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Les enjeux politiques internes en Iran après l’élection d’Ebrahim Raïssi

Ebrahim Raïssi en conférence de presse
Conférence de presse du nouveau président iranien, Ebrahim Raïssi, le 21 juin 2021 à Téhéran. Au mur, un portrait de son protecteur, le Guide suprême Ali Khamenei. Atta Kenare/AFP

L’élection au premier tour d’Ebrahim Raïssi, le 18 juin 2021, avec quelque 62 % des suffrages, est à double tranchant pour le régime de la République islamique d’Iran.

D’une part, la fin de la présidence du « modéré » Hassan Rouhani (élu en 2013 et réélu en 2017) signifie que les ultraconservateurs maîtrisent désormais la totalité des leviers du pouvoir, ce qui réduit, en théorie du moins, les risques de mésentente interne ; mais, d’autre part, la mise à l’écart du camp « modéré » prive ces mêmes ultraconservateurs d’un bouc émissaire commode à qui il était possible d’attribuer la responsabilité de toutes les difficultés du pays.

Un régime uni autour d’une ligne dure

Avec l’arrivée à la présidence d’Ebrahim Raïssi – un proche du guide suprême Ali Khamenei, qui était jusqu’ici responsable du système judiciaire –, le régime apparaît plus cohérent, dans un contexte d’affaiblissement du pays en raison de la mauvaise gestion de l’économie rentière, mais aussi de la politique de « pression maximale » mise en œuvre pendant quatre ans par l’administration Trump.

Il est d’ailleurs intéressant de noter que, lors du premier débat télévisé du 5 juin 2021, les candidats conservateurs (sept candidats étaient en lice, dont cinq conservateurs, Ebrahim Raïssi étant le grand favori) ont sévèrement critiqué le bilan du président sortant Rouhani, mais se sont bien gardés d’évoquer le rôle des sanctions américaines, qui ont pourtant eu un effet notable sur la détérioration économique du pays.

Face à l’appauvrissement de la population (entre 30 et 50 % de la population iranienne vit désormais sous le seuil de pauvreté), il apparaît nécessaire d’unifier le régime autour d’une ligne dure. Ainsi, du point de vue du bureau du Guide suprême, la première étape a été celle de la prise de contrôle du Parlement en 2020. Il s’est ensuite agi de garantir la victoire de Raïssi au moyen de l’ingénierie électorale, c’est-à-dire à travers une « sélection » des candidats effectuée par le Conseil des Gardiens, élaborée pour garantir la victoire du candidat Raïssi.

Cette ingénierie électorale en sa faveur est plurifactorielle : elle s’explique, d’abord, par la faillite des modérés qui n’ont pas réussi à attirer durablement les entreprises occidentales dans le cadre de la stratégie globale de la République islamique de refus de toute normalisation diplomatique avec Washington. Cet échec est m’une des raisons pour lesquelles il a été décidé de favoriser la victoire d’un ultraconservateur à la présidence : son accession à ce poste vise à établir un nouveau modèle politico-économique qui n’anticipe pas une normalisation économique avec l’Occident s’inscrivant dans la longue durée.

Cette approche explique en partie l’intensification du tournant vers l’Est (Chine et Russie) de la politique étrangère iranienne à la suite du retrait américain de l’Accord sur le nucléaire en mai 2018.

Enfin, l’élection présidentielle du 18 juin 2021 constitue la fin d’un cycle de deux mandats de la faction « modérée » à la tête du gouvernement. Il était donc logique pour le Conseil des Gardiens et le Guide de construire une sélection favorisant une alternance ultraconservatrice pour éviter les dissensions internes et accompagner la montée en puissance de l’appareil de sécurité.

Le Guide suprême en première ligne

Ainsi, la République islamique est désormais moins plurielle et la semi-opposition ne pourra plus être le bouc émissaire des faillites du système (nezam) dans sa globalité.

La victoire du responsable du pouvoir judiciaire annonce sans doute, du fait de la proximité Raïssi-Khamenei, une sorte de co-gestion des affaires du pays. Dès lors, la fonction de Guide suprême sera davantage exposée à la critique populaire : à présent qu’un de ses alliés détient la présidence, Khamenei se retrouve en première ligne. Cette purification idéologique du régime comporte le risque de transformer l’électeur iranien mécontent de l’action de l’exécutif en partisan d’un changement de régime.

Le Guide a exclu des débats de la campagne présidentielle les questions de politique étrangère, arguant que l’électorat iranien est plus préoccupé par le chômage des jeunes, qui s’élève à plus de 25 %, que par les dossiers internationaux. Un argument d’autant plus discutable que l’économie de la République islamique est très dépendante des fluctuations de la politique iranienne de Washington. Ce déni de la réalité de la vie économique par l’autorité suprême renforce l’hypothèse selon laquelle le système est prêt à payer le prix économique de sa singularité idéologique pour les quatre prochaines années. Pour le président élu, il s’agit donc de ne plus lier le sort économique de la population avec la question de l’insertion de l’Iran dans la globalisation économique.

