L’entrepreneuriat, une voie d’émancipation pour les femmes battues

L'entrepreneuriat, un moyen de se libérer du pouvoir des conjoints violents. Supawadee56 / Shutterstock

L’un des plus graves scandales de nos sociétés dites évoluées reste la violence faite contre les femmes. En France, une femme décède tous les deux jours sous les coups de son conjoint, selon une étude relayée par France Info. Le nombre de femmes victimes de violences conjugales s’élève à près de 220 000 chaque année. Parmi elles, 8 femmes sur 10 déclarent avoir subi des agressions verbales ou psychologiques. Un chiffre qui a considérablement augmenté dans la foulée du mouvement #MeToo. Malgré cela, les chiffres officiels restent sous-estimés car, comme le souligne le dernier rapport d’enquête « cadre de vie et sécurité » du ministère de l’Intérieur conduite par l’Insee, les violences au sein du ménage restent encore un sujet tabou. Dans ce dernier cas, un sur cinq est perpétré par l’ex-conjoint et la moitié des victimes connaissaient leur agresseur.

Ces violences conduisent pourtant généralement à une perte de l’estime de soi, de confiance et même de l’identité chez les femmes. D’autres conséquences sont également visibles, telles que le stress, la peur, l’angoisse ou bien le désespoir. Il est communément admis que la violence peut engendrer divers effets néfastes sur la santé physique et mentale des victimes. Parmi ces effets, citons la perte d’estime de soi, les troubles du sommeil et de l’alimentation, le stress, la dépression, etc. Progressivement et inconsciemment, les femmes perdent leur pouvoir à se révolter.

Exclusion sociale et économique

En plus des conséquences physiques, psychologiques et psychiques liées à la violence conjugale, s’ajoutent des conséquences sociales et économiques. Les victimes subissent ainsi une exclusion économique liée à leur dépendance financière vis-à-vis du conjoint. Certains sociologues soulignent en effet que l’une des causes fondamentales de la violence conjugale est intimement corrélée à la dépendance économique des femmes vis-à-vis de leur mari.

Ces dernières subissent également une exclusion sociale, les auteurs des violences cherchant souvent à couper leur victime de ses liens sociaux (famille, amis, proches). Certaines femmes d’origine étrangère que nous avons rencontrées pendant nos recherches expliquent même subir, de la part de leur conjoint français, des menaces de non-renouvellement de leur titre de séjour.

Parmi ces femmes, nombreuses sont celles qui connaissent les affres du chômage. Être victime de violence ne fait donc qu’aggraver leur précarité sociale et économique. Cette violence impacte donc la capacité des femmes à accéder à l’emploi et perturbe celles qui travaillent déjà. Ainsi, en 2018, toujours selon le rapport d’enquête « cadre de vie et sécurité », 43 % des victimes de violences dans le ménage déclarent que ces violences subies ont entraîné des « perturbations dans leur vie quotidienne, notamment professionnelle ».

Extrait du rapport d’enquête « Cadre de vie et sécurité » du ministère de l’Intérieur (données Insee, 2018). Interieur.gouv

Aujourd’hui, être femme à la recherche d’emploi et victime de violence, c’est être « invisible parmi les invisibles ». Pourtant, l’activité professionnelle permet aux femmes victimes de violences conjugales de se resocialiser et de retrouver confiance en elles. Cela leur permet également de retrouver progressivement leur indépendance, du moins financière, vis-à-vis de leur conjoint.

Même si plusieurs rapports ont été rédigés pour améliorer l’employabilité des femmes violentées, la possibilité de créer son propre emploi (devenir entrepreneure) n’a été que faiblement évoquée. Pourtant, l’entrepreneuriat offre des vertus d’émancipation qui méritent d’être explorées. Pour mieux le comprendre, nous avons interviewé 12 femmes victimes de violences conjugales pour mieux comprendre comment cette violence peut affecter les capacités d’entreprendre chez les femmes. Cela nous aide à comprendre comment l’on pourrait aider ces personnes à dépasser ce « traumatisme » et à s’engager dans un processus d’émancipation. Ensuite, nous proposons une solution d’accompagnement collectif, basée sur l’approche de capacités (capabilities approach) de l’économiste indien Amartya Sen.

