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L'orientation du collège au lycée : quel vécu pour les élèves en éducation prioritaire ?

Une personne faisant face à plusieurs portes
Pour l'entrée au lycée, les élèves n'obtiennent pas toujours une orientation dans la filière de leur choix. Shutterstock

Le passage de la troisième à la seconde est un moment clé dans la différenciation des parcours scolaires. Une recherche collective avec des élèves de Réseaux d’éducation prioritaire renforcés (REP +) montre que l'orientation en filière générale et professionnelle ou technologique est plus souvent subie que choisie et mériterait un accompagnement spécifique.


À la rentrée 2022, environ 828 000 élèves étaient scolarisés en classe de troisième. La fin du collège constitue pour eux un premier cap d’orientation. C’est là que se cristallisent les premières différenciations sociales des parcours scolaires, au désavantage des élèves issus de milieux populaires.

Si les enfants de parents ouvriers, d’une part, et ceux de parents exerçant des professions libérales, de cadres ou d’enseignants, d’autre part, représentent une proportion équivalente des collégiens (autour de 23 %), leur devenir scolaire prend des chemins différents. Ainsi, au lycée général et technologique (GT), les premiers sont moins représentés (dans une proportion de l’ordre de 18 %), les seconds beaucoup plus (ils constituent 31,5 % des effectifs).

Cette situation s’observe particulièrement pour les élèves scolarisés en Réseaux d’éducation prioritaire renforcés (REP+) où se condensent les situations sociales, économiques et scolaires les plus défavorisées. Ainsi, en 2020, 56 % des élèves de troisième scolarisés en REP+ ont poursuivi en seconde générale et technologique alors que c’est le cas de 68 % de ceux qui sont scolarisés en dehors de l’Éducation prioritaire.

La fin du collège, une étape dans la différenciation des parcours

Ces inégalités s’inscrivent dans une différenciation des parcours scolaires à plus long terme. En effet, à la fin du secondaire, 86 % des enfants d’enseignants et de cadres obtiennent un bac général ou technologique alors que ce n’est le cas que d’un tiers des enfants d’ouvriers non qualifiés et de moins d’un quart des enfants d’inactifs.

Et à la fin du supérieur, en moyenne de 2019 à 2021, parmi les jeunes âgés de 25 à 29 ans, 67 % des enfants de cadres, de professions intermédiaires ou d’indépendants sont diplômés du supérieur, contre 33 % des enfants d’ouvriers ou d’employés. Ils y obtiennent également un niveau plus élevé : en 2019‑2021, 41 % d’entre eux sont diplômés d’un master, d’un doctorat ou d’une grande école, contre seulement 14 % des enfants d’ouvriers ou d’employés.


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Pour interroger ce qui se joue dans ce passage du collège au lycée, en particulier pour les élèves de REP+, et mieux comprendre la genèse des inégalités qui se jouent dans la suite des parcours scolaires, nous avons coordonné une recherche collective sur le passage de la classe de troisième à celle de seconde pour les élèves de REP+ dans un département du sud de la France où l’Éducation prioritaire est fortement développée.

Dans ce cadre, nous avons notamment réalisé, en 2018-2019, 57 entretiens et fait passer 425 questionnaires auprès d’élèves de Troisième scolarisés dans 6 collèges REP+ et 4 lycées accueillant des élèves de collèges REP+.

Les décisions d’orientation, entre choix et contraintes

Parler de « décision » (plutôt que de « choix ») d’orientation nous permet d’insister sur le fait qu’il s’agit d’un équilibre subtil et d’arbitrages entre différentes logiques et contraintes plutôt que d’un acte qui relèverait de la simple volonté de l’élève, comme nous allons le détailler.

Les élèves de troisième en REP+ que nous avons interrogés déclarent très majoritairement souhaiter aller en seconde générale et technologique (68 %), alors qu’ils ne sont que 23 % à vouloir aller en seconde professionnelle et que 9 % sont indécis. Cette volonté d’aller vers les filières générales et technologiques apparaît bien plus élevée que les taux d’orientation effectifs vers ces filières qui étaient, lors de notre enquête, en moyenne pour les établissements concernés, de 49,5 % des élèves en seconde générale et technologique et 43 % en seconde professionnelle.

