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L’ennui, dans les sociétés occidentales contemporaines, est perçu comme déplaisant, inconfortable et non gratifiant. Le confinement a créé un contexte favorable à l’ennui chez les enfants. Shutterstock

Les enfants se sont ennuyés durant le confinement ? Normal, ils sont toujours occupés !

Nous connaissons tous des enfants qui, durant le confinement imposé par la pandémie, se sont plaints de ne pas savoir quoi faire, de n’avoir rien à faire ou de ne s’intéresser à rien.

Une étude européenne rapportait d’ailleurs que 52 % des parents italiens et espagnols interrogés croyaient que leurs enfants s’étaient ennuyés plus qu’à l’habitude durant le confinement. Comme adultes, nous avons tendance à vouloir limiter l’ennui chez les enfants, comme le montre la multitude de listes d’activités visant à les occuper et les amuser, dont débordaient les réseaux sociaux et les médias dès le premier jour du confinement !

L’ennui, dans les sociétés occidentales contemporaines, est généralement perçu comme déplaisant, inconfortable et non gratifiant. Cette représentation négative est apparue en même temps que la modernité et s’est accrue avec l’augmentation des temps de loisirs, où le risque d’ennui est proportionnel au temps libre dont on dispose. Le confinement et l’arrêt de toutes les activités dues à la pandémie a donc créé un contexte favorable à l’ennui chez les enfants.

Sociologue et professeure à l’Université du Québec à Chicoutimi, j’étudie, dans le cadre de mes travaux de recherche la médicalisation des émotions, des attitudes et des expériences des enfants.

L’aura négative de l’ennui

Il est encore difficile de bien cerner ce qu’est l’ennui.

Certains y voient une émotion, d’autres un processus cognitif. Bien qu’il soit généralement abordé sous un angle psychologique, son expression et la manière dont il est vécu relèvent principalement du social.

Ainsi, la sociologie montre plutôt qu’aucune situation n’est d’emblée ennuyante. C’est plutôt l’interprétation subjective que l’on s’en fait qui la qualifie ainsi. La culture, les croyances, les normes et les attentes sociales teintent l’interprétation et enduisent l’ennui d’une aura négative, qui exhorte à se désennuyer, surtout dans les sociétés individualistes et performantes.

Pour les premières, l’ennui est une menace au bien-être et contrevient à la quête du bonheur. Pour les secondes, l’ennui va à l’encontre des valeurs sociales qui prônent la productivité, l’action, l’initiative et la prise de responsabilités. Ce n’est pas pour rien que nous préférons nous dire débordés. Il est mieux d’avoir l’air plus occupé, que de n’avoir rien à faire, au risque de s’ennuyer. Cela s’avère vrai pour les enfants aussi.

Des enfants surstimulés et sur-organisés

Comme l’écrivait le sociologue américain Peter Conrad, expert de la médicalisation de la déviance et qui a notamment fait des recherches sur le TDAH, l’ennui exprime autant une sous-stimulation qu’une déconnexion sociale. Son analyse se transfère aisément à l’ennui des enfants en temps de confinement.

Ainsi, quand ils affirment s’ennuyer et ne pas savoir quoi faire, c’est qu’ils sont confrontés à une situation de sous-stimulation de la part leur environnement social. Comme le rapporte un récent avis du Conseil supérieur de l’éducation portant sur le bien-être des enfants à l’école, les enfants sont peu habitués à avoir du temps libre et non organisé. Ils ont de plus en plus d’activités à l’agenda, leurs journées sont davantage régulées par des routines organisées et ils disposent de moins en moins de temps pour le jeu libre, même si cela est une condition essentielle à leur sain développement.

Les enfants apprennent donc à attendre beaucoup de stimulations de la part de leur environnement. Sans surprise, la situation extraordinaire du confinement a chamboulé leur horaire et ils se sont retrouvés avec de longues périodes de temps à meubler, sans savoir comment, ni quoi faire.

Quand les enfants affirment qu’il n’y a rien qui les intéresse, ils expriment plutôt un état de déconnexion sociale, qui peut survenir quand une situation se répète, quand on a l’impression de déjà tout savoir ou au contraire quand il nous manque de prérequis pour comprendre et participer. Le confinement s’est traduit par l’ennui, avec ses journées semblables et sa routine au ralenti.

Par ailleurs, certains enfants ne comprenaient pas vraiment la situation, ou au contraire, trouvaient que les mêmes informations revenaient en boucle. Quand la sous-stimulation rencontre la déconnexion, le sentiment d’ennui est encore plus fort. Il était donc prévisible et inévitable que les enfants en aient vécu durant le confinement !

Dans cette perspective, l’ennui a des causes sociales et est révélateur de plusieurs aspects de nos sociétés contemporaines. Nos enfants sont notamment soumis dès leur plus jeune âge au rythme effréné de la vie moderne et apprennent se faire organiser, à être dans l’action et à performer. Nos réactions d’adultes face à leur ennui ne font qu’accentuer cette vision négative et réaffirmer l’importance d’être occupé. Pourquoi ne pas plutôt s’attarder aux aspects bénéfiques de l’ennui et aider les enfants à l’apprivoiser ?

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