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Le genre des talk-shows s'illustre notamment sur le plan éthique, du fait des mesures humiliantes et contraignantes que les hôtes prennent à l’encontre de leurs invités.

Les talk-shows qu’on aime : des machines à broyer la dignité ?

Les talk-shows, ces émissions de télévision populaires, ne sont pas qu’une simple forme de divertissement inoffensif où se discutent des enjeux de société. De par leurs choix de production et d’animation, ils peuvent mettre à mal les personnes invitées sur le plateau, particulièrement par leurs diverses techniques d’humiliation.

Dans le milieu de la recherche universitaire sur l’industrie de la culture, de l’information et du divertissement, l’étude des talk-shows occupe pourtant une place plutôt modeste, éclairée surtout par la sémiologie (qui est l’étude des signes et de leurs significations), les études en journalisme et les sciences du langage.

Dans de tels contextes, ce genre médiatique paraît inoffensif, ne faisant appel qu’à des stratégies discursives comme l’interview ou le débat dans la perspective d’informer ou de divertir la population tout en exploitant des sujets d’intérêt public.

Placé sous la loupe d’une pragmatique de la communication telle que je la mobilise dans mes travaux de recherche sur la culture populaire, les talk-shows se présentent toutefois sous des aspects plus inquiétants. Le genre s’illustre, notamment sur le plan éthique, du fait des mesures humiliantes et contraignantes que les hôtes prennent à l’encontre de leurs invités pour en obtenir des révélations inattendues ou compromettantes dans l’expectative de gains en popularité.

Couverture d’un ouvrage de référence sur les violations de la dignité humaine, édition de 2011.

Morales flexibles et égos démesurés

Vus sous cet angle, les talk-shows deviennent des machines à broyer la dignité humaine, actionnées sciemment par des producteurs à la morale flexible et des animateurs à l’égo démesuré à des fins ludiques, narcissiques ou capitalistes.

Le propos de cet article est de faire apparaître le caractère menaçant de l’humiliation en tant qu’acte de pouvoir délibéré, accompli sur des personnes vulnérables ou rendues vulnérables par la présence d’un public, de micros et de caméras.

Les conséquences des procédés dégradants de l’humiliation peuvent être dévastatrices pour les victimes : souffrance psychique, perte de confiance en soi, sentiment d’exclusion, désir de disparaître ou de se venger. Pourtant, les gens de l’industrie télévisuelle continuent de les appliquer sous des formes prétendument divertissantes dans une grande quantité de talk-shows, parmi les plus écoutés de la dernière décennie, que ce soit au Canada, en France, en Angleterre ou aux États-Unis. Au Québec, le populaire talk-show Tout le monde en parle nous a fourni, en 2007, l’exemple tragique d’un épisode cruellement vécu par l’écrivaine Nelly Arcan. Il aurait pu contribuer à son suicide, comme elle l’a sous-entendu dans un texte intitulé « La honte ».

Dans la remarquable abondance des cas d’humiliation télévisée qui sont à ma disposition pour cet article, les trois suivants demeurent exemplaires en raison du caractère éprouvé de leurs stratégies offensives déployées par des animateurs (ou ex-animateurs) particulièrement habiles et expérimentés.


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La dégradation de l’image d’autrui : « Shooter ! »

Les recettes pompettes avec Éric Salvail, animateur (à droite) et ses invités (à gauche) Maripier Morin et Mike Ward, émission diffusée le 20 mars 2017.

La dégradation de l’image d’autrui est une humiliation qui consiste à créer, autour d’une personne, des situations qui la maintiennent dans un état de vulnérabilité, de faiblesse, de défaut ou de tort, tout en l’exposant au regard de ses admirateurs.

Chaque épisode de la série Les recettes pompettes – animée par le controversé Éric Salvail constitue, en l’espèce, un véritable guide de référence sur le sujet. Simulées ou non, les interactions qui s’y déroulent versent systématiquement dans la vulgarité, ce qui affecte notre façon de percevoir nos vedettes préférées.

Sur un ordre de l’animateur (Shooter !), les invités trinquent, au sens propre comme au figuré : ils sont bombardés de commentaires vexants, confrontés à leurs pires phobies (tarentule, souris, allergies, etc.) et avilis par des insultes personnelles en plus d’être dévisagés par des caméras qui en captent tous les états. L’humiliation, s’il en est, s’en trouve ainsi immortalisée.