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On peut donc considérer que, pour une part non négligeable de ces élèves, le passage en seconde professionnelle se fera de manière plus subie que choisie.

Ces aspirations sont significativement corrélées avec le genre et le niveau scolaire des élèves en troisième : d’une part, les filles choisissent davantage les filières générales et technologiques que les garçons comme c’est le cas au niveau national (actuellement 72 % des filles s’orientent vers une seconde générale et technologique et 18 % vers une seconde professionnelle) ; d’autre part, plus le niveau scolaire de l’élève est bon, plus le souhait d’aller en seconde générale et technologique est élevé, comme le montre le graphique ci-dessous :

Ces décisions d’orientation se construisent également à partir d’échanges avec plusieurs types d’interlocuteurs. Arrivent en tête les parents (77 %) suivis du professeur principal de la classe (60 %), des frères et sœurs (34 %) ainsi que des amis (34 %), puis viennent d’autres personnels du collège (autres enseignants que le professeur principal, psyEN, CPE). On peut néanmoins noter que 13 % des élèves que nous avons interrogés affirment ne discuter de ces questions avec personne.

D’autres sources d’information sur les questions d’orientation sont aussi mobilisées par les collégiens, notamment par le biais de sites Internet (Onisep, L’Etudiant), mais également de journées « portes ouvertes » dans les lycées ou de la venue de personnels de lycées dans les collèges.

Au lycée, une satisfaction à aller en cours mais des résultats en baisse

Quand ils arrivent au lycée général et technologique, l’expérience que vivent les élèves de REP+ se caractérise par plusieurs éléments.

Tout d’abord, ils expriment une perception relativement positive et satisfaisante de leurs établissements, et ce dans les mêmes proportions qu’au collège. Cette satisfaction tient au plaisir de retrouver leurs pairs mais également, pour une part non négligeable d’entre eux, par l’intérêt qu’ils trouvent aux cours. Les relations qu’ils ont avec leurs professeurs sont également jugées bonnes ou très bonnes par une grande majorité d’élèves.

On peut noter que les filles et les élèves ayant le meilleur niveau scolaire sont encore plus satisfaits que les autres. L’arrivée au lycée constitue aussi des changements dans les sociabilités – perte d’amis du collège, découverte de nouvelles relations au lycée – sans que cela soit perçu comme une rupture, mais plutôt comme de nouvelles opportunités bienvenues.

Pour autant, on constate que la manière dont ils perçoivent leur niveau scolaire baisse fortement à l’arrivée au lycée. Cela s’exprime par des notes qui chutent et la confrontation à de nouvelles attentes en termes de travail scolaire qui posent des difficultés supplémentaires aux élèves, y compris à ceux qui avaient des résultats plutôt bons ou très bons au collège.

Parallèlement et paradoxalement, l’entrée au lycée est aussi le moment où, notamment pour les élèves de REP+ particulièrement dotés dans ce domaine, les dispositifs d’accompagnement des élèves (travail en petit groupe, aide aux devoirs…) se relâchent voire disparaissent.


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Cet écart est particulièrement saillant pour les devoirs à la maison pour lesquels les élèves issus de REP+ ne disposent pas toujours d’appui dans leur entourage. Si certains élèves font appel à des aides extérieures (centres sociaux ou associations), pour d’autres, ces difficultés sont source de découragement, voire de décrochage ou d’abandon.

Ce bref aperçu de ce qui peut se jouer dans le passage du collège au lycée pour les élèves de REP+ souligne comment cette transition constitue un moment clé dans les bifurcations des parcours scolaires. Moment d’autant plus crucial que l’accès au lycée tend de plus en plus à n’être considéré que comme une étape vers l’enseignement supérieur, accentuant de ce fait les écarts entre les différents destins socioscolaires qui se profilent à la fin du collège.

Ce passage à haut risque nécessite donc une attention et un accompagnement spécifique pour les élèves de milieu populaire et en particulier pour ceux issus de l’éducation prioritaire.

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