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Des élèves d'une classe d'immersion en français, en janvier 2023, à Montréal. L'école québécoise a un problème d'égalité des chances, et son système à trois vitesse y est pour quelque chose. La Presse canadienne/Ryan Remiorz

L’école québécoise n’offre pas la même égalité des chances et cela est inquiétant

Malgré certaines avancées, l’égalité des chances dans le système éducatif québécois est encore bien loin d’être atteinte. C’est ce qu’on apprend dans le premier Bulletin de l’égalité des chances en éducation produit par l’Observatoire québécois des inégalités.

Un des problèmes soulevés est celui de l’école à trois vitesses, soit la segmentation des élèves entre les secteurs privé (subventionné par l’État), public enrichi (programmes spéciaux) et public régulier. C’est là où se creuse le fossé entre les groupes sociaux inégalement dotés sur les plans économique et culturel.

Nous vous proposons ainsi, dans cet article, un survol des constats soulevés par le Bulletin de l’égalité des chances en éducation, auxquels nous avons participé à l’élaboration, en tant que chercheurs et experts de l’accès et la réussite aux études, du préscolaire à l’Université.

Du rapport Parent à une scolarité scindée

Comme l’a illustré récemment le documentaire « L’école autrement », réalisé par Erik Cimon des Productions du Rapide-Blanc, le système éducatif québécois s’est considérablement éloigné des visées de démocratisation formulées par la commission Parent dans les années soixante. Ses objectifs étaient de favoriser l’accès à une éducation adaptée à chacun, tout en préparant à la vie en société. Le rapport qui s’en est suivi, véritable symbole de la Révolution tranquille, recommandait notamment de rendre l’école publique gratuite et obligatoire jusqu’à 16 ans, de favoriser un cheminement commun au secondaire et de démocratiser l’accès aux études universitaires.

Malgré ces bonnes intentions, entre 1968 et 2014, la part de l’école privée au Québec est passée de 4 % à 21 %. Cela tient, entre autres, à son bas coût pour les familles, comparé au reste du Canada et aux États-Unis, dûs aux importantes subventions gouvernementales.

Des taux de réussite différents

Aux examens obligatoires du ministère de l’Éducation, passés au printemps 2022, l’écart de réussite entre les élèves du public et du privé, qui s’était réduit pendant la pandémie, atteignait un sommet depuis cinq ans.

Les dernières données disponibles montrent de grands écarts entre les taux d’accès au collégial selon que l’enfant ait fréquenté le public, le privé ou des programmes enrichis au secondaire. En comparaison avec les classes publiques régulières, les écoles privées du Québec enregistrent un taux beaucoup plus élevé d’admission aux études collégiales, soit 76,9 % contre 37,3 %. Entre les deux extrêmes, soit le public ordinaire et le privé ou le programme d’études internationales (PEI), on note une différence de 56,9 points de pourcentage.

Cela a un impact sur les admissions à l’université : selon une étude, 60 % des jeunes qui fréquentent un établissement d’enseignement privé vont à l’université, 51 % pour ceux issus des écoles publiques de type enrichi et seulement 15 % pour ceux en provenance des écoles publiques régulières.

Un tel constat est alarmant, puisque la réussite dans la vie est fortement liée à un bon bagage éducatif. Dans les sociétés régies par l’innovation constante et l’économie du savoir, un niveau d’éducation élevé permet aux individus scolarisés de bien s’intégrer dans la société et de participer à son développement économique, politique et culturel. La sous-scolarisation exclut et marginalise les individus ainsi démunis face à un monde toujours plus exigeant, mobile et changeant.

Des parcours difficiles au primaire et au secondaire

Dès l’entrée au préscolaire, on constate qu’il existe des différences marquées sur le plan de la réussite éducative. Entre 2012 et 2017, la proportion d’enfants vulnérables, c’est-à-dire vivant des retards dans leur développement, a augmenté. Cette problématique touche davantage les garçons (un sur trois) que les filles (une sur cinq).

Les inégalités dans la réussite scolaire au Québec commencent dès le préscolaire et le primaire. La Presse canadienne/Paul Chiasson

Les enfants les plus défavorisés sont aussi les plus touchés, 33,7 % d’entre eux présentant une vulnérabilité contre 23,2 % chez les plus favorisés.