L’expulsion autoritaire : « Tu sors ! »

L’expulsion, comme le bannissement, l’éviction ou l’exclusion sociale, est un châtiment qu’on dit infamant parce qu’il porte atteinte à l’honneur ou à la réputation d’une personne plutôt qu’à son intégrité physique.

Ce type de châtiment est la marque de commerce de la personnalité française Cyril Hanouna, lequel expulse des gens de son plateau de télé de façon arbitraire et autoritaire à chacune de ses émissions, plusieurs fois par émission. De cet affront cuisant, n’importe qui peut devenir la cible : un chroniqueur dont l’intervention est jugée déplacée, un invité qui déçoit par ses gestes ou ses propos, un opérateur technique qui rate son effet ou même une personne du public qui dérange la captation en direct. L’humiliation est aggravée par la cadence du public qui scande « Tu sors ! Tu sors ! Tu sors ! » jusqu’à ce que la personne désignée soit hors du champ des caméras.

En tant que roi et maître de l’émission qu’il anime et produit, Cyril Hanouna n’est évidemment pas le seul à avoir fait de son plateau de télévision un instrument d’exclusion sociale. En revanche, il n’y a que lui à en avoir fait également un dispositif de séquestration, comme on peut le constater en visionnant cet extrait. L’acte d’humiliation consiste alors, pour le prédateur, à isoler sa proie, qui est visiblement sans défense et complètement seule parmi des millions de voyeurs assis dans leurs salons.

La suppression de la volonté : « Yes ! You Will ! »

Ellen DeGenereset Taylor Swift
L’animatrice Ellen DeGeneres, à gauche, et la chanteuse, Taylor Swift, à droite. (Flickr/@ronpaulrevolt2008), (Flickr/Eva Rinaldi), CC BY-SA

Un extrait d’une entrevue entre Taylor Swift et Ellen DeGeneres a déjà soulevé l’indignation du public concurremment aux accusations de harcèlement qui se sont élevées contre l’animatrice et productrice Ellen DeGeneres en 2020. Les procédés qui y sont mis en œuvre ne sont pas étrangers aux découvertes de Stanley Milgram sur l’obéissance aux ordres déraisonnables d’une autorité lorsque celle-ci est perçue comme étant légitime.

À partir de sa posture hiérarchique forte d’animatrice et de productrice au sommet de son art, Ellen DeGeneres exige ici d’une Taylor Swift qui, en 2013, était encore jeune (24 ans) et inexpérimentée, qu’elle pose un geste apparemment anodin (agiter une cloche), mais néanmoins susceptible de produire des effets préjudiciables et irréversibles sur sa vie privée et sa carrière, notamment : en révélant l’identité d’un tiers, en exposant au grand jour ses conduites amoureuses et sexuelles et en accomplissant, devant tous, la profanation de son propre sanctuaire d’inspiration artistique.

  • Taylor : Oh mon Dieu, je ne sais pas si je devrais le faire…

  • Ellen : Oui, tu le feras !

  • Taylor : C’est… la seule chose que j’ai ! C’est la seule parcelle de dignité qu’il me reste ! Les gens peuvent faire des hypothèses s’ils en ont envie, mais… C’est la seule carte que j’ai !

Le plus habile de la part de Ellen DeGeneres, dans ce passage, est d’avoir imaginé puis installé une situation de double contrainte, du genre de celles qui font de vous un être « damné si vous obéissez, damné si vous n’obéissez pas » (damned if you do, damned if you don’t).

L’humiliation : « nouveau poison de notre société » ?

Dans la vie de tous les jours, l’humiliation n’est pas un spectacle ni un divertissement. C’est un acte délibéré d’autorité pratiqué de manière abusive par un agresseur dont le principal levier de pouvoir est la présence complice d’autrui.

Couverture du livre de Olivier Abel, paru en 2022.

Car, pour être humiliée, une victime ne doit pas seulement être amoindrie par des paroles ou par des actes, elle doit également être vue et apparaître comme telle dans le regard des autres. Dans ce genre de dispositif de collaboration entre un bourreau qui exécute et une foule anonyme qui lui sert de témoin, ceux qui ne font rien d’autre que regarder accomplissent néanmoins quelque chose : leur présence est non seulement la condition essentielle au crime d’humiliation, mais elle en est également la garantie d’impunité.

En combinant le talent des animateurs, l’avidité des producteurs, l’efficacité des technologies télévisuelles et l’engouement passif d’un public de salon qui peut tout voir sans être vu, les talk-shows sont l’instrument contemporain par excellence du crime psychique d’humiliation, une redoutable machine à broyer la dignité humaine.

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