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Amaga expatria
Amaga expatria, une espèce spectaculaire, vient d'être signalée en Guadeloupe et Martinique. Pierre & Claude Guezennec, CC BY-SA

Les vers plats prédateurs envahissent les Antilles

En 2013, un amateur naturaliste de Cagnes-sur-Mer a trouvé un ver plat dans son jardin et a eu la bonne idée d’envoyer la photographie sur les réseaux naturalistes.

Nous avons alors lancé une enquête de science participative en France pour obtenir des informations : nous n’avons pas été déçus ! Plus de dix espèces de Plathelminthes terrestres venues d’ailleurs sont maintenant signalées en France métropolitaine, dont des espèces géantes de 30 centimètres de long et une espèce qui a maintenant envahi plus de 70 % du territoire métropolitain.


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Un résultat inattendu de notre enquête, au départ ciblée sur la Métropole, a été de recevoir des photographies des départements d’outre-mer, et en particulier des Antilles. Nous n’avions pas prévu ça, mais là encore, nous n’avons pas été déçus : avec leur climat tropical, les Antilles peuvent héberger des espèces qui ne pourraient pas survivre dans le climat métropolitain.

Nous publions donc aujourd'hui notre étude qui recense les espèces qui ont été trouvées aux Antilles. Un bilan encore très provisoire, car nous recevons des nouveaux signalements et il semble que de nouvelles espèces envahissent en ce moment les Antilles.

Le « ver à tête en forme de marteau » géant – Bipalium kewense

Commençons par le plus grand. Le « ver à tête en forme de marteau » Bipalium kewense est bien un géant : 30 centimètres – c’est plus long que votre chaussure, même si vous chaussez du 44. L’espèce s’appelle « kewense » ce qui signifie en latin qu’elle vient de Kew, en Grande-Bretagne, où elle a été décrite en 1878. En fait, elle vient plutôt des célèbres serres tropicales de Kew, qui abritent des plantes de tous les pays du monde. Voilà une des caractéristiques originales de ces Plathelminthes terrestres : souvent, ils sont passés inaperçus dans leur pays d’origine, et on ne les trouve que dans les régions qu’ils ont envahies. On a déterminé bien plus tard que la zone d’origine de Bipalium kewense est au Vietnam.

Bipalium kewense
Le « ver à tête en forme de marteau » Bipalium kewense, le plus long des Plathelminthes envahisseurs des Antilles, ici en train de tuer un ver de terre. Pierre Gros

Bipalium kewense a maintenant envahi la plupart des régions tropicales dans le monde. Il est présent en Guadeloupe, Martinique, et dans d’autres îles des Antilles comme Cuba.


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En quittant sa région d’origine, l’espèce a aussi abandonné… la reproduction sexuée. Les individus qu’on trouve aux Antilles n’ont pas d’organes sexuels, et ils se multiplient par un phénomène étonnant appelé scissiparité. Un morceau de la queue se détache, une tête lui repousse, et voilà un nouvel individu. Le jeune est donc un clone de son parent, qui était lui-même un clone de son parent. C’est le même individu qui a envahi plusieurs continents ! Bipalium kewense est un prédateur de vers de terre, qu’il tue avec un poison violent, la tétrodotoxine.

Le petit « ver à tête en forme de marteau » – Bipalium vagum

Bipalium vagum a la même forme générale que Bipalium kewense, avec son corps allongé et sa tête large, mais il est beaucoup plus petit, pas plus de quelques centimètres de long, et les lignes sur son dos sont bien plus nettes. L’espèce n’a été décrite que très récemment, en 2005 ; le premier spécimen a été trouvé dans une jardinerie aux Bermudes. Comme pour tous les Bipalium, on pense que la région d’origine est en Asie, mais on ne sait pas où exactement.

Bipalium vagum
Le petit petit « ver à tête en forme de marteau » Bipalium vagum, présent en Guadeloupe et Martinique, photographié ici en Guyane Française. Sébastien Sant

En 2018, nous avons montré que l’espèce est aussi présente en Martinique et Guadeloupe. En anglais, l’espèce s’appelle « le ver à tête de marteau qui mange des mollusques » bien que son régime alimentaire n’ait pas été étudié de manière bien précise. L’espèce a aussi bien envahi les régions tropicales, y compris la Floride et différents pays d’Asie et Amérique du Sud.

Celui qui fait partie des « 100 espèces envahissantes les plus néfastes » –Platydemus manokwari

En 2000, des scientifiques ont établi une liste des « cent espèces exotiques envahissantes les plus néfastes dans le monde ». On y trouve le Moustique tigre, la Tortue de Floride et le Rat noir. Dans la liste, un seul Plathelminthe terrestre, Platydemus manokwari. À l’époque, c’était le seul pour lequel on avait des informations scientifiques précises sur son rôle écologique, qui est effectivement néfaste dans les régions envahies.

Platydemus manokwari a été trouvé pour la première fois à Manokwari, en Nouvelle-Guinée, et c’est probablement sa région d’origine. Il a ensuite envahi de nombreuses îles du Pacifique. Ce qu’on lui reproche, c’est qu’il mange pratiquement tout : les escargots, les vers de terre. Et dans les îles du Pacifique, les espèces d’escargots terrestres endémiques sont déjà en danger parce que rares et limitées à des petites surfaces. Platydemus manokwari peut mettre en danger la biodiversité des îles en détruisant les espèces rares de mollusques. Il est capable de chasser les escargots en suivant leur trace de mucus et peut même monter sur les branches des végétaux pour les pister !

