Maires : où sont les femmes ?

Vanik Berberian, président de l'Association des maires ruraux de France, brandit une clef USB contenant des doléances de citoyens, à l'Elysée le 14 janvier 2019. Ludovic MARIN / AFP

La France a imposé la parité en politique à plusieurs niveaux électifs : conseillers municipaux des communes de plus de 1 000 habitants depuis 2014 (ce sera effectif pour celles de plus de 500 habitants à partir de 2026,) mais aussi conseillers départementaux, conseillers régionaux, sénateurs dans les départements où le scrutin de liste s’applique, députés européens.

Pourtant, le poste de maire peine à se féminiser. Au-delà de la difficulté d’imposer la parité par la loi – contrairement à un scrutin de liste, il est presque impossible d’imposer la parité pour le poste de maire puisque celui-ci est élu par les conseillers municipaux – le plafond de verre reste tenace pour les femmes souhaitant accéder à la fonction la plus élevée de la hiérarchie municipale.

Alors que 40 % des conseiller·ère·s municipaux·ales sont des femmes, celles-ci sont seulement 16 % à occuper le fauteuil de maire lors de la dernière mandature.

Pourcentage de femmes élues conseillères municipales et maires en France depuis 1947. Victor Marneur, Author provided

À partir d’une enquête menée en Gironde entre 2012 et 2015 prenant appui sur des entretiens, des questionnaires, et des données statistiques, plusieurs pistes se dessinent pour comprendre cette sous-représentation.

La double journée

La première des difficultés est liée à l’enchevêtrement des sphères de vie. Plus que les hommes, les femmes sont confrontées à une « double journée » partagée entre sphère professionnelle et sphère domestique. La dernière enquête de l’Insee sur les emplois du temps des Français montre que les hommes consacrent en moyenne une heure et demie de moins que les femmes aux tâches domestiques quotidiennement.

À ce titre, les difficultés rencontrées par les têtes de liste pour recruter des femmes sont éclairantes. Le manque de disponibilité des femmes est la seconde réponse la plus souvent apportée par les maires (hommes comme femmes) pour justifier l’absence de parité de leur conseil municipal.

« Bah elles ont leurs enfants. Ça, avoir des enfants ça prime, quand on travaille en plus et qu’on a des enfants qui sont à la maison et qui sont petits heu, moi je comprends hein » [Marylou C., maire, 500 habitants].

Pour celles qui franchissent le pas et se font élire, la question de la sphère domestique et familiale se pose à nouveau lorsqu’il s’agit de monter dans la hiérarchie des postes, impliquant nécessairement plus de disponibilité.

« Je ne voulais pas justement [être adjointe], je savais le travail que ça représentait, étant donné que moi j’ai quand même 4 enfants et 7 petits enfants je voulais quand même être un peu plus disponible pour ma famille donc je voulais pas avoir de charge au niveau des fonctions d’adjoint »[Coralie B., conseillère municipale, 3 200 habitants].

Sentiment d’incompétence et autocensure

La moindre présence des femmes au poste de maire trouve également une explication dans la capacité qu’elles s’accordent à exercer un mandat. Ainsi, le sentiment de compétence politique, inégalement distribué entre les sexes – entre autres variables –, mène à des mécanismes d’autocensure qui conduisent les femmes à se sentir moins capables de s’exprimer sur les sujets politiques et a fortiori d’exercer un mandat.

« Moi d’abord j’y avais pas pensé. Alors déjà faut que vous vous fassiez à l’idée. Après vous vous dites “moi, je suis pas capable de faire ça”. C’est peut-être ça la différence entre un homme et une femme c’est-à-dire que les femmes au départ elles se sentent heu, je dirais pas incompétentes, mais pas capable d’assumer » [Mylène S., adjointe, 4 500 habitants].

Malgré ces difficultés, les électeurs semblent pourtant majoritairement en accord avec le principe de parité. Une enquête menée auprès de 1067 électeurs dans un bureau de vote bordelais en 2014 a montré que les deux tiers des personnes interrogées étaient favorables à la parité, avec toutefois des variations notables selon la pratique religieuse ou la tendance politique.

Les petites communes, plus favorables aux femmes ?

Ces contraintes sont cependant socialement situées. La probabilité d’exercer une profession offrant de l’autonomie dans la gestion du temps de travail, la possibilité de s’affranchir des tâches domestiques en les déléguant à un tiers rémunéré, ou encore le sentiment de légitimité à s’exprimer dans la sphère publique sont autant d’éléments étroitement corrélés à la position dans la hiérarchie sociale et au niveau de diplôme.

De ce fait, les femmes des catégories populaires sont désavantagées par rapport à celles issues des catégories supérieures et envisagent moins facilement l’exercice d’un mandat électoral.

Si le poste de maire apparaît difficilement accessible aux femmes, il l’est d’autant plus que la commune compte d’habitants. En effet, la proportion de femmes maires est toujours plus élevée dans les « petites » communes (moins de 3 500 habitants puis moins de 1 000) que dans les plus « grandes » (plus de 3 500 habitants puis plus de 1 000).

Pourcentage de femmes maires selon la taille de la commune en France depuis 1989. M. Sineau, _Femmes et pouvoir sous la Vᵉ République_ (2011), Author provided

Entre 2008 et 2014, le seuil d’application de la parité aux élections municipales passe de 3 500 à 1 000 habitants.

