Logo nutritionnel : pourquoi certains industriels font de la résistance

Dans un supermarché, au rayon biscuits. La France a adopté le 31 octobre le NutriScore, un logo destiné à informer les consommateurs sur la valeur nutritionnelle des aliments. Defotoberg/Shutterstock

C’est une bataille longue de près de quatre années qui se termine. La France a adopté un logo permettant au consommateur, quand il fait ses courses, de connaître et de comparer en un coup d’œil la qualité nutritionnelle des produits alimentaires. L’arrêté interministériel recommandant le NutriScore comme système d’information nutritionnelle officiel a en effet été signé le 31 octobre.

Mais certains industriels refusent encore et toujours d’utiliser cet étiquettage. A l'initiative d'un collectif de sociétés savantes, d'associations de consommateurs et de patients, une pétition a été lancée le 1er décembre sur Change.org : « Oui au Nutri-Score, non aux tentatives de brouillage de certains industriels ».

La fédération Alliance 7 regroupant des fabricants de céréales pour petit-déjeuner, bonbons ou biscuits mène en effet campagne auprès de ses adhérents pour les inciter à opter pour un autre logo, affirme l’association de consommateurs UFC Que Choisir, document à l’appui. Cette position s’aligne sur celle de six multinationales, Mars, Mondelez, Nestlé, Coca-Cola, Unilever et PepsiCo – on les surnomme le « Big 6 » – qui, dès le mois de mars, avaient annoncé vouloir développer à l’échelle européenne un logo alternatif. Plusieurs sont d’ailleurs membres d’Alliance 7. Dans son « manifeste », le syndicat professionnel se présente comme « souhaitant aider le consommateur à faire des choix d’aliments éclairés ». Mais certains éléments pourraient éclairer cette stratégie sous un autre jour.

Nous avons souhaité connaître le score nutritionnel obtenu, sur la base du logo officiel, par les produits des fabricants du « Big 6 ». Les résultats, détaillés plus bas, montrent que la majorité sont plutôt mal classés dans l’échelle NutriScore. Et laissent penser que les efforts de certains industriels pour installer un logo alternatif visent, contrairement aux affirmations d’Alliance 7, à créer la confusion dans l’esprit des consommateurs quant à la valeur nutritionnelle réelle de leurs aliments.

Un logo adopté au terme d’un long processus politique

Revenons, brièvement, sur le long processus politique qui a conduit à l’adoption du NutriScore, système élaboré par notre équipe de recherche à l’université Paris 13. La précédente ministre de la Santé, Marisol Touraine, a retenu la proposition d’un logo d’information nutritionnelle sur les bases d’un rapport qui lui a été remis en 2014. Ce principe d'étiquetage non pas obligatoire mais volontaire, a été intégré dans la loi de modernisation du système de santé votée en décembre 2016. Le décret d’application a été publié en juillet 2016 sans que soit précisé, à ce stade, le format graphique du logo.

C’est en s’appuyant, notamment, sur une étude grandeur nature menée dans 60 magasins à la demande des industriels de l’agroalimentaire et des distributeurs, que Marisol Touraine avait annoncé en mars 2017, le choix du NutriScore parmi plusieurs logos ; choix confirmé par la ministre de la Santé actuelle, Agnès Buzyn, l’un des trois signataires de l’arrêté avec les ministres de l’Agriculture et de l’Économie.

Logo nutritionnel officiel, en France. CC BY

Le NutriScore, qui compte 5 couleurs, est destiné à informer les consommateurs sur la qualité nutritionnelle des aliments et leur permettre de les comparer entre eux. Ce choix a été fait par les pouvoirs publics sur la base de très nombreuses études publiées dans des revues scientifiques internationales. C’est cette démarche fondée sur les preuves qui a amené le bureau Europe de l’Organisation mondiale de la santé à se féliciter de cette initiative, au mois de mars, et à saluer le fait que « la France a très largement fondé sa décision sur les données probantes disponibles à ce sujet ».

