Les femmes migrantes face aux violences sexuelles en France

Des femmes migrantes près de la ‘Jungle’ de Calais, en octobre 2016. PHILIPPE HUGUEN / AFP

Les violences sexuelles envers les femmes immigrées sont fréquentes mais restent largement invisibles dans les statistiques publiques en Europe.

Si l’opinion publique y a été sensibilisée dans les pays de transit comme en Libye, c’est beaucoup moins le cas lorsque ces violences ont lieu dans le pays de destination.

Rappelons que les personnes originaires d’Afrique subsaharienne représentent 13 % des immigrés en France. Parmi ces personnes, la moitié sont des femmes.

Même après la migration, les femmes sont confrontées à des contextes marqués par des insécurités multiples qui les exposent à des violences sexuelles, rarement documentées et analysées. Leurs effets sur la santé sont également peu étudiés.

L’enquête Parcours réalisée en 2012-2013 dans 74 structures de santé en Île-de-France, auprès de femmes immigrées originaires d’Afrique subsaharienne, permet de situer les violences sexuelles dans le parcours migratoire et d’examiner le contexte social de survenue de ces violences après la migration ainsi que leurs conséquences en termes d’exposition au VIH.

Ces femmes sont ainsi particulièrement touchées par l’infection à VIH. En 2018, elles représentaient 60 % des nouvelles infections parmi les femmes diagnostiquées séropositives au VIH.

Comment comprendre ce phénomène après la migration et quels facteurs augmentent leur exposition à ces violences et au risque d’infection ?

Qui sont les femmes migrantes rencontrées ?

Deux échantillons représentatifs de deux groupes d’immigrées originaires d’Afrique subsaharienne ont été constitués : un groupe de 405 femmes recrutées dans des centres de santé de médecine générale et un autre de 568 femmes vivant avec le VIH suivies à l’hôpital.

Les femmes rencontrées en consultation de médecine générale ont un âge médian de 26 ans à leur arrivée en France (voir tableau ci-dessous).

La grande majorité d’entre elles (80 %) ont un niveau d’études secondaire ou supérieur. La plupart d’entre elles ont quitté leurs pays d’origine (Côte d’Ivoire, Mali, Cameroun, Sénégal, République Démocratique du Congo…) pour rejoindre un membre de leur famille ou un conjoint (46 %), chercher un travail et une vie meilleure (20 %), quitter leur pays où elles sont menacées (18 %) en raison de violences politiques (conflit armé, persécutions…) ou domestiques et de genre (violences conjugales, mariage forcé…), poursuivre des études (13 %) ou encore voyager pour des raisons médicales (4 %).

À leur arrivée en France, 54 % d’entre elles sont en couple (avec un conjoint en France ou dans le pays de départ) et 33 % ont au moins un enfant de moins de 18 ans.

Les femmes suivies à l’hôpital pour une infection VIH présentent des caractéristiques proches. À leur arrivée en France, elles ont deux ans de plus (âge médian de 28 ans), sont moins souvent en couple (45 %) mais ont pour la moitié d’entre elles déjà un enfant (53 %). Elles ont un peu moins souvent quitté leur pays car elles y étaient menacées (10 %) ou pour poursuivre des études (8 %), et plus souvent pour des raisons médicales (8 %). L’insécurité résidentielle et administrative après la migration est sensiblement plus fréquente pour elles (voir tableau).

Tableau 1 issu de l'article paru dans Population & Sociétés n° 577, INED, mai 20. Julie Pannetier et al.,, CC BY-NC-ND

Sans papiers, affronter plusieurs déménagements par an

L’insécurité résidentielle et administrative après la migration est fréquente : un cinquième des femmes (21 %) déclarent avoir dû changer souvent d’hébergement durant la même année depuis l’arrivée en France.

Plus de la moitié d’entre elles (54 %) déclarent avoir été hébergées pendant au moins une année par un tiers (partenaire, connaissance, famille).

L’insécurité administrative est également importante : 43 % des femmes ont déclaré avoir été au moins une année sans titre de séjour. Rappelons aussi que le temps médian pour obtenir un titre de séjour d’au moins une année est de 3 ans.

Entre temps, elles peuvent avoir des autorisations de séjour seulement pour quelques mois (à faire renouveler fréquemment) ou bien vivent avec un simple récépissé de demande de titre de séjour ou sans aucun document.

Les violences sexuelles après la migration

Environ une femme sur cinq parmi toutes les femmes interrogées déclare avoir subi des violences sexuelles au cours de sa vie, chiffre très élevé et comparable à ce qui a été observé dans d’autres études auprès d’immigrées en France et en Europe.

C’est le cas par exemple d’une étude réalisée en Belgique et au Pays-Bas auprès de réfugiées, de demandeuses d’asile et de migrantes sans titre de séjour.

