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L’homme providentiel, une figure de la Renaissance italienne

Le général de Gaulle, fondateur et leader du Rassemblement pour le Peuple français (RPF) tient une conférence de presse à Paris le 12 novembre 1947. INTERNATIONAL NEWS PHOTOS (INP) / AFP

Lorsque le 15 mars 2021, Jean‑Luc Mélenchon déclare dans le 7/9 de France Inter qu’il ne s’est jamais « cru être un homme providentiel », on a le droit de s’interroger.

Si son affirmation s’ancre de fait dans la rhétorique classique d’une gauche républicaine se défiant de toute figure potentiellement antidémocratique, elle n’en reste pas moins surprenante lorsque l’on sait que le leader des Insoumis est l’un des principaux freins à l’union de la gauche en vue de l’élection présidentielle de 2022, refusant de se ranger derrière les autres partis de gauche.

En France, le contexte politique, avec un pouvoir incarné par la figure du « monarque républicain », est favorable au recours fréquent au mythe de l’homme providentiel. L’image imposante du Général de Gaulle, archétype moderne du sauveur français, est dans toutes les têtes. Il est donc presque naturel pour l’homme politique de s’imaginer devenir « le héros de la chose publique », le refuge vers lequel les électeurs vont se tourner.

Emmanuel Macron sut parfaitement jouer cette partition en 2016 quand il se déclara candidat à la présidentielle. Il allait être le candidat transcendant les sensibilités partisanes pour remettre la France au cœur du concert des grandes nations. Le symbole plut suffisamment pour lui permettre de l’emporter.

Aujourd’hui, les aspirants héros sont pléthore : Jean‑Luc Mélenchon chez LFI, Marine Le Pen au Rassemblement national (RN), Éric Zemmour pour une frange réactionnaire ne trouvant plus sa place dans la politique partisane. Mais croire que cette figure politique est une invention du XXIe – ou même du XXe – serait une erreur. Il faut sortir de notre époque et remonter les siècles pour s’en rendre compte.

L’Italie de la Renaissance : une rupture idéologique

« La Renaissance italienne recélait en son sein toutes les forces positives auxquelles est due la civilisation moderne […]. Ce fut l’âge d’or de ce millénaire, en dépit de toutes ses tâches et de tous ses vices. »

C’est ainsi que Nietzsche résume cette période dans son Humain, trop humain en 1878. Il est indéniable que la Renaissance – qui s’étale du XIVe au XVIe siècle – est le terreau sur lequel notre société contemporaine s’est développée.

L’histoire de ces siècles se confond avec l’émergence d’un mouvement philosophique, culturel et artistique : l’humanisme. Tirant son nom des studia humanitatis – à savoir l’ensemble des matières scolaires qui devaient théoriquement permettre de former des individus accomplis –, l’humanisme va prôner une nouvelle façon d’entrevoir le monde et la place de l’homme en son sein.

En rupture avec les raisonnements du Moyen Âge, notamment dans l’appréhension des textes antiques, ces hommes ont la volonté de replacer la pensée des Anciens – Aristote, Platon, Cicéron, etc. – dans leur contexte originel. À leurs yeux, il faut fonder sa pensée sur ses observations, s’interroger et être critique sur tout, ne pas prendre pour certaines des affirmations qui se veulent absolues. Au bout du compte, ils tentent de chasser l’ombre pesante qui a depuis trop longtemps, selon eux, imposé aux hommes leur conduite. Se dégageant ainsi des préceptes qui ont modelé les comportements sociaux et politiques jusque-là en Europe, « l’humanisme » va permettre « un regain de confiance en l’homme et ses possibilités ». Le modèle médiéval étant en train de vaciller, les humanistes veulent permettre à un ensemble de valeurs séculaires de resurgir, en enlevant « le voile qui enveloppait leurs esprits ». De là, une Renaissance.

