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Italo Ferreira remporte la médaille d'or pour le Brésil, plage de Tsurigasaki, en juillet 2021. Rodolfo Vilela/rededoesporte.gov.br

Les JO 2024 révèlent les ambivalences du surf

« JO : une première journée historique, mais pas magique ». C’est sous ce titre que le magazine spécialisé Surf Session consacrait un article au bilan des premières épreuves olympiques de surf de l’histoire qui se disputèrent le 25 juillet 2021 sur le spot de Tsurigasaki à une centaine de kilomètres de Tokyo. « L’épreuve est lancée dans de petites conditions » précisait le journaliste Olivier Servaire, « le genre de vagues qui pourrait nous inciter à prendre le fish (planche courte et volumineuse généralement utilisée dans les vagues peu puissantes, NDLR) pour aller surfer après une semaine de flat (calme plat, NDLR), mais pour une compétition historique, ça laisse à désirer ».

Le lendemain, à l’issue des 1/8 de finale, le journaliste insistait sur le fait que les conditions de vagues n’avaient « franchement rien d’exceptionnel » avant d’ajouter qu’elles n’avaient « pas vraiment offert (pour l’instant) la vitrine tant espérée par la discipline […]. Si l’entrée du surf aux JO restera dans les livres d’histoire, les conditions, elles, (comme prévu) ne font pour l’instant clairement pas rêver ».

Des tensions historiques

Loin d’être anodins, ces premiers commentaires sur l’entrée du surf dans le programme olympique témoignent en réalité des tensions, voire des contradictions, qui accompagnent cette pratique depuis un demi-siècle. Ici, le journaliste plébiscite en effet l’impact que devait avoir cet événement « historique » sur la légitimation et l’institutionnalisation du surf en tant que sport, en même temps qu’il déplore les piètres conditions de vagues qui empêchèrent les surfeurs (notamment français) de s’exprimer à leur meilleur niveau et nuisirent à la dimension spectaculaire habituellement associée à ses représentations médiatiques.

Car si le grand public est peu coutumier des compétitions qui ne bénéficient que d’un faible éclairage médiatique et ne sont suivies que par des connaisseurs sur des chaînes ou des sites spécialisés, il est en revanche exposé depuis longtemps aux représentations médiatiques qui ont conduit à la mythification culturelle du surf et à laquelle ont largement contribué les marques de surfwear, comme l’a notamment montré Christophe Guibert.

Ces représentations sont généralement associées aux idées de liberté, d’évasion, d’exotisme, de nature, de jeunesse ou plus largement de « fun » qui, selon Alain Loret ne serait qu’un « totem » de « la glisse » (au premier rang de laquelle se trouve le surf) qui exploiterait à des fins commerciales la symbolique alternative et underground qu’elle véhicule.

Alors que ces représentations médiatiques dominantes véhiculées par la publicité, le cinéma ou les réseaux sociaux favorisent l’action spectaculaire continue, la retransmission télévisuelle des épreuves de surf renvoie pour sa part aux « réalités » contraignantes de la pratique en mettant en évidence la lenteur, l’attente de la bonne vague, la « rame » pour accéder au line up (zone au large où le surfeur attend les vagues) et se placer au meilleur endroit, ou encore les chutes. Sur une manche de 30 minutes, le téléspectateur ne voit finalement les concurrents chevaucher les vagues (médiocres et brunâtres dans le cas des JO de Tokyo) que quelques secondes et il a souvent du mal à apprécier leurs qualités techniques, faute d’une connaissance suffisante des critères de jugement.

La question de l’appropriation culturelle

Trois ans après son entrée en demi-teinte dans le programme olympique, les épreuves de surf qui, dans le cadre des JO de Paris 2024 se dérouleront du 27 au 30 juillet prochain sur la vague de Teahup’o à Tahiti ont déjà suscité de nombreux débats, révélateurs eux aussi de ces tensions.

C’est notamment ce que constate Marc-Antoine Guet dans un article intitulé « 7 Règlements de compte à OK corail », paru dans le numéro 27 du magazine spécialisé Hotdogger, qui évoque le remplacement de la tour jusqu’alors utilisée par les juges lors de l’étape tahitienne du circuit professionnel. Cette tour, construite sur le récif à proximité de la vague, étant en effet jugée trop « inconfortable » par le CIO.

