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L’Euro de football, passeur d’Europe ?

Une femme devant un ballon géant annonçant le match Pays de Galles - Suisse
L’Euro va bien au-delà de l’UE, comme l’illustre cette annonce des matchs Pays de Galles-Suisse, Turquie-Pays de Galles et Suisse-Turquie, tous organisés à Bakou (Azerbaïdjan). Ozan Kose/AFP

Depuis le 11 juin, la 16e édition du Championnat d’Europe de football (« l’Euro de football ») donne l’occasion aux Européens de vibrer pour le football et de retrouver le chemin des stades après la crise sanitaire qui a durement frappé le Vieux Continent et imposé le report des grandes compétitions sportives.

Comme toute grande compétition mettant en jeu des nations, l’Euro nous révèle la double réalité du football – et, de manière générale, du spectacle sportif : d’une part, le référent apparent, c’est-à-dire la confrontation d’équipes européennes sur le terrain qui s’accomplit dans un cadre réglementaire et ritualisé ; de l’autre, le référent caché ou la manifestation « symbolique », c’est-à-dire toutes les images et les imaginaires produits par le spectacle d’équipes représentant des nations européennes, mis en scène/diffusés/commentés par les médias et relayés par l’ensemble du corps social.

Cet événement sportif européen intéresse ainsi les sciences sociales parce qu’il constitue non seulement un « laboratoire du social » mais également un fait social européen où se donnent à voir – le temps de la compétition – des valeurs, des institutions et un espace européens.

Réunissant 24 équipes nationales, cette compétition offre une image dynamique et festive d’une Europe unie et volontaire. Pour la première fois de son histoire, l’Euro de football se joue en effet des frontières, ses matchs se déroulant dans 11 villes réparties dans 11 pays européens différents (de Séville à Bakou en passant par Londres ou Budapest). Cette décision a été prise en 2012 par Michel Platini, alors président de l’UEFA, pour célébrer les 60 ans de cette compétition intitulée à l’origine « Coupe d’Europe des nations ». Dans un entretien au Monde en 2020, l’ex-président de l’UEFA (2007-2015) rappelait qu’à cette occasion, on devait « pouvoir donner la possibilité à des pays d’accueillir la compétition au moins une fois dans leur histoire. C’était le sens de cette idée : un Euro pleinement européen ».

Dès sa naissance, la Coupe d’Europe des nations a été associée à « l’Europe », sous-entendu la Communauté européenne (devenue l’UE en 1993), d’autant que l’UEFA qui l’organise – « Union des associations européennes de football »- est souvent présentée comme « l’Union européenne de football ». Existe-t-il un lien organique entre l’UEFA et l’UE ? Les compétitions européennes de football contribuent-elles à favoriser le sentiment d’appartenance européenne chez les peuples des États membres ?

L’Europe « de l’Atlantique à l’Oural »

Dans les compétitions européennes, les matchs opposant des équipes nationales donnent à voir des nations mais également un périmètre du continent européen – celui de l’UEFA avec ses 55 fédérations membres – qui ne correspond ni à l’Europe de l’Union européenne (27 pays membres) ni à celle du Conseil de l’Europe (47).

Par la temporalité de son organisation (la Coupe d’Europe des nations est née à peine quelques années après la Communauté européenne) et par la vision élargie qu’il offre de l’Europe, le football participe non seulement à la représentation de l’espace et du temps européens mais également à la croyance selon laquelle l’Euro symboliserait l’Europe et produirait de l’identité européenne. Tout comme les élites pro-européennes, les milieux populaires – plutôt opposés à « l’Europe libérale » – sont paradoxalement attachés à « l’Europe du football » et associent fréquemment l’Europe à l’UEFA.

Les hommes politiques l’ont bien compris et ne se privent pas d’utiliser le foot pour parler d’Europe. Ainsi, le 6 février 2021, dans une interview à France Info, le secrétaire d’État chargé des Affaires européennes, Clément Beaune, déclarait :

« L’Europe, ce n’est pas uniquement des sommets ou des directives. Ce sont aussi des moments que l’on partage comme l’Eurovision ou la Ligue des champions. »

Le Finlandais Olli Rehn, ancien vice-président du Parlement européen, passionné de ballon rond, déclarait en 2015 avoir « découvert » l’Europe par le football :

« Enfant, j’ai appréhendé l’Europe grâce aux clubs de football ! Ma vision politique de l’Europe n’est intervenue que bien plus tard. »

Pourtant, la construction d’un espace européen du football n’est pas le fait d’une action volontariste de l’Europe communautaire ou de tout autre grand projet politique d’après-guerre, mais le résultat d’échanges de plus en plus soutenus entre dirigeants de clubs puis entre les instances professionnelles sportives qui se sont institutionnalisées pour contrôler l’espace européen du football.

