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L’IA au travail : un impensé du débat sur les retraites ?

Les développements de l’intelligence artificielle pourraient provoquer des destructions massives d’emploi.

Ces dernières semaines, la France débat sur les retraites et découvre ChatGPT. Ces deux éléments semblent ne s’être malheureusement pas suffisamment rencontrés comme la correspondance des dates aurait pu le laisser présager. Comme l’évoque la journaliste Agathe Ranc dans les colonnes de l’Obs, la moitié de ses collègues testent ChatGPT et l’autre moitié simule ses droits sur Info-retraite.

Les débats sur la réforme, dont les discussions s’achèvent à l’Assemblée nationale ce vendredi 17 février pour débuter ensuite au Sénat, restent centrés sur des arguments comptables ou sur des questions de pénibilité. La place du travail se trouve également interroger, sa place dans nos vies, ou l’existence d’un droit à la paresse théorisé par Paul Lafargue, communard révolutionnaire et gendre de Karl Marx, dans un essai de 1880, repris aujourd’hui par la députée Europe Écologie–Les Verts Sandrine Rousseau. L’enjeu, à nos yeux majeur et objet d’un ouvrage à paraître, de la disparition des emplois à court et moyen terme causée par l’intelligence artificielle (IA) reste occulté.

Différentes études, qu’elles proviennent de l’université d’Oxford, des chercheurs de l’OCDE ou du cabinet McKinsey, anticipent la disparition de centaines de millions d’emplois dans un avenir proche. Parmi les rares voix à s’inquiéter de cet impact, celles de Laurent Alexandre et Olivier Babeau, respectivement fondateur de Doctissimo et président de l’Institut sapiens, constatent :

« Les compétences humaines moyennes en rédaction, synthèse et même en création vont être rapidement dépassées. Elles seront infiniment disponibles à coût nul. Il est incompréhensible que nos responsables politiques ne soient pas rassemblés dans une “war room” afin de faire le point sur les bouleversements qui vont arriver et les façons d’y répondre. »

Du côté des politiques, invité sur le plateau de BFM TV, Jean-Luc Mélenchon a, quant à lui, évoqué l’IA « qui va sans doute permettre de remplacer un tas de métiers ». Se dirige-t-on vers « Un monde sans travail », pour reprendre le titre d’un ouvrage écrit en 2020 par l’économiste d’Oxford Daniel Susskind, traduit en français il y a quelques semaines ?

Ce que peut l’IA

ChatGPT est à même de converser et de rédiger tout type de texte à la demande avec une célérité inhumaine. Deux mois après son lancement, l’IA comptait déjà plus de 100 millions d’utilisateurs, un record pour une application. ChatGPT est une déclinaison de GPT-3 lancée en 2020 (GPT-1 en 2018 et GPT-2 en 2019) qui était déjà testable par tous. Avec lui, l’écrivaine Allado-McDowell a déjà co-écrit deux ouvrages.

Les IA de traitement de langage aux performances similaires se retrouvent chez tous les grands acteurs du numérique. PaLM de Google, et ses 540 milliards de paramètres, est à même d’expliquer le sens des blagues. Toujours chez Google, LaMDA a causé le renvoi en juin 2022 de l’ingénieur de Google Blake Lemoine après que ce dernier ait dévoilé ses échanges des plus troublants avec l’IA l’ayant conduit à la considérer comme consciente.

Avec DALLE-2 d’Open-AI, version de GPT-3 déguisée entraînée sur plus de 650 millions de couples image-texte, ce sont les designeurs qui s’inquiètent pour leur avenir. Elle a déjà permis de réaliser la couverture du numéro de The Cosmopolitan de juin 2022. Sa rivale Midjourney a, elle, remplacé les graphistes pour une couverture de The Economist.

Les exemples sont nombreux et touchent tous les domaines depuis la capacité à nouer une relation amoureuse avec une personne jusqu’à la création d’antibiotique pour lutter contre les bactéries résistantes.

