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Les cas de « bullshit à propos du bullshit » : le rationalisme perd-il son sang-froid ?

Comment s'y retrouver dans le foisonnement de vérités et contre-vérités? Pezibear/Pixabay, CC BY-SA

Alors qu’aux États-Unis les mensonges de Donald Trump conduisaient à une extraordinaire situation insurrectionnelle, en France paraissait le dernier livre de Gerald Bronner, intitulé Apocalypse cognitive (qui s’inquiète de l’usage que nous faisons de notre « temps de cerveau disponible »).

Surprenante rencontre des actualités éditoriale et politique : le sacrilège du Capitole ne pouvait mieux illustrer les sombres prophéties du sociologue rationaliste.

Bien sûr, Gerald Bronner prend soin de rappeler l’étymologie grecque du mot apocalypse (« révélation », et non « fin du monde »), mais le contenu prophétique de son livre est manifeste.

L’apocalypse cognitive, au sens le plus commun, est pour bientôt, elle s’annonce avec le visage hurlant du conspirationnisme profanant le temple de la raison démocratique.

Ces événements semblent bien conforter ce catastrophisme, et justifier les oracles pessimistes que suscitent les diverses pollutions « épistémiques » (qui concernent la production de connaissances) : fake news ou « infox », théories du complot, « bullshits », que Pascal Engel propose de traduire par « foutaises », « infodémie »… Mais une telle attitude ne contribue pas à une approche sereine et objective de ces problèmes.

Il s’agit avant tout de comprendre ces dérèglements pour mieux pouvoir les traiter. Et la compréhension de ces phénomènes complexes demande de la patience, du sang-froid, de la prudence et de la pondération. Ce n’est pas toujours le cas. Et cela conduit la littérature rationaliste sur les turpitudes épistémiques de notre temps à parfois, trop souvent, céder aux travers qu’elle dénonce.

Du bullshit à propos du bullshit

Il existe déjà beaucoup de travaux sérieux sur le sujet, tant théoriques qu’empiriques. Hélas, ces travaux sont souvent noyés par une masse bruyante d’affirmations douteuses, qui pourraient bien elles-mêmes être qualifiées de « bullshit ».

Le philosophe américain Harry Frankfurt définit le bullshit comme une forme d’indifférence à la vérité. On bullshit pour vendre des produits cosmétiques ou faire élire une candidate à la présidentielle, sans se soucier de savoir si cette crème va vraiment vous rendre plus jeune (non) ou si cette candidate va rendre sa grandeur passée au pays (non plus). En général, ceux qui s’inquiètent des pollutions épistémiques ne sont pas indifférents au vrai.

Mais le bullshit, comme le rappelle le chercheur en neurosciences Sébastien Dieguez, ce peut être aussi une certaine indifférence à ce qui soutient une affirmation.

On peut croire mordicus aux vertus de la crème rajeunissante que l’on vend, sans trop se préoccuper des preuves empiriques de ces vertus. Ironiquement, une telle indifférence peut apparaître lorsqu’il est justement question de bullshits. On se retrouve alors avec du bullshit sur le bullshit. On croit mordicus, par exemple, que les fausses nouvelles se diffusent plus vite que les vraies, sans trop prendre la peine de se poser quelques questions élémentaires sur ce qui soutient cette affirmation extraordinaire.

Le faux va-t-il plus vite que le vrai ?

C’est en 2018 qu’est paru dans la revue Science l’article avançant que les informations fausses se diffuseraient plus rapidement sur Twitter que les informations vraies.

Cet article, en passe de devenir un classique, a été cité de très nombreuses fois dans la littérature académique ainsi que dans la presse ici ou là. C’est qu’il conforte bien des frayeurs.

Il y a pourtant tout lieu d’être dubitatif. Imaginons que quelqu’un poste sur Twitter deux messages, l’un vrai et l’autre faux, mais tous deux également plausibles, concernant par exemple le lieu de résidence estivale d’une star quelconque. L’un dit par exemple que la star va séjourner aux Bahamas, l’autre dit qu’elle va aux Maldives, et absolument rien n’indique lequel de ces messages est vrai. Que va-t-il se passer ?

