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Donald Trump arborant la casquette MAGA
Le candidat républicain à la présidence, l'ancien président Donald Trump, visite Atlanta, le 10 avril 2024. (AP Photo/Jason Allen)

L’intersectionnalité des haines permet de comprendre l’idéologie de Donald Trump et de l’extrême droite

Les plus récentes stratégies rhétoriques de militants et d’acteurs politiques de l’extrême droite, tel l’ancien président des États-Unis Donald Trump, nécessitent pour les comprendre un nouvel arsenal théorique et conceptuel, ce à quoi peut prétendre le concept « d’intersectionnalité des haines ».

Depuis quelques années, plusieurs analystes et universitaires évoquent une « intersectionnalité des haines » en s’inspirant de la notion d’« intersectionnalité » qu’avait développée la juriste afro-américaine Kimberlé Crenshaw pour désigner une réalité façonnée par le sexisme, le racisme et le classisme, entre autres (on compte une trentaine de catégories possibles).

Crenshaw rappelle que les Afro-américaines ont toujours été conscientes de cette réalité complexe. Mary Church Terrell, suffragiste noire, déclarait vers 1920 : « une femme blanche a seulement un handicap à surmonter : celui du sexe. J’en ai deux : à la fois le sexe et la race. »

C’est en menant des recherches sur l’antiféminisme et les discours victimaires des hommes au sujet d’une prétendue « crise de la masculinité » que j’ai été sensibilisé à l’imbrication de discours haineux que permet de nommer le nouveau concept d’« intersectionnalité des haines ». Comme le souligne justement l’historienne française Christine Bard, avec qui j’ai la chance de collaborer, « l’antiféminisme pratique, lui aussi, l’intersectionnalité – mais l’intersectionnalité des haines », en faisant « converger le sexisme, le racisme, l’antisémitisme, la xénophobie et l’homophobie ».

Cette imbrication de discours haineux peut aussi être abordée de différents points de vue, par exemple à partir des mouvements racistes et xénophobes ou « anti-genre » et transphobes.


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Innovation conceptuelle

La popularité de l’« intersectionnalité » explique sans doute l’apparition en synchronicité, des deux côtés de l’Atlantique, de celle d’« intersectionnalité des haines ».

L’article « How Trump made hate intersectional » paraît dans le New York Magazine le lendemain de l’élection de Donald Trump, le 9 novembre 2016. Il est signé par l’intellectuel afro-américain Rembert Browne, qui explique comment le candidat républicain a fédéré des électeurs. « Il a gagné en rendant la haine intersectionnelle. Il a encouragé les sexistes à être également racistes et homophobes, en plus de dire en public des choses abjectes au sujet des immigrants, et en ligne au sujet des juifs. »

La haine se mélange ici à la peur de se faire voler « son » pays, ses institutions et des acquis personnels, et à la colère de ne pas avoir ce à quoi on pense avoir droit du simple fait d’être un homme blanc hétérosexuel. Cette attitude rappelle celle des « Angry White Men » dont on parlait tant il y a encore quelques années : on ne se limite plus à rendre responsable un seul groupe pour ses problèmes personnels réels ou imaginaires, on préfère maintenant blâmer tous les groupes minoritaires. Il n’y a donc plus un seul bouc émissaire, mais un troupeau complet.

Simultanément, en France, Christine Bard, qui a montré que l’antiféminisme et la lesbophobie s’imbriquent et se renforcent mutuellement, analysait 1 367 articles traitant des femmes, du genre et de la sexualité publiés dans l’hebdomadaire d’extrême droite Minute.

Elle constate alors que s’y « pratique l’intersectionnalité des haines, en associant féminisme, homosexualisme, islamisme et immigrationnisme ». Elle remarque notamment que des personnalités politiques et médiatiques sont visées avec une intensité particulière si elles sont des femmes, et en plus juives, musulmanes ou d’origines africaines. L’historienne conclut que cette intersectionnalité des haines s’oppose à toute perspective égalitariste et inclusive.

Attaques contre les progressistes

Peu après, la revue Atlantis : Critical Studies in Gender, Culture, and Social Justice a consacré un court dossier spécial à l’« intersectionnalité des haines », l’associant à l’extrême droite qui attaque les progressistes, qu’on accuse d’imposer leurs valeurs et de défendre les « minorités ».