Par-delà les IA spécialisées, les équipes de DeepMind de Google, qui a battu les meilleurs joueurs de Go et de Starcraft II, ont dévoilé en 2022 l’IA Gato, capable de sévir dans 604 domaines et de surpasser 50 % des experts humains dans 450. Dans un avenir proche des IA dotées d’un ensemble de compétences nécessaires à une profession verront le jour, d’autant plus si couplées avec les avancées de la robotique comme le montre le robot conçu par Boston Dynamics.

Disparitions massives et nouvelles inégalités

Trois études majeures questionnent ainsi l’avenir. En 2013, les travaux de Carl Frey et Michael Osborne avaient déjà fait grand bruit. Rien qu’aux États-Unis, l’étude de 702 métiers montrait que 47 % d’entre eux pourraient être remplacés par des IA en 20 ans.

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Fin 2017, les experts de McKinsey, en étudiant 800 professions dans 46 pays représentant 90 % du PIB mondial, tablaient sur 400 à 800 millions d’emplois supprimés d’ici 2030. 60 % des professions auraient au moins 30 % de leurs activités qui pourraient être automatisées, 75 à 375 millions de travailleurs sur les 2,6 milliards devraient changer d’emplois et la moitié des activités rémunérées actuellement pourraient déjà être automatisée avec des technologies existantes.

La troisième étude, parue en 2018, nous vient de l’OCDE et porte sur 32 pays. Elle estime 14 % des emplois très vulnérables, c’est-à-dire avec au moins 70 % de chances d’être remplacés. 32 % sont jugés moins menacés mais avec tout de même une probabilité de remplacement située entre 50 % et 70 %. De nouvelles inégalités entre pays pourraient alors apparaître : la Slovaquie a deux fois plus de chances de voir ses emplois remplacés que la Norvège.

Débat inutile ou supercherie éthique ?

L’argument souvent évoqué pour contrer l’argument du remplacement des humains par l’IA est le suivant : des cassandres se sont toujours inquiétées de voir disparaître le travail à cause d’une invention et ils se sont systématiquement trompés car de nouveaux emplois ont, par la même, été créés. C’est une « destruction créatrice », motrice de l’économie selon le courant de pensée né des ouvrages de Joseph Schumpeter. C’est ce que veut montrer également le démographe Alfred Sauvy dans ses analyses de la mécanisation du travail en 1980.

Dès lors, par analogie, on penserait que les cassandres d’aujourd’hui se tromperaient également. Or, pareil raisonnement touche à ses limites. Comme le suggère le philosophe logicien Bertrand Russell, ce n’est pas parce que le fermier vient tous les matins nourrir sa dinde à 9 heures qu’il en sera de même au matin de Noël. De nombreux exemples de remplacement de l’humain par l’IA sont déjà en cours.

Dans son entrepôt de Baltimore, Amazon a licencié sans intervention humaine 300 de ses 2500 employés entre août 2017 et septembre 2018. Voici le management fait par des algorithmes et les personnels RH remplacés. Chez IBM Ginni Rometty avait annoncé dans un entretien de 2019 que son entreprise avait d’ores et déjà remplacé 30 % de ses personnels RH par l’IA Watson. En France elle est utilisée par le Crédit Mutuel afin d’économiser 15 à 20 minutes par jour aux 20 000 conseillers.

Comment dans ses conditions ne pas s’inquiéter de la diminution des embauches voire la suppression des emplois et donc du système actuel de cotisations sociales basées sur les salaires ?

Le débat sur les retraites nous engage à faire de la politique pour repenser la société mais aussi de la philosophie éthique. Si Laurent Alexandre et Olivier Babeau pensent que cela est inutile pour ne pas nous faire perdre du temps dans la concurrence mondiale, le philosophe Éric Sadin quant à lui dénonce une supercherie éthique sur l’IA : ne s’autorise-t-on pas, sous prétexte de quelques lignes de bonne conduite, à taire l’expression de nos capacités ? Ne serait-ce même pas là une forme de « haine du genre humain » ? Malheureusement, malgré deux perspectives antagonistes, il est à craindre que le débat n’ait pas lieu.

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