Pétrarque peint par Andrea del Castagno, Galerie des Offices, Florence. Wikimedia

Ceux qui vivent cette époque de grands changements sont emportés par cet élan qui va déferler de l’Italie vers toute l’Europe. L’homme d’action s’imagine être le nouveau César, le nouvel Alexandre. Confortés dans l’idée que l’immortalité peut être acquise de leurs vivants – Pétrarque, le plus éminent humaniste du XIVe siècle, énonçait bien qu’il n’y avait rien « de plus haut que la vertu et la gloire » –, les plus ambitieux vont chercher à marquer leur temps.

Entre recherche du statu quo et défense du territoire

Il faut dire que la situation politique italienne lors de la Renaissance est très instable. Loin du pays unifié que l’on connaît, la péninsule est alors composée d’une myriade d’États indépendants – plus ou moins gros – et tout sauf prêts à perdre leurs souverainetés. Tous les systèmes de gouvernement se côtoient sur un territoire assez restreint : monarchie à Milan, république aristocratique à Venise, théocratie à Rome… On est loin du voisin français où la plupart des grands seigneurs obéissent déjà à un seul et unique roi.

Situation politique italienne en 1494, avant les guerres d’Italie. Flanker/Fab5669/Wikimedia

Les Italiens du XIVe siècle (Milanais, Toscans, Siciliens, etc.) ont tout de même conscience qu’ils sont les dépositaires d’une tradition nationale. Ils descendent des Romains, ceux qui ont dominé le monde pendant des siècles. Ils en sont extrêmement fiers et n’oublient jamais de le rappeler, se sentant supérieurs aux peuples se trouvant de l’autre côté des Alpes – on le voit notamment dans leurs correspondances. Malgré tout, l’appartenance régionale demeure la norme.

Portrait de Nicolas Machiavel par Santi di Tito. Wikimedia

« L’Italie prévaut sur le monde entier, mais ma région prime sur l’Italie », c’est ainsi qu’on pourrait résumer le sentiment du temps. Pour voir l’idée d’un homme unissant l’Italie entière derrière lui devenir séduisante, il faudra attendre la fin du XVIe siècle avec les guerres d’Italie. Lors de ces dernières, les puissances étrangères ne cesseront de tenter de s’emparer des terres et des richesses de la botte. Les Italiens vont ainsi réaliser que leurs divisions font leur faiblesse. Cette prise de conscience sera notamment reprise par Machiavel dans son célèbre Prince, dans lequel il exhortera l’Italie à se trouver un sauveur pouvant « la délivrer des Barbares ».

L’homme providentiel apparaît généralement en situation de crise, afin de lutter contre une rupture de l’équilibre. L’Italie d’alors, si complexe, est dans un état d’instabilité permanente. C’est donc presque logique, dans ce contexte, que le recours à cette figure tutélaire devienne très courant.

Une panoplie de modèles du « Prince »

L’exemple le plus évident, c’est celui du prince guerrier. Francesco Sforza (1401-1466), duc de Milan, en est le prototype le plus éclatant. Arrivé au pouvoir à la suite de son mariage avec l’héritière de la famille régnante d’alors – les Visconti –, c’est lui qui va sauver le duché d’une faillite absolue à la suite de la disparition du dernier Visconti.

Francesco Sforza peint par Bonifacio Bembo aux alentours de 1460.

Il fédère les différents courants politiques embrasant la Lombardie, tout en freinant les ambitions indépendantistes et les prétentions de voisins appâtés par l’odeur du sang. S’inscrivant dans une continuité déclarée avec la lignée éteinte, il est à la fois un génie politique, un brillant général et un mécène. Pour les hommes de son temps, il est l’exemple vertueux par excellence.

