses propres solutions, et sans doute il viendrait à oublier notre propre langage, sans plus se mêler de nos affaires.

Ces hypothèses poussées à l’extrême ne doivent pas nous étonner ou nous faire sourire plus que le transhumanisme ou la singularité technologique. Elles méritent tout autant nos interrogations sur leur possibilité ou leur impossibilité, sur leur désirabilité ou leur horreur. Elles ne font pas nécessairement appel à la notion de super intelligence en progrès exponentiel continu.

On peut très bien imaginer qu’un tel système deviendrait conservateur, parcimonieux, rechercherait et trouverait des points d’équilibre, et n’évoluerait que très lentement. Les transmachines incorporeraient bien sûr leur propre jumeau numérique qui servira autant à assurer leur bon fonctionnement qu’à explorer leurs futures évolutions.

Retour au paradis terrestre ?

Le transmachinisme peut se rêver comme un retour au paradis terrestre, comme la reconstruction d’une nature généreuse où couleraient le lait et le miel, un nouvel âge d’or. L’homme, chassé du paradis pour avoir préféré l’arbre de connaissance à l’arbre de vie, ayant ensuite par nécessité, à la sueur de son front, développé un savoir et un savoir-faire qui l’a conduit là où nous sommes, l’homme donc refermerait la boucle, retournerait au jardin d’Eden, en abandonnant les connaissances techniques aux machines.

Par contraste, le transhumanisme évoque plutôt un second péché originel, une seconde création, une émancipation radicale de la condition humaine présente, une fuite en avant de l’intelligence. Le retour à l’Eden transmachiniste délivrerait l’homme de l’exercice d’une intelligence asservie à l’impératif d’un progrès sans fin.

Présentation par l’entreprise Google à Shanghaï en 2018 d’un microscope de détection de cancer qui fonctionne grâce à l’intelligence artificielle. AFP

L’intelligence que ces transmachines devraient développer pour s’autogérer et survivre conduirait éventuellement à des modes de raisonnement et à des solutions bien différentes de notre génie mécanique et notre génie civil. C’est peut-être trop bête de vouloir singer l’homme. Quand on connaît de près l’effroyable désordre des programmes informatiques écrits par l’homme, on se prend à rêver d’architectures logicielles dont la pureté ne serait pas polluée par nos faiblesses cognitives.

Souhaitable ou pas, on peut penser que ce transmachinisme serait plus facile à accomplir que le transhumanisme : au fond, ce ne sont que des machines en dur qui transforment de l’énergie, de la matière ou des denrées alimentaires. On est loin de la complexité gélatineuse du vivant. Il est peut-être plus facile de construire des machines qui nous ignorent que des machines qui nous ressemblent. Et si nous nous obstinons à faire le travail des machines à leur place, comment voulez-vous qu’elles deviennent intelligentes ?

Finalement, le transmachinisme est un objectif plus humain et moins ambitieux que l’« homme-dieu » du transhumanisme, et la « machine-dieu » de la singularité technologique.

Afin de pousser plus loin la réflexion, voici quelques premières questions, d’une liste qui pourrait être longue :

  • Saura-t-on fixer des limites aux transmachines si elles émergent, et pourra-t-on les faire respecter ?

  • Si l’homme, rassasié par une nature artificielle autonome et généreuse, s’affranchit du travail, que devient son intelligence, s’atrophie-t-elle, s’épanouit-elle, et vers quels horizons ?

  • L’homme peut-il rester intelligent sans travailler, sans lutter, sans adversité ? Un Homme sans nécessité ? Il est notable que les jeunes Norvégiens, dans un pays nourri à la manne pétrolière, ne veulent plus faire d’études longues, et que là-bas les médecins commencent à manquer ;

  • Qui des ingénieurs ou de ce nouvel Eden autonome colonisera Mars en premier ? Cette question s’adresse en partie à Elon Musk, président-directeur général et directeur de la technologie de la société SpaceX, qui cherche à réunir des milliards pour conquérir la planète rouge ;

  • Sommes-nous en train de passer du projet de créer un homme nouveau à celui de créer une nature nouvelle, de plus en plus occupée physiquement par des capteurs, des puces de silicium, des câbles, des fibres et des émetteurs-récepteurs radio ?

Charles Aznavour, grand expert en humanité, a dit un jour : « mon travail est plus intelligent que moi ». Si nous pouvons tous méditer cette citation, il nous reste à approfondir notre travail de recherche afin de dessiner le puzzle du transmachinisme, repérer les pièces existantes et identifier les chaînons manquants.

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