L’épineuse question de la reconversion professionnelle des rugbymen

Raphaël Poulain, ici en 2003 sous le maillot du Stade français, a connu « trois années de calvaire » après sa retraite sportive. Jacques Demarthon / AFP

Depuis quelques années, l’étude de la fin de carrière des sportifs de haut niveau fait l’objet d’un grand nombre de travaux de recherche, notamment dans le domaine de la psychologie du sport. Si la fin de carrière peut s’envisager comme l’opportunité d’une reconnaissance sociale ou l’aboutissement d’une démarche de développement personnel, elle peut aussi surtout s’apparenter à une déstabilisation profonde du sportif générant chez lui, stress traumatique et crise identitaire.

Dans le domaine du rugby, l’avènement du professionnalisme, datant de 1995, a eu une incidence majeure sur la situation des joueurs en fin de carrière et sur leur processus de reconversion. Alors que ce sport a longtemps cultivé une exception culturelle mêlant amateurisme des pratiquants et enracinement des clubs dans la vie locale, il a très rapidement pris le virage du sport business, et ce de manière plus brutale que son concurrent direct, le football. Les trajectoires sportives sont devenues de moins en moins linéaires, laissant place à des carrières nomades faites de transitions fréquentes entre différents clubs. Alors que ce n’est que récemment qu’arrivent sur le marché du travail les premiers « retraités » n’ayant connu que le système professionnel, la question de la reconversion revêt une importance majeure dépassant largement la sphère du sport.

La fin d’une exception culturelle

Avec le professionnalisme, il n’y a pas que les règles du jeu qui ont changé : la culture et le modèle économique du rugby ont aussi été ébranlés. Les matchs sont devenus plus intenses et plus nombreux, tandis que les troisièmes mi-temps, longtemps symboliques de l’identité culturelle de ce sport, se sont raccourcies et raréfiées. Mais c’est surtout sur les plans financiers et économiques que ce sport s’est métamorphosé. Anciennement qualifié de sport de gentlemen, il est aujourd’hui souvent dirigé par des businessmen. L’arrivée massive d’argent provoquée par les droits de retransmission et les recettes de sponsoring a transformé les clubs en véritables entreprises en quête de rentabilité et de retour sur investissement, avec des budgets globalement en hausse.

Les budgets du Top 14 rugby 2018-19 et leur évolution. Sportune.fr/

Ce nouvel environnement a aussi radicalement changé le statut du rugbyman : d’amateur pluriactif contraint d’exercer une activité professionnelle en parallèle, il est désormais un salarié subordonné par un contrat de travail et un actif influençant la valeur du club. Si ce statut lui a permis de considérablement augmenter sa rémunération (d’un SMIC en 1996 à un salaire mensuel moyen de l’ordre de 20 000 euros brut en Top 14, la première division française, et 5 400 euros brut en Pro D2 actuellement). Mais ce niveau de revenu conjugué à des carrières encore relativement courtes permet à très peu de joueurs de surfer sur la réussite de leur carrière sportive pour réussir leur entrée dans le monde du travail.

Certes, les amateurs gagnaient moins, mais avaient l’avantage de disposer d’un emploi pendant et après leur carrière tandis que le professionnalisme a distendu le rapport entre le joueur et le monde du travail. Alors que certains des meilleurs joueurs français d’il y a 10 ans, Thierry Dusautoir ou encore Yannick Jauzion, avaient un diplôme d’ingénieur, la professionnalisation approfondie du rugby a éloigné le rugbyman du monde du travail et de la formation au cours de sa carrière. Le joueur se forme peu ou pas avant son intégrant au centre de formation, mais de toute manière que vaut un diplôme dix ans après son obtention ? Il se forme encore moins pendant sa carrière rendant son employabilité quasiment nulle.

Ce contexte anxiogène, combiné aux récents accidents mortels, aux dérives dans le licenciement des joueurs (Montpellier, Nevers, Stade Français), aux luttes de pouvoir intestines et aux résultats médiocres du XV de France, n’est pas à négliger au moment où le nombre de licenciés est en baisse avérée (de 312 000 à 281 000 entre 2017 et 2018). La préparation de la reconversion revêt ainsi un enjeu majeur pour le rugby de demain, tant du point de vue de son image que de sa survie.

Jeu de dupes

Si, comme nous le verrons plus loin, les clubs sont très en retrait sur la question de la reconversion, d’autres acteurs institutionnels et associatifs contribuent à la formation des joueurs. Cependant, le modèle français dispose encore d’un retard considérable sur le modèle anglo-saxon dans lequel le double projet est la clé d’entrée pour intégrer le haut niveau.

