Les trois paradoxes des primaires démocrates

Bernie Sanders et Joe Biden lors du débat démocrate de Charleston (Caroline du Sud), le 25 février 2020. Win McNamee/Getty Images North America/AFP

Il y avait en réalité deux compétitions dans la première phase des primaires démocrates aux États-Unis : une visant à désigner le candidat de la Gauche, une autre destinée à sélectionner le représentant du Centre, les vainqueurs de ces premières batailles devant ensuite s’affronter, dans un contexte pleinement bipolarisé, pour le droit de combattre Donald Trump à la présidentielle.

Joe Biden en meeting à Tougaloo, Mississippi, le 8 mars 2020. Jonathan Bachman/AFP

Comment on en est arrivés au duel Biden-Sanders

Nous savions depuis longtemps que le vote du « super-mardi » du 3 mars 2020 serait déterminant. Quatorze États étaient en jeu ce jour-là. Le verdict a été conforme à celui attendu : dans le duel démocrate final, le sénateur du Vermont Bernie Sanders sera le porte-drapeau de la Gauche et l’ancien vice-président Joe Biden celui du Centre.

Bien moins prévisible, en revanche, a été le processus qui a conduit à cette confrontation. Si Sanders a immédiatement hégémonisé l’espace à gauche, Biden, lui, a connu beaucoup plus de difficultés à émerger du combat des centristes. Le vote modéré a en effet été initialement divisé entre plusieurs candidats, et Biden a même semblé plongé dans une crise irréversible du fait d’une campagne de fundraising incolore (en comparaison de celles de ses adversaires, à commencer par Sanders, mais aussi Elizabeth Warren et Pete Buttigieg), des performances embarrassantes aux premiers débats télévisés et, surtout, des défaites très lourdes qu’il a subies dans l’Iowa le 4 février et dans le New Hampshire une semaine plus tard. Sa résurrection, lancée par la large victoire en Caroline du Sud et scellée par le résultat extraordinaire du super-mardi, était difficilement imaginable.

Même si Tulsi Gabbard n’a pas encore abandonné la course, il est désormais certain que l’adversaire de Donald Trump sera soit Bernie Sanders soit Joe Biden. La Gauche s’apprête à affronter le Centre, dans un parti qui en termes de contenus de son programme politique, s’est beaucoup déplacé à gauche au cours de ces dernières années. Mais au-delà de la nature de ce duel, les primaires sont caractérisés par trois paradoxes, indicatives des faiblesses des démocrates et de celui qui les représentera en novembre.

Partisans de Joe Biden pendant un meeting à Norfolk, Virginie, le 1ᵉʳ mars 2020. Alex Wong/AFP

Deux vieux hommes blancs

Premier paradoxe : deux vieillards blancs – Biden a 77 ans et Sanders 78 – se disputent les suffrages d’un électorat extraordinairement divers en termes démographiques et sociologiques. Et celui qui remportera le combat ira défier Donald Trump (73 ans). Le vainqueur de la présidentielle 2020 sera le plus vieux vainqueur d’une présidentielle de toute l’histoire du pays. Or les hommes blancs de plus de 70 ans ne représentent plus que 4 à 5 % de la population totale. Surtout, si les votants blancs, masculins et vieux sont surreprésentés au sein de l’électorat républicain, l’électorat démocrate, lui, est beaucoup plus composite et hétérogène.

Comme ces primaires l’ont bien montré, les catégories surreprésentées dans le vote démocrate sont les jeunes, les minorités et les femmes. Au Texas, par exemple – où Biden a devancé Sanders par 34,5 % contre 30 % –, les sondages de sortie des urnes nous indiquent que les femmes ont représenté 56 % des votants, les « hispaniques/latinos » 31 %, et les Blancs seulement 44 %. Parmi les plus de vingt candidats présents au début des primaires, cette diversité était bien représentée. Aujourd’hui, surtout avec la décision d’Elizabeth Warren de quitter la course à la Maison Blanche, il n’en est plus ainsi.