Si on considère uniquement les violences vécues après la migration et à partir de 15 ans – les violences sexuelles envers les filles de moins de 15 ans nécessiteraient une étude spécifique avec un angle d’approche différent – 3,5 % des femmes recrutées en centre de santé ont déclaré avoir subi des violences depuis leur 15 ans ; et 7 % chez les femmes suivies pour une infection VIH (tableau).

Les femmes qui ont fui leur pays en raison de menaces pour leur vie, qu’elles aient ou non obtenu le statut de réfugiées, rapportent 2,3 fois plus souvent avoir subi des violences sexuelles avant leur migration et déclarent 3,7 fois plus avoir été violées après leur migration que les femmes venues en France pour chercher un emploi. Ainsi, les femmes dont la migration est motivée par la violence dans leur pays d’origine, sont plus susceptibles d’être à nouveau victimes de violences (ici sexuelles) dans le pays de destination.

L’insécurité résidentielle et administrative accroît les violences sexuelles

Les conditions de vie qui exposent aux violences sexuelles après la migration ont été identifiées à l’aide d’un modèle capable de rendre compte des facteurs directs et indirects de ces violences (figure).

Le fait de changer souvent d’hébergement au cours d’une même année, avec des nuits passées alternativement en hébergement d’urgence, chez des connaissances et/ou dans la rue (1 femme sur 20 déclare avoir déjà dormi dans la rue en France) est associée à une probabilité plus élevée de subir des violences sexuelles en comparaison avec les années pendant lesquelles les femmes ont leur propre logement. Cette instabilité résidentielle est un facteur direct.

Figure 1, issue de Population & Sociétés n° 577, INED, mai 2020. Julie Pannetier et al., CC BY-NC-ND

Les périodes pendant lesquelles les femmes déclarent ne pas avoir de titre de séjour sont aussi celles où elles ont plusieurs partenaires sexuels, et la probabilité de subir un viol est accrue pendant ces périodes.

L’instabilité administrative devient ainsi un facteur indirect des violences sexuelles (figure).

Ces instabilités conduisent les femmes à favoriser un hébergement chez un tiers, souvent un ou des partenaires, des connaissances ou de la famille. Cela accroît leur risque de subir des violences sexuelles.

Violences des proches

En effet, les enquêtes sur les violences sexuelles en France ont bien montré qu’elles se déroulent majoritairement dans l’espace domestique ou privé. Elles sont aussi le fait de personnes connues des victimes : conjoints et ex-conjoints ou membres de la famille.

La dépendance des femmes à l’égard des hommes, y compris des partenaires intimes, de leurs connaissances ou des membres de leur famille, renforce les mécanismes d’appropriation du corps des femmes. Ces mécanismes ne sont pas propres aux femmes immigrées mais ils sont à l’évidence renforcés par leur précarité résidentielle.

Les situations relationnelles sont elles-mêmes étroitement liées aux conditions de vie des femmes et aux violences sexuelles qu’elles subissent. Les relations sexuelles depuis l’arrivée en France pour obtenir de l’argent ou subvenir à des besoins matériels (relations transactionnelles – figure), tels que l’hébergement, ont été rapportées par 2 % des femmes vues en centres de santé et 7 % des femmes séropositives. Ces relations favorisent grandement la survenue de violences sexuelles.

Les situations de précarité résidentielle et administrative constituent donc des facteurs directs et indirects des violences sexuelles, car ce sont des contextes dans lesquels ces violences surviennent davantage.

Le risque d’infection par le VIH

L’enquête Parcours révèle qu’un tiers des femmes séropositives a été infecté après la migration. Les femmes diagnostiquées au moins 11 ans après leur arrivée, ou qui ont réalisé un test de dépistage du VIH négatif en France, ou encore qui ont commencé leur vie sexuelle en France, ont très certainement été infectées après la migration.

Les femmes infectées par le VIH après leur migration rapportent 4 fois plus souvent avoir été victimes de rapports sexuels forcés après la migration que les femmes non infectées (15 % versus 3,5 % ; tableau).

Ce résultat ne permet pas d’affirmer que l’infection à VIH est directement causée par un viol (aucune étude ne permet une telle précision). En revanche, on peut conclure que, pour une part des femmes infectées par le VIH après la migration, des violences sexuelles se mêlent à des situations sexuelles à risque de transmission de l’infection dans un environnement social marqué par des insécurités multiples.

La lutte contre les violences de genre doit prendre en compte celles subies par les femmes immigrées dans un contexte de précarité majeure. Elles doivent être reconnues et prises en charge, le risque majoré d’infection VIH en signe la gravité.


Ce texte est adapté d’un article publié par Julie Pannetier, Andrainolo Ravalihasy, Annabel Desgrées du Loû, France Lert et Nathalie Lydié dans Population et Sociétés n° 577, « Les violences sexuelles envers les femmes immigrées d’Afrique subsaharienne après la migration en France ».

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