Changer le destin

L’émancipation correspond à « l’acte de se libérer du pouvoir d’autrui ». Créer son activité pourrait se révéler comme un processus émancipatoire qui permet aux femmes de surmonter les restrictions et les contraintes psychologiques, économiques, sociales, culturelles et institutionnelles de leur environnement. Les entrepreneures « émancipées » essayent de changer leur destin, de se libérer du pouvoir de leurs conjoints. Entreprendre dans cette situation, comme dans le cas d’un combat contre une maladie, c’est donner un nouveau sens à leur vie et pouvoir se valoriser aux yeux des autres. Il s’agit également d’une échappatoire du quotidien. En effet, l’engagement dans un processus entrepreneurial pourrait être une forme de libération et une force créatrice de changement. En devenant entrepreneure, les femmes ont la possibilité de se libérer de la domination masculine.

Certes, devenir entrepreneure n’est pas chose facile. La violence conjugale a un impact négatif sur les capacités entrepreneuriales des individus en entraînant une perte d’estime de soi et d’autonomie ; deux caractéristiques centrales pour un entrepreneur. Mais vivre cette expérience permettrait aux femmes d’établir de véritables liens sociaux et professionnels qui pourraient les sortir de leur dépendance. S’engager dans un processus entrepreneurial permettrait aux femmes d’aller à la rencontre de nouvelles personnes (conseillers, entrepreneurs, clients, fournisseurs, etc.) et de s’ouvrir ainsi sur le monde extérieur.

L’émancipation entrepreneuriale permettrait également aux femmes d’avoir un nouveau rôle social. Elles pourraient ainsi prendre leur destin en main et retrouver leur pouvoir d’agir et de se révolter face à la domination masculine.

Un accompagnement à personnaliser

Afin d’envisager une émancipation entrepreneuriale réussie chez des femmes, il faudrait dépasser un certain nombre de freins psychologiques, sociaux, culturels, et économiques (l’isolement, la peur, la dépendance, etc.) qui s’ajoutent à des freins traditionnels. L’entrepreneuriat, au sens large du terme, requiert notamment la confiance en soi et l’estime de soi. Pour acquérir ses compétences, il faut obligatoirement assurer un accompagnement adapté.

L’approche par les capacités du prix « Nobel » 1998 d’économie Amartya Sen nous aide à mieux comprendre la situation des femmes victimes de violences conjugales, et notamment les facteurs qui pourraient freiner et favoriser leur émancipation par l’entrepreneuriat.

En effet, cette approche permet d’apprécier la complexité ainsi que l’inégale capacité des individus à saisir des opportunités. Il ne serait donc pas suffisant d’apporter les mêmes biens premiers aux personnes pour acquérir une justice sociale, mais il faut reconnaître les capacités distinctes de chacun à profiter de ces biens. Ainsi, afin de développer les capacités des femmes à récupérer leur pouvoir d’agir, le rôle des accompagnateurs est primordial. Ces derniers auraient intérêt à personnaliser leur accompagnement en prenant en considération les capacités relationnelles individuelles des femmes mais également leurs capacités collectives (résultat du travail en communauté).

Une dimension collective de cet accompagnement permet de briser la solitude. Les femmes devraient se sentir valorisées par les autres (ici les accompagnateurs, coach, mentors, pairs, etc.) afin de pouvoir se valoriser soi-même. De plus, créer un réseau amical et professionnel est indispensable pour retrouver certaines compétences inhibées par la violence, comme la communication.

Ainsi, notre étude suggère qu’entreprendre avec d’autres femmes, en créant une communauté, pourrait être une solution adéquate pour faciliter l’émancipation entrepreneuriale chez les femmes victimes de violences conjugales et leur permettre de retrouver leur indépendance.