Les cryptomonnaies sociales, ou la convergence des contestations monétaires

En Argentine, l'utilisation de la blockchain permet à la monedaPAR de se construire sans centre émettant les moyens de paiements et garantissant les transactions. LuckyStep / Shutterstock

Les cours introductifs d’économie monétaire présentent souvent la monnaie comme un simple instrument. Elle ne serait au fond qu’une technologie venue prendre le relais du troc devenue inadaptée aux besoins de sociétés de plus en plus complexes. Cette conception instrumentale de la monnaie la ravale au rang de simple « voile » posé sur les échanges. Par cette formule, Jean‑Baptiste Say, et à sa suite toute une tradition de pensée économique, entendent signifier que rien d’essentiel ne se joue autour de la monnaie. La monnaie est ainsi dite « neutre ». Selon cette doctrine, les banques centrales doivent être indépendantes. Des experts irresponsables devant le peuple et ses représentants les géreront. L’instrumentalisme monétaire mène donc au pouvoir des technocrates en matière de de la politique monétaire.

Pourtant, parce qu’elle est liée à la souveraineté et aux valeurs sociales, la monnaie reste un enjeu de luttes permanentes. L’Histoire ne manque d’ailleurs pas de théories ou d’expériences contestant l’orthodoxie monétaire de leur temps. Aux monnaies locales et sociales, qui sont presque 4 000 dans le monde entier, viennent aujourd’hui s’ajouter le bitcoin et les quelque 270 autres cryptomonnaies actuellement référencées.

A priori pourtant, tout oppose ces deux formes de contestation monétaire. Le « solidarisme » des monnaies sociales apparaît aux antipodes des accents libertariens des cryptos. Un mouvement de convergence a néanmoins commencé via des cryptomonnaies sociales, qui naissent de l’alliance du Crédit Mutuel et de la blockchain.

Se passer des banques

Cryptomonnaies et monnaies sociales se confrontent à un problème similaire, celui du passage à l’échelle – mais selon des modalités spécifiques. Les « altcoins » (toutes les cryptomonnaies hors bitcoin) n’ont fait, pour beaucoup, que permettre la continuation de la maximisation du profit individuel par d’autres moyens, au détriment de toute autre forme de considération. Inversement, les tenants des monnaies sociales parviennent difficilement à atteindre la masse critique suffisante pour donner la pleine mesure de leurs idées.

Le crypto-crédit pourrait contribuer à prémunir les cryptomonnaies des dérives spéculatives, soit du pire du système monétaire et financier actuel en mettant la technologie qui fonde leur spécificité, la blockchain, au service des projets portés par les monnaies sociales. C’est une opportunité pour ces dernières de sortir de leur marginalité historique, afin que la modestie des réalisations ne tranche plus avec la radicalité des intentions.

C’est que le financement de l’économie se structure aujourd’hui essentiellement autour du secteur bancaire, chapeauté par la banque centrale, qui remplit notamment une fonction de validation des transactions ayant lieu, afin de maintenir la confiance en la monnaie. Au même titre que la justice ou l’éducation, la monnaie est un bien public, nécessaire au bon fonctionnement des sociétés.

Mais le secteur bancaire est d’abord responsable devant ses actionnaires, dont il doit maximiser le revenu, secondairement devant l’État, dont il doit respecter les lois encadrant son activité, et pas du tout devant les utilisateurs. Il n’y a pas de contrôle populaire sur la création monétaire. Or, celle-ci peut se révéler tout à fait contradictoire avec le maintien d’une économie dynamique bénéficiant à tous, ce qu’a montré la crise financière de 2008 et l’entrée dans la grande récession.

Le potentiel du crypto-crédit est celui d’une refonte radicale des modalités de financement de l’économie. En effet, la blockchain supprime la nécessité d’institution d’un centre garantissant l’intégrité des comptes individuels : grâce à cette technologie, c’est désormais le réseau lui-même qui, par son algorithme de fonctionnement autrement appelé mécanisme de consensus, valide les transactions. La nécessité d’un intermédiaire, le banquier, disparaît.

L’objectif est d’en terminer avec le mal-octroi du crédit, conséquence de la production privée de la monnaie, bien public. La concentration du crédit dans les secteurs et les régions les plus dotées de l’économie, alimentant ainsi les bulles spéculatives, a pour pendant raréfier là où sa nécessité se fait le plus sentir.

Autogérer le(s) système(s) de paiement et de financement de l’économie, voilà la perspective du crypto-crédit, fruit de l’alliance entre cryptomonnaies et monnaies sociales. Et ce sont ainsi de nouvelles façons d’envisager la nécessaire démocratisation de la vie économique qui deviennent pensables.

Les promesses du crypto-crédit

Enric Dunran. Wikimedia, CC BY

Le faircoin, apparu en 2014, est un premier exemple de cette convergence entre cryptomonnaies et monnaies sociales. L’échec d’une première version de cette monnaie, pour cause de malversations spéculatives de la part de son fondateur, a mené à la reprise en main par Enric Duran, militant anticapitaliste catalan au parcours atypique et promoteur de la plate-forme coopérative mondiale Fair Coop.

L’idée est de mettre à profit le caractère virtuel et décentralisé de l’architecture blockchain pour fournir aux unités productives autogérées de la plate-forme coopérative mondiale un système de financement et de paiement réservé. Les échanges entre les coopératives membres du réseau pourraient ainsi se renforcer : l’autogestion du système de financement et de paiements viendrait ainsi compléter et soutenir les formes d’autogestions « locales », au niveau de l’unité de production.