Au-delà des explications en termes de « prestige » du poste, qui augmenterait avec la population communale, des interprétations plus rigoureuses empiriquement peuvent être retenues.

Être légitime

Dans les plus petites communes, la légitimité élective dépend étroitement de la position dans les rapports sociaux locaux. Ainsi, être actif dans les associations, rendre service, faire partie d’une famille « qui compte » (famille d’élus locaux, famille de propriétaires terriens, famille d’employeurs locaux…), être « du coin », ou encore être apprécié de ses voisins, sont autant d’éléments qui peuvent favoriser une candidature.

On peut prendre pour exemple le cas de Gisèle L., maire d’une commune de 400 habitants en Gironde. Si elle n’est pas originaire de la commune, elle y arrive dans les années 1970 à la faveur de son mariage avec un agriculteur originaire du village et propriétaire terrien. Il a d’ailleurs été élu au conseil municipal durant trois mandatures de 1983 à 2001. Gisèle est infirmière à domicile, elle exerce dans un cabinet situé dans le chef-lieu de canton voisin d’une dizaine de kilomètres. Par sa profession, elle connaît personnellement la plupart des habitants de la commune, notamment parce qu’elle les soigne régulièrement depuis 40 ans. Par ailleurs, elle est très impliquée au sein de la paroisse dans l’accompagnement des familles en deuil et exerce des responsabilités dans une œuvre catholique qui propose un accompagnement aux personnes handicapées et malades. Élue au conseil municipal en 2001, elle devient maire en 2008.

Si ce cas illustre l’hybridation des critères de légitimité dans les espaces ruraux, ils peuvent cependant exister indépendamment les uns des autres.

Rencontre d’Emmanuel Macron avec les maires de Gironde lors du « grand débat », lors d’une assemblée très masculine (2019).

D’autres ressources permettent cependant d’apparaître légitime pour occuper le poste de maire. C’est le cas des compétences administratives, très prisées dans les petites municipalités où le personnel administratif fait souvent défaut. Il n’est pas rare de trouver dans les plus petites communes des anciennes secrétaires de mairie devenues maires. Leur connaissance du travail municipal, souvent d’ailleurs avantageusement combinée avec les ressources citées plus haut, leur ouvre la voie au poste de premier édile.

Dans les communes plus grandes où les clivages partisans structurent la compétition politique, la probabilité d’exercer le poste de maire dépend plutôt de la position au sein des appareils partisans. De ce fait, les femmes se trouvent d’emblée mieux placées dans la compétition électorale des petites communes puisqu’elles peuvent mobiliser des ressources sociales et non spécifiquement politiques.

S’occuper des autres

Mon enquête menée en Gironde révèle que les sources de légitimité des femmes maires diffèrent selon les caractéristiques de leur commune d’élection.

Dans de nombreuses communes rurales, les femmes maires ont construit leur légitimité autour des activités d’entraide au sein de leur commune. Ces femmes mettent généralement en œuvre une gestion municipale de proximité relevant surtout du travail du « care ». Elles exercent principalement des professions dans des secteurs typiquement féminins (infirmières, éducatrices spécialisées, sages-femmes, secrétaires…) et envisagent souvent leur rôle de maire comme une extension des fonctions qui leur sont socialement dévolues.

Elles ont pour la plupart fait preuve d’un fort investissement bénévole avant leur élection. Par exemple, de nombreuses maires rurales se sont d’abord fait connaître en prenant la présidence de l’association des parents d’élèves, avant d’accéder à un poste d’adjointe aux affaires scolaires, puis de maire. Il n’est en ce sens pas anodin de relever que si 56 % des élues municipales interrogées sont (ou ont été) investies dans une association de parents d’élèves, ce n’est le cas que de 22 % des hommes.

Au contraire, dans les villes plus grandes, afin d’espérer atteindre le poste de maire, les femmes doivent plus souvent surcompenser les effets stigmatisants de leur genre par des compétences techniques objectives, souvent dans le prolongement de leur activité professionnelle : dispositions à encadrer, compétences administratives, expériences de gestion…

Les femmes contre la parité ?

Pour comprendre la faible féminisation du poste, on peut enfin souligner le fait qu’être une femme élue n’incline pas forcément à favoriser les candidatures féminines. Ainsi, autant d’hommes que de femmes maires (76 %) indiquent avoir porté une attention à la parité en constituant leur liste. Parmi celles qui n’y ont pas porté attention, certaines expliquent avoir volontairement refusé d’intégrer des femmes dans leur conseil municipal.

« C’est moi qu’ai pas voulu [intégrer des femmes]. […] C’est dommage pour les femmes mais faut déjà trouver des volontaires. J’me suis rendue dans les réunions, ça me désole hein, mais je veux le comprendre aussi, quatre heures et demi, vous voyez les femmes qui vont partir parce qu’elles vont récupérer les enfants à l’école […] » [Mathilde G., maire, 900 habitants]

En l’absence de mesures contraignantes, tout porte à croire que le poste de maire restera, à l’issue des élections municipales de 2020, l’une des fonctions électives les moins féminisées de France.


Tous les entretiens cités ont été menés entre 2012 et 2015 en Gironde. Les noms ont été modifiés.

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