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Les dangers du web pour les jeunes : fake news ou vrais risques ?

Sur internet, le risque de se retrouver en contact avec un inconnu qui serait un prédateur sexuel n'est pas le plus important. clem onojeghuo/unsplash

Les dangers du web pour les jeunes : fake news ou vrais risques ?

Cet article est publié dans le cadre de la deuxième édition du Festival des idées, qui a pour thème « L’amour du risque ». L’événement, organisé par USPC, se tient du 14 au 18 novembre 2017. The Conversation France est partenaire de la journée du 16 novembre intitulée « La journée du risque » qui se déroule à l’Institut national des langues et civilisations orientales (Inalco).


Une classe de seconde. Les pupitres sont disposés en cercle. Les élèves, légèrement hébétés, évoquent la situation suivante : une amie aurait été filmée à son insu lors d’un acte sexuel, et sa vidéo circule sur le web.

– Adrien : Déjà, je lui dis : « Ne te suicide même pas ». Parce que les jeunes, ils peuvent trop se suicider.
– Margot : Si moi ça m’arrive, je vais être traumatisée donc je me suicide.
– Romane : Moi je me suicide, c’est clair. Parce qu’après, tous les gens vont parler de moi. (Les prénoms ont été changés)

L’anecdote ne rassurera aucun parent ou adulte. Il reste que dans une enquête récente menée auprès de collégien·ne·s et de lycéen.ne.s de la région Île-de-France, le suicide était sur toutes les lèvres, même s’il n’était abordé, de près ou de loin, par aucun.e des chercheur·e·s menant les entretiens. Les élèves évoquaient spontanément le désespoir susceptible d’être engendré chez leurs pairs, surtout chez les filles, aux prises avec des situations délicates sur Internet, principalement à caractère sexuel, où leur réputation viendrait à être entachée de façon grave.

Quels dangers d’Internet ?

Malgré cette omniprésence du suicide dans les discours des jeunes, celui-ci ne fait pas partie des « grands risques » associés à leurs cyberpratiques. Dans la mouture 2014 de l’enquête European Union Kids Online, menée auprès de 10 000 jeunes de 33 pays, 17 % des jeunes de 9 à 16 ans rapportent avoir été dérangés ou perturbés par quelque chose sur le web au cours de la dernière année.

Quels sont alors ces grands risques associés au cyberespace pour les jeunes ? À en croire les médias et les institutions publiques, ces dangers seraient d’au moins quatre ordres : exposition à du contenu non désiré (pornographie, violences), contact par une personne inconnue (stranger danger), addiction aux outils numériques et cyber-harcèlement. Ainsi, l’exposition des jeunes à la pornographie est perçue comme problématique, qu’elle soit non désirée ou consommée volontairement. Dans une enquête récente auprès d’un échantillon représentatif d’adolescent·e·s français.es, 55 % des garçons et 44 % des filles ayant déjà eu un rapport sexuel considèrent que la pornographie a influencé leur apprentissage de la sexualité, plusieurs affirmant avoir déjà « essayé de reproduire des scènes ou des pratiques » vues dans des vidéos pornos.

Ceci dit, en dépit de ce que soulignent les médias de masse, la prise de risque principale pour les jeunes n’est ni l’exposition à des contenus sexuels non désirés, ni d’être approché par un prédateur sexuel inconnu, ni de développer des comportements addictifs aux outils numériques.

« Il ne sert à rien d’interdire les portables ». Tamarcus Brown/Unsplash

Il s’agirait, selon la sociologue Jessica Ringrose, de la pression sexuelle exercée de la part des pairs et arbitrée sur le web. « Le harcèlement sexuel a toujours existé, mais les doubles standards sexuels se manifestent sous de nouveaux jours avec les outils numériques », explique la chercheuse qui s’intéresse à la régulation sexuelle des filles et à l’émergence d’un cyberactivisme féministe. « Il ne sert à rien d’interdire les portables ou de limiter l’accès au web. Ce qu’il faut, c’est une meilleure éducation à la sexualité, une éducation centrée sur l’égalité des sexes ».

Pourquoi naviguer malgré les risques ?

À force d’ancrer les usages numériques dans le champ des risques à la santé publique, on en viendrait à oublier que les réseaux sociaux et les outils numériques présentent également leur lot d’opportunités. En effet, pour peu que l’on s’intéresse aux pratiques quotidiennes des adolescent·e·s, force est de constater qu’elles sont beaucoup plus nuancées que le laissent entendre ces discours publics sur la prise de risque. Dans les faits, toutefois, le cyberespace présente une plus-value non contestable pour des adolescent·e·s qui cherchent à se constituer leur propre identité, à être reconnu·e·s par leurs pairs et à prendre leurs distances par rapport à leur famille.