Proportion d’enfants vulnérables selon l’indice de défavorisation matérielle entre 2012 et 2017. Bulletin de l’égalité des chances en éducation, Observatoire québécois des inégalités

Le cheminement au secondaire comporte aussi ses défis. Malgré une augmentation du taux de diplomation depuis 1998, plusieurs disparités existent toujours entre les différents groupes d’élèves. Soulevons notamment que les différences entre filles et garçons se poursuivent à cet ordre d’enseignement. Le Bulletin montre aussi que le statut d’élève handicapé ou en difficulté d’adaptation ou d’apprentissage a un grand effet sur les chances de réussite, avec un taux de diplomation au secondaire moyen de 53,7 % en 2010 comparativement à 80,9 % pour l’ensemble des élèves québécois.

Taux de diplomation et de qualification 7 ans après l’entrée au secondaire selon le genre. Bulletin de l’égalité des chances en éducation, Observatoire québécois des inégalités

Des inégalités persistantes au collégial et à l’université

Les ordres d’enseignement collégial et universitaire affichent un portrait plus positif, avec une certaine hausse des taux d’accès et de diplomation.

Au collégial toutefois, les données historiques montrent que la proportion d’étudiants et étudiantes à la formation continue est en déclin depuis 1990, coïncidant avec l’augmentation des frais de scolarité sous le gouvernement Bourassa.

Les différences se maintiennent à ce niveau aussi entre les hommes et les femmes, avec des écarts en faveur des femmes en 2012 de 17 points de pourcentage dans l’accès au collégial et de 15,8 points à l’Université.

Taux d’accès aux études collégiales en 2002-2003 selon la filière d’études au secondaire. Bulletin de l’égalité des chances en éducation, Observatoire québécois des inégalités, tiré de Laplante et coll. (2018)

L’école à trois vitesses, une source d’inquiétude majeure ?

La population québécoise demeure ambivalente à l’égard du régime scolaire québécois à trois vitesses.

Un sondage réalisé par la firme Léger dans le cadre de l’édition 2023 du Bulletin montre que les personnes interrogées en ont une opinion mitigée.

En effet, une majorité y voit à la fois des avantages et des inconvénients. Plusieurs considèrent que l’école à trois vitesses creuse les écarts entre les riches et les pauvres, mais apprécient la diversité de choix que celle-ci offre. Si 47 % des répondants se disent insatisfaits du modèle actuel, le fait de rendre les projets particuliers accessibles à tous est considéré comme une solution intéressante par 80 % d’entre eux.

Cette ambivalence se répercute au sein du système politique québécois peu enclin, et ce depuis longtemps, à agir en ce domaine.

Des freins à l’établissement d’un portrait global

Le Bulletin de l’égalité des chances en éducation constitue, et constituera dans les années à venir, un outil précieux pour décrire et analyser l’évolution des inégalités dans le système scolaire québécois.

Cependant, bien du travail reste à faire pour mieux documenter les inégalités en éducation. Il y a un manque d’accessibilité des données pour les chercheurs, particulièrement des données récentes. Il n’y a pas de portrait exhaustif de l’école à trois vitesses, de l’enseignement privé et de ses populations d’élèves, des projets particuliers qui se sont développés dans les deux réseaux, de leurs pratiques de sélection, des frais réels assumés par les familles, ni de données concernant le milieu socio-économique au-delà du secondaire.

Pour le moment, nous ne possédons que des données partielles et incomplètes, ce qui empêche de mieux suivre l’impact des politiques éducatives sur la réussite scolaire des jeunes et des adultes.

Il y a bientôt 30 ans, la Commission des États généraux de l’éducation, dont le premier chantier fixait l’égalité des chances en éducation comme priorité écrivait notamment : « il nous paraît urgent de mettre un frein à la stratification des écoles primaires et secondaires en s’assurant que la priorité soit accordée à la relance des écoles publiques et que celles-ci demeurent ouvertes à tous les élèves ».

Ce qui a été clairement énoncé il y a plus de 25 ans conserve toute sa pertinence aujourd’hui.

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