La double fonction européenne du football

Les créations de l’Union des associations européennes de football (UEFA) en 1954, de la Coupe des clubs champions en 1955 et du Championnat d’Europe des Nations en 1958 (dont la première édition, nous l’avons dit, aura lieu en 1960) sont d’abord le fait d’acteurs associatifs de droit privé, en dehors de toute intervention communautaire. La naissance de l’UEFA participe d’un esprit paneuropéen alors largement répandu sur le continent.

À la différence des nombreuses autres organisations européennes créées à la même époque, l’UEFA englobe, dès sa fondation, des pays qui ne relèvent pas du périmètre strictement occidental ou atlantiste. Ainsi, l’URSS et les pays d’Europe de l’Est participent à sa fondation. L’espace européen du football naît peu après l’Europe économique et politique (la Communauté européenne du charbon et de l’acier, en 1952), l’Europe des droits de l’homme (le Conseil de l’Europe, en 1949) et l’Europe de l’audiovisuel (l’Union européenne de Radiodiffusion, en 1950).

Malgré cette absence de lien organique, les institutions européennes assignent assez rapidement au football une double fonction : d’une part, forger une identité communautaire dépassant les clivages sociaux et nationaux ; d’autre part, offrir l’illusion d’une Europe qui ne dissout pas les nations.

Supporters français pendant le match Allemagne-France à Munich, le 15 juin 2021. Franck Fife/AFP

Dans le contexte actuel d’une perte de souveraineté des États-nations d’Europe liée à l’application des traités européens successifs, il peut être légitime de poser la question de l’utilisation du sport à des fins européistes dans un processus en miroir de l’instrumentalisation à des fins nationalistes observée au cours des années 1930-1940 ou pendant la guerre froide. L’Euro de football illustre cet usage européiste du sport : alors que la Commission européenne tente d’affaiblir l’idée de nation en orientant l’Europe d’une part vers un espace économique de libre-échange et, d’autre part, vers un espace politique du fédéralisme et du régionalisme, la mise en exergue d’équipes de football représentant la nation dans un championnat d’Europe serait-elle l’un des moyens de détourner le regard des peuples ? Dans ce cadre, la mise en scène d’un nationalisme sportif serait-il l’un des instruments de l’effacement de fait des États-nations ?

L’histoire de la construction européenne donne à voir ces deux aspects apparemment contradictoires : l’instrumentalisation des compétitions européennes pour « faire Europe » et la mise en lumière des nations d’Europe.

Le football, vecteur de communication du projet européen ?

Dans sa volonté de promouvoir son identité et son image auprès de ses citoyens et dans le monde, la Commission des communautés européennes s’est tournée vers le football dès les années 1950. Le Belge Paul-Henri Spaak, président de l’Assemblée commune de la CECA de 1952 et signataire pour la Belgique du Traité de Rome qui fonde le Marché commun européen, a très tôt apporté son soutien à l’éventuelle création d’un championnat européen disputé dans la ville de Strasbourg, où le Conseil de l’Europe vient d’établir son siège. Jean Monnet imaginait également en 1954 l’organisation d’un match annuel de football « Acier » contre « Charbon » dans le cadre de la CECA.

En 1966, dans sa recherche d’une adhésion des peuples au projet européen, le Service de Presse et d’Information de la Commission (qui deviendra en 1968 la DG X) formulait pour la première fois l’idée d’une Coupe du Marché commun dans l’objectif de fabriquer un « attachement » au projet européen. Cette initiative s’inscrivait dans les prémices d’une stratégie de communication de la CEE dont l’objectif était de fabriquer des euro-citoyens « ordinaires »

Le directeur général du Service commun d’information des Communautés européennes, Jacques-René Rabier, considérait qu’« une Coupe du Marché commun serait une manière de populariser l’idée européenne ». Convaincu, Rabier contacta l’UEFA en octobre 1966 pour proposer ce projet de tournoi de football mais, le 21 novembre 1966, il reçut un courrier de l’UEFA à Bruxelles lui signifiant un refus. Le secrétaire général de l’UEFA, Hans Bangerter, rappela que « conformément aux dispositions statutaires de l’UEFA, celle-ci est compétente pour autoriser ou rejeter l’organisation d’une nouvelle compétition internationale ». Suite à la fin de non-recevoir de l’UEFA, le projet a avorté. Cet échec témoigne de la difficulté d’initier une action dans un domaine où la CEE n’a pas de compétences explicites et où la volonté d’intervention n’est pas soutenue par le mouvement sportif européen.

Même si les réalisations concrètes de « l’Europe du sport » sont minimes, l’idée d’une identité européenne ou d’un attachement à l’Europe par le football a fait son chemin, du moins dans les milieux les plus liés à la construction européenne. Ainsi, dans les mouvements européistes, les think tanks, les institutions européennes ou encore les milieux universitaires européens, le sport – et notamment le football – est aujourd’hui considéré comme l’une des sphères les plus européanisées de la vie sociale.


William Gasparini est titulaire de la chaire européenne Jean Monnet « Le sport passeur d’Europe ».

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