Hormis l’aspect divertissement (vidéos, jeux) et le soutien au travail scolaire, les pratiques numériques contribuent en effet à l’alimentation d’une sociabilité juvénile numérique. La participation au monde virtuel nécessite de mettre en scène sa propre personne, c’est-à-dire de se présenter à son avantage en fonction de critères souvent fortement genrés. La production de photos ou de vidéos permet ainsi à un individu de prouver qu’elle ou il possède bien le dernier gadget technologique, a bien fréquenté telle personne ou réussi telle prouesse valorisée par ses pairs. L’enjeu est donc d’attirer l’attention sur soi, d’obtenir des retours de la part d’un public, souvent sous la forme de likes.

Dans la socialité juvénile numérique, l’enjeu est d’attirer l’attention sur soi. Luke Porter/Unsplash

L’analyse microsociologique des échanges entre adolescent·e·s sur les réseaux sociaux suggère qu’elles et ils accordent une valeur sociale aux liens intimes entretenus avec certains pairs privilégiés. Les travaux de la sociologue de la communication Claire Balleys, notamment, suggèrent que la mise en scène de ces liens sociaux se fait souvent autour d’un partage réciproque d’intimité. Ici, la prise de risque (par exemple, en confiant un secret) n’est pas seulement un mal nécessaire, mais la preuve patente de la confiance qu’on accorde à certaines personnes. Dans ce contexte, la sociabilité numérique est à comprendre non seulement comme le prolongement d’une sociabilité en présentiel, mais bien comme une manière de la renforcer. Cela se produit par le partage d’expériences similaires (#balancetonporc), la diffusion d’informations privilégiées (secrets, rumeurs), le maintien du lien à distance ou encore la facilitation des rassemblements en présentiel. On comprend dès lors aisément à quel point le jeu semble en valoir la chandelle, et à quel point les avantages constatés quotidiennement justifient la prise de risques occasionnels et potentiels comme le ternissement de la réputation, l’exposition à des images choquantes ou la sollicitation occasionnelle par un quidam.

Quelles stratégies pour contourner les risques ?

Dans la plupart des enquêtes, les jeunes sont nombreux à rapporter avoir mis en place une stratégie pour minimiser les risques auxquels ils se retrouvent exposés. Leurs stratégies diffèrent en fonction des situations problématiques vécues ou appréhendées. Des mesures d’ordre technique peuvent être prises, soit de manière préventive, soit après avoir vécu un évènement désagréable. On choisit de modifier les paramètres de sécurité, d’installer des filtres ou de rapporter les utilisateurs problématiques aux instances décisionnelles du réseau social où ils sévissent. On décide de trier les demandes d’amitié ou de bloquer certains contacts. On préconise certaines plateformes au détriment d’autres en fonction de la possibilité d’y être anonyme, on falsifie les informations personnelles données ou on efface les tags nous identifiant dans des photos peu flatteuses. On opte pour des choix de photos de profil neutres et non-intimes.

Au-delà de ces ajustements, les jeunes rapportent préconiser d’autres stratégies pour éviter des situations dangereuses sans toutefois mettre en péril leur position sociale, puisque c’est là tout l’enjeu. Les adolescentes interrogées dans une étude britannique font preuve d’une grande créativité pour gérer leur réputation tout en ménageant les sensibilités des garçons à qui elles refusent d’envoyer une photo intime. Certaines évitent de dire non pour ne pas avoir l’air prudes, mais répondent que c’est une meilleure amie qui détient la photo désirée. D’autres déplorent ne pas avoir assez de crédits pour envoyer la photo par SMS, ou envoient celle d’un chat (au lieu de la photo de « chatte » réclamée…). D’autres encore choisissent de mettre elles-mêmes en ligne les photos demandées, pour être les actrices de leur production comme de leur diffusion.

Les efforts de prévention des risques dépendent évidemment de la manière dont on se représente ceux-ci. Il paraît vain, par exemple, de répéter aux filles d’arrêter d’envoyer des photos de leur corps, comme le suggèrent certaines campagnes sur la sécurité numérique. C’est ne pas comprendre que ce sont les dynamiques de pouvoir entre pairs qui permettent que les parties du corps des filles (comme les photos de poitrines) soient perçues comme des commodités à forte valeur. Il est inefficace de conseiller aux jeunes de faire preuve de la plus grande vigilance face aux personnes qui prennent contact avec eux si le « danger » principal, dans les faits, provient de leurs proches.

Et si on acceptait qu’en matière de prise de risque en ligne, les intuitions des adolescent·e·s et leur connaissance des réseaux sociaux valent mieux que les injonctions des adultes ?

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