Aux attaques racistes et sexistes s’imbriquent donc des charges virulentes contre les « marxistes culturels » (ou les « wokes ») qui contrôleraient l’État pour développer des programmes de « discrimination positive » et le système d’éducation pour endoctriner les jeunes avec la « rectitude politique ».

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Chaque attaque est l’occasion de rappeler que l’essence des États-Unis serait européenne, anglo-saxonne, chrétienne, hétérosexuelle, capitaliste et méritocratique. Ces attaques permettent enfin de détourner l’attention de l’élite qui domine réellement le pays, composée de multimilliardaires à la Maison Blanche et à la tête des grandes compagnies et des médias.

L’intersectionnalité des haines est d’ailleurs diffusée par d’influents médias traditionnels (FoxNews) et web (Daily Stormer et Daily Wire), des instituts (think tanks) comme le National Policy Institute et des polémistes comme Christopher Rufo et Ben Shapiro.

Terrorisme

La notion d’« intersectionnalité des haines » est reprise dans l’analyse des discours haineux et ceux associés à des attentats. Ainsi, une étude en Europe, Intersectional Hate Speech Online, conclut que « les femmes restent le groupe le plus attaqué par les discours haineux intersectionnels […], en particulier les femmes musulmanes, roms et de couleur. […] Un autre groupe de femmes ciblé par des discours haineux intersectionnels sont celles qui occupent des positions publiques ».

Europol mentionne lui aussi l’« intersectionnalité des haines » dans son rapport Terrorism Situation and Trend Report, publié en 2020. L’agence présente une liste d’attentats dont les motivations croisent antiféminisme, racisme et xénophobie. Elle donne l’exemple de celui perpétré en 2011 en Norvège par le nazi Anders Breivik, qui affirmait dans son manifeste défendre la civilisation européenne chrétienne, et qui a massacré 76 jeunes socialistes.

Anders Breivik et son avocate Marte Lindholm au tribunal de district d’Oslo, le 8 janvier 2024. Breivik, qui a tué 76 jeunes Norvégiens en 2011, tente de poursuivre l’État norvégien pour violation de ses droits. Plusieurs terroristes s’inspirent aujourd’hui de son geste. (Cornelius Poppe/NTB Scanpix via AP)

Europol mentionne également Elliot Rodger, qui a commis l’un des premiers meurtres de masse associé aux involuntary celibates (célibataires involontaires) en Californie en 2014, et qui exprimait lui aussi dans son manifeste une haine sexiste et raciste.

« J’étais anti-tout », a répondu pour sa part un ancien gendarme français au tribunal qui lui demandait s’il était homophobe, lors d’un procès pour avoir prévu plusieurs cibles pour des attentats. L’accusé avait aussi rédigé un manifeste néonazi célébrant Anders Breivik.

D’autres auteurs d’attentats islamophobes avaient envisagé d’attaquer des féministes. Celui qui a ciblé la mosquée de Québec en 2017 s’intéressait à des groupes féministes de l’Université Laval, et celui qui a décimé une famille musulmane en Ontario en 2021 avait repéré des cliniques d’avortement.

Enfin, la journaliste britannique Helen Lewis souligne, dans son article « The intersectionality of hate », publié dans The Atlantic et traitant d’un tueur de masse qui avait ciblé la communauté afro-américaine de Buffalo en 2022, que son manifeste contenait des caricatures antisémites.

Rhétorique victimaire

L’intersectionnalité des haines fonctionne donc en superposant des cadres d’analyse similaires qui déduisent systématiquement de la réalité les mêmes dynamiques et conduisent toujours à la même conclusion : l’homme blanc hétérosexuel est une victime des « minorités » contre lesquelles il lui faut résister.

Cette rhétorique participe à légitimer les dérives, même les plus évidentes, comme celle qui consiste à voter pour un aspirant dictateur d’un jour, Donald Trump, ou encore à imposer sa vision des choses au moyen de la violence terroriste.

L’intersectionnalité des haines cible aussi les progressistes et traduit le refus de reconnaître que la « majorité » des hommes blancs hétérosexuels est en réalité une minorité, dont la prétention à la supériorité, voire à la suprématie, est bel et bien contestée, au nom de la justice sociale.

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