« Cristallisant la joie d’une édition française des Jeux olympiques, le choix de Teahupo’o – l’une des plus belles vagues de compétition au monde – avait tout du coup de maître pour signer les véritables débuts du surf dans l’olympisme […]. Las. Un projet de remplacement de la tour des juges est venu tout remettre en cause. Menée en catimini, bâclant les études d’impact et une communication sincère, cette infrastructure s’est retrouvée au centre de tous les paradoxes. Hérésie écologique contre hypocrisie politique ? »

Cette polémique, qui selon Guet risque de confirmer l’entrée ratée du surf aux Jeux olympiques, ne fait que révéler les tensions qui peuvent exister entre développement économique et touristique, préservation des territoires et des cultures locales et protection de l’environnement, comme le relève le journal télévisé de la chaîne Polynésie la 1ᵉʳ.

Les travaux de plusieurs chercheurs, dont ceux regroupés dans l’ouvrage Surf Atlantique. Les territoires de l’éphémère ont bien montré quels problèmes pouvaient poser l’appropriation du surf et de ses mythologies dans les discours accompagnant certains projets de développement territorial.

De son côté, Dina Gilio-Whitaker rappelle également dans un article intitulé « Appropriating Surfing and Politics of Indigenious Authenticity » (« L’appropriation du surf et de l’authenticité autochtone ») qu’après avoir été interdite par les premiers colons au point de pratiquement disparaître, la pratique de ce que les Hawaïens nommaient alors le « he’e nalu » (littéralement : « glisser sur la vague et se fondre avec elle ») fut relancée au tout début du 20e sous l’impulsion de George Freeth, un jeune champion de surf natif hawaïen.

George Freeth, jeune champion de surf natif hawaïen. Encyclopédie du surf, Fourni par l'auteur

Mais la chercheuse américaine observe toutefois que dans la plupart des écrits consacrés à la question, cette « renaissance » est pourtant attribuée à Alexander Hum Ford, un entrepreneur américain qui, après avoir été initié au « he’e nalu » par Freeth et avec l’aide des talents narratifs de son ami l’écrivain Jack London, utilisa l’image du surf dans le but de promouvoir son projet de développement touristique à Hawaï, exportant par la même occasion cette pratique vers le continent. En outre, l’article de Gilio-Whitaker montre bien comment, dès sa naissance, le surf moderne porte en lui les tensions qui existent entre expérience sensible d’une pratique ludique, projet de développement économique et élaboration d’un récit mythologique médiatique.

Au-delà du sport

Il est également important de préciser, dans le prolongement des travaux qui se sont développés depuis le milieu des années 90, que le surf est souvent considéré comme n’étant « pas qu’un sport », voire comme n’étant « pas un sport » mais une activité complexe qui se développe et se pratique majoritairement hors des structures institutionnelles. Une pratique où se mêlent considérations environnementales, contraintes météorologiques, primauté des émotions et des sensations éprouvées sur la compétition. Un phénomène culturel qui s’est développé sous l’influence de la pensée contestataire et libertaire des années 60 et 70 avant de se complexifier et de se diversifier, les surfeurs eux-mêmes constituant aujourd’hui une « communauté » hétérogène.

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Alors, les Jeux de Paris 2024 marqueront-ils les véritables débuts olympiques de cette pratique complexe qu’est le surf où il figurera toujours en tant que sport additionnel ? Si ce n’était encore pas le cas, il pourrait toutefois se rattraper à Los Angeles en 2028, édition qui marquera son entrée « officielle » dans le programme olympique, ou à Brisbane en 2032, la Californie et l’Australie étant considérés comme les deux berceaux du surf moderne.

Toutefois, s’il est aujourd’hui très bien implanté en ces lieux, il s’y est développé dans des environnements sociaux, culturels et économiques distincts, conduisant à des types de pratiques et des approches culturelles bien différentes.

Quoi qu’il en soit, le Japon et la France (à fortiori Tahiti) sont depuis longtemps des « territoires de surf », au même titre que les États-Unis et l’Australie, ces pays figurant tous parmi les 10 premières nations mondiales au classement de l’International Surfing Association (respectivement 7e, 3e, 2e et 4e), comptant un nombre important de pratiquants et bénéficiant de solides institutions pour encadrer la discipline.

De ce point de vue, il semble légitime que le surf soit présent dans le programme olympique des éditions 2021, 2024, 2028 et 2032 des Jeux. Mais qu’en sera-t-il à l’avenir, lorsque les JO se dérouleront dans des pays dépourvus de littoraux « surfables » ? Devra-t-on recourir à la construction d’infrastructures coûteuses permettant de générer des vagues artificielles, écologiquement peut vertueuses et souvent accusées de dénaturer l’essence du surf ? Ceci est une autre histoire.

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