Un choix de logo fondé sur les preuves

En effet, tous les travaux menés dans le cadre de la concertation lancée en 2015 sur le sujet, ou indépendamment par des équipes de recherche publique de l’Inserm, de l’INRA, et de différentes universités, ont montré la supériorité du NutriScore par rapport aux autres signalétiques testées. Les études ont porté à la fois sur la perception des différents logos par les consommateurs, la compréhension objective et leur impact sur la qualité nutritionnelle des achats alimentaires mesurée soit dans un supermarché expérimental, soit dans de véritables magasins. Les résultats de ces travaux sont convergents et démontrent une efficacité supérieure du NutriScore, tant pour la population générale que pour les groupes de population les plus défavorisés et les sujets atteints de pathologies chroniques comme le diabète.

En dépit de ces preuves scientifiques, et au mépris des positions des associations de consommateurs qui réclament le NutriScore, plusieurs lobbys agroalimentaires s’opposent à ce logo et ce, depuis l’émergence de la proposition. Ils recourent notamment à un procédé simple, qui a fait ses preuves dans d’autres secteurs économiques comme celui du tabac. À défaut de réussir à bloquer une décision politique, les industriels dégainent un système alternatif potentiellement moins pénalisant pour leurs intérêts, en le justifiant par son intérêt… pour les consommateurs !

Aussi les industriels du Big 6 ont-ils proposé d’utiliser le NutriCouleurs, un système graphique avec des couleurs pour chaque nutriment. Il s’agit du logo « multiple traffic light » (feu tricolore multiple) utilisé en Grande-Bretagne, dont ils défendent une version modifiée.

Dix informations à comparer pour choisir entre un yaourt et une compote

Ce logo a pourtant été testé dans les différentes études et a montré des performances moindres par rapport au logo officiel NutriScore. En effet, NutriScore donne une seule couleur reflétant la qualité nutritionnelle globale de l’aliment : l’aliment dont la composition globale est la plus favorable est vert. Le logo alternatif, lui, donne une couleur pour chaque catégorie de nutriment. Ainsi, l’aliment le meilleur pour sa faible proportion de sucre est vert dans la catégorie « sucre » ; une autre couleur est indiquée dans les catégories « sel » ou « matières grasses ». Ce logo est d’interprétation difficile pour le consommateur. Pour choisir entre deux produits, par exemple entre un yaourt et une compote, il doit comparer dix informations… au lieu de seulement deux avec le NutriScore. Le tout, dans le temps bref de l’acte d’achat.

De plus, le logo alternatif nécessite de hiérarchiser les informations délivrées. Entre un produit à teneur élevée en sel et faible en gras, et un autre à teneur élevée en gras et faible en sel, lequel choisir ? Sachant qu’il faudrait tenir compte, idéalement, de tous les autres produits déjà dans le chariot… Ce système a donc tendance à brouiller le message apporté, comparé à un système plus synthétique.

Pour mieux saisir les objectifs poursuivis par les industriels défendant un logo alternatif, projetons-nous un instant dans le monde qu’ils appellent de leurs voeux. Dans son « manifeste NutriCouleurs » daté d’octobre, le syndicat Alliance 7 propose, comme le Big 6, d’adopter le logo britannique dans une nouvelle version. Au lieu d’afficher le score pour 100 grammes d’aliment, comme dans la version originale, il prévoit de le calculer sur la base d’une « portion », c’est-à-dire la quantité consommée habituellement par une personne, notion éminemment variable… Comme ce sont les fabricants qui définissent la taille de la portion, l’instrument de mesure change selon leur bon vouloir, ce qui permet des manipulations pour bénéficier d’une couleur plus favorable que dans la version originale. Les seuils pour l’établissement des couleurs n’ont d’ailleurs pas été rendus publics, et semblent être encore l’objet de tractations.

Comment la barre de Twix pourrait passer de rouge à orange

NutriScore pour une barre de Twix.