Bernie Sanders salue ses supporters après un meeting à Denver, Colorado, le 16 février 2020. Marc Piscotty/AFP

Une polarisation accrue

Le cas d’Elizabeth Warren illustre le deuxième paradoxe de ces primaires. La plus grande diversité des démocrates est visible aussi sur le terrain idéologique. Alors que le parti républicain est devenu de plus en plus uniformément (et radicalement) conservateur, le parti démocrate doit couvrir un espace très ample, qui va du Centre à la Gauche. Autrement dit, le candidat du parti de l’âne doit savoir parler aussi bien qu’aux modérés qu’aux radicaux, et faire office de pont entre les deux.

La victoire de Barack Obama en 2008 fut notamment le résultat de sa capacité unique à offrir (et incarner) cette synthèse idéologique. Mais les candidats qui ont essayé de répliquer ce modèle – comme Pete Buttigieg et Elizabeth Warren – ont été vaincus. Ces primaires « bipolaires » ont récompensé ceux qui sont parvenus à dominer la Gauche (Sanders) et le Centre (Biden). Mais cela aboutit à un duel entre deux candidats connotés par ce positionnement politique, qui seront donc moins capables de représenter l’électorat démocrate dans son intégralité… et donc plus vulnérables dans la compétition présidentielle contre Trump.

En effet, ce contexte bipolarisé semble encore intensifier le niveau de confrontation entre les deux parties, Gauche et Centre, réduisant les marges de compromis et de médiation. D’un côté, le front liberal-centriste affirme que non seulement Sanders échouerait à vaincre Trump, mais que sa candidature nuirait aussi aux chances démocrates (déjà limitées) de gagner le Sénat et celles (plus concrètes) de conserver la majorité à la Chambre des Représentants. De l’autre côté, le front « Sandersien » accuse Biden et l’establishment démocrate de bloquer un changement qui ne peut plus être remis à plus tard et d’utiliser sans scrupules les outils d’une politique vieille, cynique et ruineuse.

Un militant tient un panneau invitant les électeurs à se rallier au vainqueur de la primaire démocrate, quel qu’il soit, avant un meeting de Bernie Sanders à Dearborn, dans le Michigan, le 7 mars 2020. Jeff Kowalsky/AFP

Une primaire dont le vainqueur sortira affaibli

Cela nous amène au troisième et dernier paradoxe, qui est lié au système électoral de ces primaires. Les démocrates souhaitaient éviter une répétition de 2016 : un long conflit fratricide, qui a laissé des traces profondes, affaiblissant le parti en vue du grand combat de novembre. Dans une compétition qui est désormais bipolaire, Sanders vs. Biden, le système électoral – proportionnel avec un barrage du 15 % au niveau de chaque état et de chaque collège électoral – contribuera inévitablement à prolonger leur affrontement, même s’il est très peu probable que l’on assiste à une « brokered convention » où aucun candidat n’ayant obtenu la majorité absolue, ce sont les délégués qui seraient amenés à trancher. L’un des deux, Sanders ou Biden, arrivera en juillet avec la majorité. Mais il y arrivera après une compétition longue et disputée, qui affûtera encore plus des accusations et des récriminations qui se font déjà beaucoup entendre.

Biden est clairement le favori. Sa base électorale est plus ample et expansible. Certes, Sanders génère un enthousiasme extraordinaire, mobilise l’électorat jeune et obtient d’excellents résultats parmi les « hispaniques ». Mais il ne semble pas capable d’étendre cet électorat au-delà d’une certaine limite. Et il est donné largement perdant chez deux « communautés » les Noirs et le femmes (surtout celles ayant un niveau d’instruction élevé) – qui sont fondamentales pour les démocrates (Obama n’aurait jamais été élu sans le vote féminin).

Des partisans de Donald Trump et de Joe Biden conversent peu avant un meeting de campagne du candidat démocrate, le 7 mars 2020, à Kansas City. Kyle Rivas/AFP

Dans la perspective de la présidentielle, la lutte entre Biden et Sanders paraît extrêmement néfaste pour les chances des démocrates. Elle alimente et exacerbe les tensions, elle permet aux républicains de jouer à plein sur le scandale ukrainien impliquant le fils de l’ancien vice-président, Hunter, et expose Biden à être dépeint par le camp sandersien comme le représentant par excellence d’un establishment washingtonien corrompu qui se mobilise une fois de plus pour préserver ses privilèges et empêcher un véritable changement. Une accusation déjà adoptée par Trump lui-même et sur laquelle le sortant fondera véritablement sa campagne électorale s’il fait face comme attendu à l’ancien vice-président de Barack Obama…

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