L’Italie de la Renaissance fut aussi témoin de l’apparition d’une nouvelle classe dirigeante : les marchands. Ces derniers prirent de plus en plus part à la chose publique non seulement grâce à leur argent – et au clientélisme qui en était inhérent –, mais également via leur relation étroite avec les milieux intellectuels. Cela leur donna un tel pouvoir d’influence qu’ils purent s’assurer, au fil du temps, une mainmise absolue sur les affaires de l’État. La dynastie la plus célèbre de ces princes-marchands est celle des Médicis à Florence.

L’Adoration des Mages (1475) de Sandro Botticelli met en avant la famille de Médicis. Les personnages bibliques prennent leurs apparences : Cosme est agenouillé devant la Vierge Marie et Laurent se trouve à l’extrême gauche du tableau, l’épée entre les jambes.

Les membres les plus remarquables de cette famille furent certainement Cosme (1389-1464) et son petit-fils Laurent, dit le Magnifique (1449-1492), qui assurèrent à l’Italie tout entière de vivre dans une quasi-quiétude. L’un et l’autre jouèrent un rôle de conciliateur, apaisant les tensions entre les États, garant du statu quo territorial en Italie. En ce sens, ils représentèrent une autre forme d’homme providentiel, usant de la diplomatie comme d’une arme. Moins héroïques peut-être, mais tout aussi efficaces.

Autre visage : le religieux inspiré. Savonarole (1452-1498) est un personnage haut en couleur, peut-être mieux connu du grand public.

Statue de Savonarole se trouvant à Ferrare, sa ville natale.

Frère de l’ordre des Dominicains, il marqua son temps par ses prêches contre la Curie romaine, le pape Alexandre VI Borgia – popularisé notamment ces dernières années par la série Borgia sur Canal+ – et plus généralement contre la corruption des mœurs. Orateur charismatique, il prôna une vie plus saine, loin des vices auxquels s’adonnaient les hautes sphères de la société, responsables selon lui des malheurs qui s’abattaient sur l’Italie. Ce faisant, il sut subjuguer la ville de Florence qui le suivit pendant près de quatre années en lui permettant de chasser les Médicis qui gouvernaient la cité depuis près de soixante-dix ans. Vu comme « l’envoyé de la Providence » – au sens strict du terme –, les Florentins vinrent à se lasser de lui lorsqu’ils se rendirent compte que son autoritarisme ascétique n’était pas aussi profitable qu’ils l’auraient imaginé. C’est le bûcher qui vint mettre fin au parcours du « prophète désarmé ».

L’incarnation aujourd’hui en France

Il y a évidemment d’autres exemples (entre le pape-poète, l’amiral-général ou le fils de tavernier devenu sénateur de Rome), mais ces trois-là exposent bien le pluralisme de la Renaissance lorsqu’on en vient à évoquer ses grands hommes.

Il est possible de faire en cela un parallèle avec l’incarnation de cette figure aujourd’hui en France. Si nous en dressons une liste en tenant compte de la réalité politique du moment, on s’aperçoit rapidement qu’elle est assez restreinte. D’un côté, le tribun, ami – autoproclamé – du peuple, souvent professionnel de la politique, parfois antisystème.

De l’autre le technocrate, surdiplômé, consensuel, fréquemment vu comme un pompier de service quand la crise – économique – vient toquer à la porte. Enfin, le général, chimère française (Bonaparte, De Gaulle, Boulanger), symbole d’autorité tentant une frange de la population qui doute de ses élites.

Les différences notables entre ces deux époques viennent très certainement d’un monde politique contemporain uniformisé, le fonctionnement de la chose publique s’internationalisant et se répétant à l’identique dans – presque – chaque pays. Les différences entre chacun des modèles d’homme providentiel sont palpables, mais la finalité demeure la même : ils sont censés être un recours extraordinaire à un problème d’apparence insoluble. L’histoire nous a souvent montré que la réalité de leur action fut souvent bien différente de l’espoir qu’ils avaient suscité. Comme Marx le disait, « les hommes font l’histoire, mais ne savent pas l’histoire qu’ils font ».

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