Si les auteurs de l’article disent vrai, le message faux sera diffusé plus rapidement que le vrai. Mais cela suppose nécessairement que les lecteurs de ces messages distinguent le faux du vrai, ce qui n’est pas possible dans ce cas (sauf à imaginer une sorte de mystérieux sixième sens). Cela suppose ensuite qu’ils aient l’étrange disposition de diffuser avec plus d’ardeur le message faux (et on ajoute là du bizarre au surnaturel). On voit bien que quelque chose ne va pas dans la « découverte » des auteurs de cet article.

Ce qui peut déterminer la plus ou moins grande rapidité de la diffusion d’un message, c’est notamment son caractère spectaculaire ou surprenant. Plus un message est surprenant, plus il est partagé. Et l’on peut bien sûr s’attendre à ce que les messages les plus surprenants soient également les plus souvent faux. D’où le lien entre fausseté et rapidité de diffusion. Cela ne signifie pas que les messages faux sont plus partagés que les vrais. Cela signifie que les messages surprenants (souvent faux) sont plus partagés que les messages ordinaires (moins souvent faux).

Et de fait, ce n’est que cela que disent les auteurs de l’article de Science. Mais plutôt que de s’arrêter à ce constat trivial et sans grand intérêt (les messages les plus surprenants sont les plus partagés), ils ont préféré affirmer que les messages faux circulent plus vite que les vrais, suggérant de manière trompeuse que c’est la fausseté elle-même qui cause cette diffusion plus rapide.

C’est évidemment plus accrocheur, mais c’est absurde (et, si besoin était, infirmé par une étude plus récente). Cette affirmation a pourtant été reprise une multitude de fois, dans la presse et dans la littérature scientifique, sans le moindre doute ni recul. Un cas d’école de bullshit à propos du bullshit.

Post-vérité ?

On a encore plus parlé, ces dernières années, de la notion aussi vague que douteuse de post-vérité. Elle est souvent entendue comme l’idée que notre époque se caractériserait par une production jamais vue de foutaises. C’est un autre clair exemple de bullshit sur le bullshit.

Le problème avec cette idée n’est pas qu’elle est absurde, mais que personne ne sait si elle est vraie ou fausse, et que cela ne semble pas inquiéter grand monde.

Pour trancher, il faudrait des travaux empiriques qui quantifieraient la pollution épistémique (bullshit, fake news et compagnie) et montreraient que notre époque se caractérise par une augmentation de ces pollutions en comparaison des époques passées. Mais ces travaux empiriques n’existent pas, et il n’est même pas évident qu’ils puissent exister, ni même que l’on puisse quantifier rigoureusement ce genre de chose.

La réalité du déferlement de foutaises semble pourtant évidente. A-t-on besoin de preuves empiriques ? Oui, car une saine démarche scientifique consiste précisément à se méfier des évidences. Après tout, n’est-il pas « évident » que le Soleil tourne autour de la Terre ?


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Des « foutaises » contemporaines plus nombreuses ou plus visibles ?

À défaut de preuve empirique directe il y a tout de même, bien sûr, de bonnes raisons scientifiques de croire en la décadence cognitive de notre temps. Gerald Bronner en énumère plusieurs, généralement en rapport avec l’essor d’internet (qui exciterait quelques méchants archaïsmes cognitifs des cerveaux humains). Mais il y a également de bonnes raisons de penser que ce n’est pas le cas, et que notre époque n’est pas plus dépravée qu’une autre sur plan épistémique mais que, simplement, les foutaises contemporaines sont plus visibles.

En 1967, Jean Rostand écrivait à propos de la radio que « l’usage des transistors (n’a) pas rendus (les hommes) plus sots, mais (que) la sottise s’est faite plus sonore ». On pourrait le paraphraser aujourd’hui en écrivant qu’internet, à son tour, n’a peut-être pas tant rendu les internautes plus bêtes qu’il a rendu leur bêtise plus accessible. Ce n’est bien sûr qu’une conjecture. À nouveau, on ne sait pas.

Ce qui n’empêche pas que soit répété sans cesse et sans prudence que les foutaises n’auraient jamais été aussi envahissantes.

Se dispenser ainsi de cette prudence, sur cette question ou sur d’autres, ne rend pas service au rationalisme. Plus grave, un tel relâchement risque de décrédibiliser la lutte qui doit être menée contre la production contemporaine de foutaises. Sur ces sujets, il est urgent de retrouver un peu de sang-froid et de distance critique, et d’éviter les eschatologies douteuses.

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