En Argentine, le réseau Waba, en collaboration avec l’Observatoire de la richesse Padre Arrupe et le Mouvement national des entreprises récupérées (MNER) ont mis en place en mai 2017 une autre de ces cryptomonnaies sociales, la monedaPAR.

L’économiste allemand Silvio Gesell, en 1895.

Rien d’étonnant à ce qu’un nouveau chapitre de notre histoire monétaire s’écrive dans la région du Río de la Plata. La pluralité des théories et des systèmes monétaires est ancienne en terre argentine. Une ville côtière, Villa Gesell, y porte d’ailleurs le nom du réformateur social allemand Silvio Gesell. Celui-ci fut l’auteur d’une théorie monétaire hétérodoxe aux accents proudhoniens préconisant l’édification de monnaies « fondantes ». Celles-ci perdent de la valeur au cours du temps, ce qui les rend « périssables » comme les autres biens. L’effet escompté est de décourager la thésaurisation et l’accumulation des richesses dans les mains de quelques-uns.

En 2001, année de crise brutale pour l’économie argentine, les gouvernements provinciaux suivirent l’exemple de la province de Tucumán, qui frappait depuis déjà plusieurs années sa propre monnaie provinciale parallèle, le bocade, afin de palier à la rareté du peso, la monnaie fédérale. Au même moment, les clubes de trueque (clubs de troc) argentins connaissaient leur extension maximale, rassemblant jusqu’à 2,5 millions de personnes échangeant en crédits, car de toute façon largement exclus de l’économie en peso. C’est à ce jour l’expérience de monnaie sociale la plus massive connue à ce jour.

Expériences d’autogestion

La monedaPAR se veut l’héritière de ces expériences. Le recours à la blockchain permettrait de faire face aux conflits politiques en interne (lutte de pouvoir autour des modalités de l’émission monétaire et aux attaques venues de l’extérieur (État fédéral, autorités monétaires fédérales) qui ont fini par mettre fin aux clubes. Les modalités de l’émission monétaire résultent de la délibération du collectif. L’algorithme vient offrir une résilience plus grande des choix démocratiques pris au sein de ces clubes de trueque 2.0. Enfin, la décentralisation du réseau rend son contrôle, voire sa répression, par des entités externes plus difficile à réaliser.

Le symbole de la monedaPAR Symbol.

Autre spécificité de cette expérience argentine : les promoteurs de la monnaie ont pour objectif de mettre sur un pied un système de paiements et de financement dédié aux entreprises autogérées du MNER (Mouvement national des entreprises récupérées), dont plus de 50 % se concentrent dans l’industrie. Également nées durant la crise de 2001, ces expériences originales d’autogestion émergent suite à la faillite financière et morale d’une partie du patronat. Il y a là la possibilité de faire fonctionner une monnaie locale sur la base d’une production industrielle de biens et services. Le modèle revendiqué est celui des PME suisses utilisant la monnaie complémentaire wir, dont les fondateurs en 1934, Zimmermann et Enz, s’inspiraient déjà des conceptions de Silvio Gesell.

L’originalité par rapport à l’expérience suisse est double. D’une part, les entreprises visées sont sin patrón (sans patron). D’autre part, l’utilisation de la blockchain permet à la monedaPAR de se construire sans centre émettant les moyens de paiements et garantissant les transactions, à la différence du réseau suisse, qui reste structuré autour de la banque Wir. La monedaPAR pourrait ainsi être l’émergence d’un wir autogéré et non centralisé.

Puissance de la confiance collective

Cas de convergence entre les monnaies sociales et les cryptomonnaies, la monedaPAR se propose donc de réaliser une synthèse des formes d’autogestion s’inscrivant dans la sphère de la production avec d’autres centrées sur la sphère de l’échange. Dans un pays où les taux d’intérêts réels sont maintenus à des niveaux astronomiques au nom de la lutte contre les fuites de capitaux sur lesquels le gouvernement néolibéral de Mauricio Macri se refuse à imposer tout contrôle, la rente financière cumulée peut représenter jusqu’à 50 % des prix des biens de consommation finaux. Malgré la disparition du rapport d’exploitation salarial au sein des entreprises autogérées, celles-ci restent prises dans un rapport de subordination au système de financement officiel en pesos, menace permanente sur leur pérennité.

Si la viabilité d’une monnaie dépend in fine de la force des liens tenant ensemble une communauté de paiements dont elle dépend, alors tout l’enjeu du crypto-crédit est de mettre au service d’une autre économie cette puissance issue de la confiance collective. La capture qu’en effectue le système bancaire et financier traditionnel à des fins de spéculation nocive pourrait être ainsi esquivée, tandis que l’architecture virtuelle et décentralisée permise par la blockchain viendrait en accroître la résilience et permettre un véritable passage à l’échelle.

Au fond, l’alliance du crypto-crédit n’a rien de surprenant : un profond désir de changement systématique rassemblait monnaies sociales et cryptomonnaies. Reste à voir jusqu’où leur hybridation peut mener. En attendant, et tandis que l’indépendance des banques centrales et les pratiques bancaires et financières se retrouvent toujours plus dans la ligne de mire des critiques, les expérimentations se poursuivent, et la grammaire de la contestation monétaire s’enrichit, en vue de la construction d’une économie davantage tournée vers les travailleurs et des travailleuses.