Cette nouvelle stratégie des ultraconservateurs s’explique aussi par la faillite du modèle économique promu par les « modérés », qui vise précisément à intégrer la République islamique au sein de la globalisation économique à travers le respect des règles financières internationales. Sous Rouhani, le gouvernement n’a pas pu faire adopter des projets de loi visant à permettre au pays de devenir partie à la Convention de Palerme contre la criminalité transnationale et à la Convention pour la répression du financement du terrorisme pour sortir durablement de la liste noire du Groupe d’action financière. Un tel projet semble impossible à réaliser dans le cadre d’un régime politique révolutionnaire, qui n’est pas prêt à accepter la refonte politique qui serait indispensable pour cette adhésion aux normes juridiques internationales dans le domaine financier.

C’est donc un échec pour un modèle politique, celui du camp « modéré », qui cherchait à faire cohabiter deux principes qui apparaissent aujourd’hui irréconciliables : premièrement, le maintien d’une relation d’hostilité idéologique avec Washington et, deuxièmement, un plus grand pragmatisme économique à l’intérieur tout en développant tous azimuts le commerce international de la République islamique.

Une crise économique et politique vouée à se poursuivre

Face à la politique de redistribution de la rente chère aux ultraconservateurs, fondée sur l’idée de charité à travers la distribution de subventions à la population, le modèle économique des « modérés », alliant libéralisme économique et autoritarisme politique, a donc touché ses limites.

Le plus grand succès de Rouhani est certes d’avoir été capable de négocier un compromis diplomatique avec Washington dans le cadre des lignes rouges du régime (c’est-à-dire sans normalisation des relations) et d’être ainsi parvenu à éviter une confrontation militaire directe avec les États-Unis et leurs alliés régionaux. Cependant, le principal échec demeure : l’affaiblissement de la classe moyenne et la multiplication des révoltes des classes populaires. On assiste ainsi, de manière concomitante avec les mouvements sociaux libanais et irakien de l’automne 2019, au retour dans l’espace public d’une nouvelle forme de nationalisme : le patriotisme économique par le bas. Il s’agit d’une demande de prise en compte de la vie quotidienne de la population avec des revendications relatives au pouvoir d’achat, à la lutte contre la corruption et contre le clientélisme et à une réforme du système politico-économique pour le rendre plus transparent.

La fin de l’alternance modérés-conservateurs s’explique in fine par l’exclusion des candidats crédibles modérés ayant un poids politique significatif par le Conseil des Gardiens, qui s’appuie désormais sur l’avis des services de renseignement pour sélectionner les candidats. Au-delà de cette évolution institutionnelle, le modèle politique des « modérés » n’a pas permis de garantir un réel développement économique du pays dans le respect des lignes rouges de l’État révolutionnaire iranien. La fin de la présence de la semi-opposition « modérée » au gouvernement permet certes au régime de restaurer son autorité à court terme tout en limitant les effets négatifs de l’expression des divisions internes dans l’espace public. Mais cette clarification idéologique risque de renforcer la crise de légitimité du régime – une crise qui est apparue au grand jour dans l’espace public en 2009 avec l’émergence du Mouvement Vert.

La réponse sécuritaire risque de ne pas suffire pour éteindre les foyers de mécontentement, et l’exclusion des modérés par la manipulation en amont du processus électoral traduit plus le une crise politique qu’une dynamique favorable à la résolution des problèmes du pays, spécialement dans le domaine économique. L’impasse du tout-sécuritaire ne pourra pas être masquée par la politique du nouveau président, qui se limitera à une redistribution de la rente aux plus défavorisés et à des slogans de lutte contre la corruption. En effet, la relance de l’économie rentière ne pourra pas suffire à réduire le chômage des jeunes, à faire baisser le taux d’inflation (plus de 40 %) ou même à vaincre le fléau de la corruption. Les slogans sont en fait plus utilisés pour éliminer les adversaires politiques du nouveau président comme, par exemple, le candidat déchu Ali Larijani, que pour résoudre ce problème structurel de l’économie iranienne.

Last but not least, le clientélisme risque de se renforcer avec l’augmentation des exportations pétrolières et le développement des partenariats avec la Chine et la Russie.

En conséquence, le sentiment d’un accroissement des inégalités socio-économiques pour la majorité de la population risque aussi de s’accentuer. La faillite des « modérés » ne signifie pas pour autant que la politique économique des ultraconservateurs sera à même de résoudre les maux économiques d’un État dont les élites révolutionnaires placent toujours les déshérités au centre de leur discours politique. Plus de quarante-deux ans après la Révolution, l’appauvrissement du pays traduit l’incapacité économique de la Révolution à traduire en actes ses objectifs politiques. La fin du gouvernement « modéré » et l’explication de la crise économique par les manœuvres d’« ennemis » étrangers risquent de ne pas suffire à faire oublier la responsabilité des principaux décisionnaires – à savoir le Guide et son appareil de sécurité.

Cette nouvelle phase de la vie politique iranienne ouverte avec l’« élection » de Raïssi va renforcer le noyau dur du système autour du clergé ultraconservateur et des Gardiens de la Révolution, au prix d’un fossé grandissant entre ceux de l’intérieur du régime (les khodi) et ceux de l’extérieur (les gheyre khodi) – à savoir, désormais, une large majorité de la population du pays. Autrement dit, si la Révolution est sauvée à court terme, la crise de gouvernance de l’État risque de perdurer sous le mandat présidentiel de Raïssi.

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