Platydemus manokwari
Le fameux Platydemus manokwari, qui maintenant envahit aussi la Guadeloupe. Pierre Gros

En 2019, une très mauvaise nouvelle : nous avons reçu un signalement de Platydemus manokwari en Guadeloupe, puis plusieurs. Mais l’espèce est déjà dans d’autres îles des Antilles, comme Porto-Rico, et est en voie d’envahir la Floride, le Texas et la Louisiane. Aucun signalement reçu de Martinique, mais malheureusement il faut ajouter « pour le moment ».

Celui qui ressemble un peu à une banane – Amaga expatria

Amaga expatria, comme Bipalium vagum, a aussi été décrit en 2005 à partir de spécimens trouvés aux Bermudes. En fait, à partir de deux spécimens seulement, trouvés dans un jardin botanique. Plus personne n’a retrouvé cette espèce pendant 15 ans – on pourrait penser qu’elle est rare. Et puis, nous avons reçu des signalements de Martinique et de Guadeloupe. Au total, plus de 20 signalements dans les deux îles françaises, soit donc dix fois plus que tous ceux qui étaient connus. Amaga expatria est bien implanté à peu près partout dans les deux îles.

Amaga expatria, carte
Les endroits où on a trouvé le ver plat Amaga expatria en Guadeloupe et Martinique. Les couleurs représentent la pluviométrie. Jessica Thévenot ; Fond de carte : Météo France

C’est une grande espèce, jusqu’à 15 cm de long, et, à la différence de Bipalium kewense qui est plus long mais très fin, Amaga expatria a un corps bien large et bien plat. La couleur : jaune-orange, avec des points noirs. Oui, ça ressemble un peu, en couleur et forme, à une banane coupée dans le sens de la longueur.

Amaga expatria
Amaga expatria, animaux vivants photographiés en différents endroits en Guadeloupe. Laurent Charles, Mathieu Coulis et Guy van Laere

D’où vient cette espèce ? le nom d’espèce « expatria » avait été choisi pour indiquer qu’elle n’était pas chez elle aux Bermudes. Le genre Amaga inclut une dizaine d’espèces d’Amérique du Sud, et donc l’espèce vient probablement de là – mais l’espèce Amaga expatria n’a pas encore été trouvée dans son pays d’origine. Est-ce que l’espèce est dans d’autres îles des Antilles, nous ne le savons pas.

Pour Amaga expatria, nous avons pu utiliser des méthodes moléculaires de pointe et caractériser son génome mitochondrial, comme nous l’avions fait pour d’autres espèces.

Résultat supplémentaire, les nouvelles méthodes de séquençage permettent de repérer l’ADN des animaux que le ver a mangé. C’est ainsi que nous avons eu la preuve qu’Amaga expatria mange un mollusque en Martinique, le Bulime octone. Des naturalistes locaux nous ont aussi rapporté que l’espèce mange différents escargots et des vers de terre.

D’où viennent ces vers envahissants ?

Chacune de ces espèces a une origine géographique différente : l’Asie continentale pour Bipalium kewense et Bipalium vagum, la Nouvelle-Guinée pour Platydemus manokwari, et l’Amérique centrale pour Amaga expatria.

Comment sont-elles arrivées aux Antilles, par contre, la réponse est la même pour toutes : par le transport de végétaux. Un Plathelminthe terrestre dans la terre d’un pot de fleurs, ou même collé entre deux feuilles dans un plant de bananier, est pratiquement invisible. C’est par ce moyen que ces vers ont envahi le monde. Ils ne l’ont pas fait seul et certainement pas exprès – c’est le commerce international et inter-îles qui a permis leur diffusion. Une fois arrivés dans une île, ils vont envahir très lentement, jardin par jardin, ou très vite, si des pots de fleurs ou des plants sont transportés. Quand s’est faite l’invasion, nous ne le savons pas, mais Bipalium kewense, par exemple, est signalé dans des dizaines de pays depuis des décennies.

Pourquoi est-ce important pour l’écologie des Antilles ?

Tous ces vers plats sont des prédateurs – ils mangent des proies qu’ils vont capturer sur le sol. Or, l’écologie des sols est importante, et dépend de tous ces animaux qui vivent dans le sol et à sa surface. Ajouter à l’écosystème des sols des Antilles des nouveaux prédateurs, qui vont consommer certaines espèces mais pas d’autres, a le potentiel de perturber les équilibres écologiques. C’est comme mettre un loup dans une bergerie – il n’est pas difficile d’imaginer que le nombre de moutons va diminuer ! Mais nous n’avons pas encore de chiffres précis sur l’impact de ces espèces introduites : combien de proies elles consomment, et lesquelles précisément.

En Guadeloupe, sont maintenant interdits la détention, le transport, le colportage, l’utilisation, l’échange, la mise en vente, la vente ou l’achat de spécimens vivants de Platydemus manokwari et des Bipalium.

Que faire ?

Pour le moment, nous en sommes aux premières étapes d’un travail scientifique dont le but serait de savoir quel est l’impact écologique de ces animaux envahissants – ceci est actuellement inconnu. À terme, il faudrait aussi trouver des moyens de nous en débarrasser, mais ceci est un objectif lointain.

Dans l’immédiat, vous pouvez aider en signalant les vers plats trouvés dans votre jardin ou dans vos promenades : faire une photo, noter l’endroit, et envoyer le signalement. Qui sait, il y a probablement d’autres espèces pas encore repérées – malheureusement.

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