Le cas des barres chocolatées Twix, relevé par l’UFC Que choisir, est particulièrement démonstratif. « Les étiquettes des barres Bounty et Twix (produites par Mars Incorporated) indiquent des portions correspondant à un seul des deux bâtons de confiserie contenu dans le sachet individuel, écrit la journaliste de la revue. De quoi faire baisser drastiquement le taux de sucre et de graisses à la portion ».

NutriCouleurs britannique pour une barre de Twix.

Dans NutriScore, le logo officiel, la barre de Twix est classée en rouge (E), soit la moins bonne qualité nutritionnelle.

NutriCouleurs modifié pour une barre de Twix (hypothèse d’un seuil à 20 % des apports de référence).

En appliquant le NutriCouleurs britannique, l’ensemble des indicateurs est au rouge, sauf pour le sel, pour lequel la barre Twix obtient un orange.

Prenons maintenant le même système, NutriCouleurs, mais dans sa version modifiée proposée par le Big 6 et Alliance 7 (dont Mars est adhérent). Rapporté à la portion, et en prenant comme hypothèse que le seuil pour le rouge serait déterminé par une teneur correspondant à plus de 20 % des apports de référence, l’ensemble des indicateurs passerait à… l’orange. Même avec un seuil plus faible (à 15 % par exemple), la plupart des indicateurs passeraient encore à l’orange. Et cela, alors que le produit n’a pas changé de composition !

Fleury-Michon, Danone et McCain se sont engagés à utiliser NutriScore

La Commission européenne a donné son aval à la signature de l’arrêté confirmant le choix du NutriScore en France, en justifiant son soutien par des impératifs de santé publique. Devant la cohérence des positions à l’échelle de la France et de l’Europe, on peut en toute raison se demander pourquoi des industriels membres d’Alliance 7 persistent à refuser le logo officiel. D’autant que plusieurs grands distributeurs – Intermarché, Auchan et Leclerc – se sont engagés à l’utiliser sur leurs produits. D’autres multinationales de l’agroalimentaire – Fleury-Michon, Danone et McCain – ont fait de même.

Distribution des produits du groupe Mars France dans les couleurs du NutriScore.
Distribution des produits du groupe Mondelez dans les couleurs du NutriScore.
Distribution des produits du groupe Nestlé dans les couleurs du NutriScore.
Distribution des produits du groupe Coca-Cola dans les couleurs du NutriScore.
Distribution des produits du groupe Unilever dans les couleurs du NutriScore.
Distribution des produits du groupe PepsiCo dans les couleurs du NutriScore.

Pour tenter de répondre à cette question, nous avons regardé le classement des produits des industriels du Big 6 dans le système NutriScore. Grâce à la base de données du site participatif Open Food Facts, enrichie par les consommateurs eux-mêmes, il est en effet possible de connaître la composition nutritionnelle de la plupart des aliments et donc la couleur de ceux qui ne portent pas le logo.

Il ressort de cette exploration que les sociétés soutenant le logo alternatif sont celles dont le portefeuille d’aliments contient des produits particulièrement sucrés, gras ou salés, classés en bas de l’échelle du NutriScore. Il s’agit de boissons sucrées, de chocolat, de confiseries, de biscuits, de céréales du petit déjeuner, de glaces ou de biscuits apéritifs. Par exemple, pour le groupe Mars, 100 % des aliments de la firme figurant sur Open Food Facts sont classés en orange ou en rouge ; pour Mondelez, c’est 86 % de leurs produits présents dans la base ; 55 % pour Nestlé ; 54 % pour Coca-Cola ; 52 % pour Unilever et 46 % pour PepsiCo.

La position des industriels qui refusent le logo officiel apparaît donc dictée principalement par leur intérêt commercial et leur vision marketing de la situation. L’utilisation d’un logo alternatif aurait pour conséquence principale de parasiter l’information nutritionnelle simplifiée. De notre point de vue, les consommateurs ont droit à la transparence sur une question aussi essentielle pour leur santé que l’alimentation. À eux de juger si la position de ces multinationales respecte cette exigence. Et de réagir en conséquence.

The Conversation is a non-profit + your donation is tax deductible. Help knowledge-based, ethical journalism today.