En tant qu’entreprises, les clubs ont le devoir de veiller à l’employabilité de leurs salariés, notamment les joueurs. Mais l’époque où le joueur ne connaissait qu’un club dans sa carrière et que celui-ci lui trouvait un travail pour le remercier de ses bons et loyaux services est désormais bien révolue. Aujourd’hui, les joueurs, âgés 18 à 22 ans intègrent les centres de formation (Pôle Espoir, académies, etc.). Ceux-ci sont soutenus par la Ligue Nationale de Rugby (LNR) et la Fédération Française de Rugby (FFR). Leur objectif est d’offrir une double qualification, rugbystique et scolaire ou universitaire.

Le capitaine du Stade toulousain et de l’équipe de France, Thierry Dusautoir, avait un diplôme d’ingénieur en poche au moment de raccrocher les crampons. PAULOM/Wikimedia, CC BY

À côté de ces structures, le syndicat des joueurs (Provale), émanation de la LNR, joue plusieurs rôles, comme la défense des droits et intérêts des joueurs et l’amélioration de leurs conditions de travail. Cette structure dispose d’un volet « reconversion » (anciennement « Agence XV »). Les missions de ce dernier vont d’actions de sensibilisation jusqu’à un accompagnement dans la recherche de financements et la réalisation de bilan de compétences. Il faut noter qu’il s’agit d’une démarche personnelle de la part des joueurs et que c’est à eux d’en faire la demande.

Enfin, la commission d’aide à la reconversion (CAR), créée en 2005 par la LNR, sert à cofinancer des actions de formation en faveur des joueurs professionnels préparant leur reconversion. Mais l’enveloppe allouée est trop faible (350 000 euros pour l’ensemble des effectifs de Top 14 et Pro D2, selon un salarié de Provale lors d’un entretien) pour réellement être envisagée comme un outil efficace et pérenne au service de la reconversion.

L’offre de formation apparaît finalement peu en phase avec les besoins et les contraintes du joueur de rugby professionnel. Si l’engagement des structures fédérales ne peut être que louable, c’est bien la déresponsabilisation et le désengagement des clubs qui constituent le principal point de réflexion.

Quête d’une nouvelle identité

La précarisation du parcours professionnel d’un joueur de rugby a des conséquences directes sur sa situation à l’issue de sa carrière. Le changement identitaire, à savoir l’écart entre l’ancien et le nouveau métier, va influencer l’accueil réservé à la transition et à la reconversion.

La carrière du joueur est désormais protéenne au sens où le sportif est souvent seul pour choisir sa stratégie de reconversion avant que ne survienne la rupture. Cependant, le joueur est très investi dans son environnement rugbystique et peu sensibilisé à sa reconversion. Opérationnellement, les joueurs disposent d’un jour off censé être dédié à leur réflexion sur l’après-rugby. Mais ces jours off peuvent varier en fonction des jours de match (programmés entre le jeudi et le dimanche soir).

Dans les faits, on peut également constater que ces jours dédiés sont finalement peu consacrés à la formation, faute de sensibilisation du club employeur. Le joueur se retrouve donc en manque de capacités d’adaptation pourtant indispensables à la transition sportive. Il est focalisé sur la performance sportive et quasiment investi à temps plein sur les exigences physiques et psychologiques de la pratique du sport. Il n’a donc aucune idée des nouvelles postures sociales et psychologiques à adopter dans un nouvel environnement professionnel. Il n’a su accumuler que des compétences très spécifiques, difficilement transposables au monde de l’entreprise.

Sachant que seulement 1 joueur sur 5 poursuit dans le secteur du sport, le risque d’une crise identitaire et d’un isolement social est bien réel. Certains cas de joueurs dont la vie a été brisée suite à leur retraite ont d’ailleurs assez été médiatisés, à l’image de celle de Raphaël Poulain qui évoque ses « trois années de calvaire » dans un livre, pourraient pourtant alerter les instances dirigeantes.

Extrait de la conférence « Quand j’étais Superman » de Raphael Poulain (2013).

La préparation de la transition est donc une étape qui incombe au joueur, mais au cours de laquelle il doit être accompagné. Mais comme dans toute action de formation, le profil du formé va déterminer le succès de cet accompagnement. Au gré des rencontres avec des joueurs et entraîneurs de clubs professionnels, des profils types émergent. Certains comptent uniquement sur leur environnement social et notamment les opportunités offertes par les partenaires économiques des clubs (aéronautique à Toulouse, laboratoire pharmaceutique à Castres, informatique à Grenoble, etc.). Dans leur cas, l’anticipation de l’après-rugby est négligeable.

D’autres se destinent à des carrières au sein du milieu sportif, en tant que préparateur physique, entraîneur ou dirigeant. Ils comptent sur leur expertise sportive qu’ils considèrent comme transférable et légitime. Enfin, certains veulent créer ou reprendre une entreprise et vont donc accumuler des compétences durant leur carrière. C’est cette dernière catégorie qui semble aujourd’hui, en toute logique, la plus sensibilisée à la question de l’après-rugby.