Médicaments : à quelles conditions pourra‑t‑on relocaliser la production des principes actifs ?

Environ 80% des principes actifs tombés dans le domaine public sont aujourd'hui produits hors d’Europe, comme ici en Chine. Teh Eng Koon / AFP

Pénurie de masques, de gel, défaut de réactifs pour réaliser des tests de dépistage à grande échelle… La situation actuelle ne fait qu’exacerber un constat qui n’est pas d’aujourd’hui : en matière de médicaments, nous sommes devenus dépendants.

Ce n’est pas la crise que nous affrontons qui a déclenché l’alerte. Dès le mois d’août 2019, un collectif de médecins hospitaliers appelait au rapatriement des principes actifs en Europe dans une tribune parue dans le Journal du dimanche à la suite de l’annonce du plan santé par le gouvernement.

Certes, en tant de crise, l’importance de relocaliser la production des principes actifs semble acté par nos dirigeants. Mais est-ce aussi simple à faire qu’à dire ?

Une relocalisation nécessaire

Le constat est repris partout : 80 % des principes actifs tombés dans le domaine public sont produits hors de l’Europe (principalement en Inde et en Chine), contre 20 % il y a 30 ans.

Le problème ? Le risque de dépendance que cela crée dans une économie mondialisée caractérisée par l’allongement continu des chaînes de production, l’accroissement de la division du travail et le fonctionnement de l’économie à flux tendus.

Il suffit d’un problème dans une usine pour que le marché français soit immédiatement impacté. En l’état, notre mondialisation ne permet pas de garantir les chaînes d’approvisionnement.

Les alertes sur les pénuries passées, présentes et à venir conduisent à la formulation de plusieurs pistes d’action pour les gérer – ou mieux, les éviter –, depuis la simple plate-forme de signalement (proposée dans le plan santé de l’été 2019) ou la constitution de stocks des MITM (les médicaments d’intérêt thérapeutique majeur), jusqu’à la relocalisation de la production de leurs principes actifs. Cette dernière est le meilleur garant d’une indépendance en la matière.


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Il s’agirait donc d’enclencher un mouvement inverse : que les industriels de la pharmacie « ré-internalisent » ce qu’ils n’ont cessé d’externaliser depuis des années, principalement dans les pays « à bas coûts de production » et en particulier pour des questions de coûts justement, bien que ce ne soit pas la seule raison (la volonté de localiser les industries de la chimie « ailleurs » a aussi compté, par exemple).

La relocalisation pose la question du coût de production. Une question délicate dans les règles du jeu de notre mondialisation.

Le poids de la compétitivité-coût

La recherche de la compétitivité est au cœur de notre système économique. Elle se perçoit généralement à travers deux aspects. La compétitivité-coût, d’un côté, c’est-à-dire la recherche d’un avantage compétitif basé sur les coûts qui, dans notre cas, va concerner les médicaments dits « matures » et « génériques », ceux dont les principes actifs sont tombés dans le domaine public.

La compétitivité hors-coût, de l’autre, c’est-à-dire la recherche d’un avantage compétitif basé sur des éléments autres que les coûts, comme la qualité et, surtout, l’innovation, qui va, dans notre cas, concerner les médicaments innovants (sur lesquels les industriels peuvent exploiter les droits de propriété portant sur des principes actifs qui ne sont pas encore tombés dans le domaine public).

La recherche de la compétitivité a conduit les industriels à externaliser progressivement l’activité dans les pays à bas coûts de production, comme ici au Vietnam. Nhac Nguyen/AFP

Il y aurait aussi beaucoup à dire en matière d’innovation, mais limitons-nous ici à la question de la compétitivité-coût qui concerne les médicaments dont il est question.

Le premier impératif d’une relocalisation serait donc de combler les écarts de coûts de production. Pour cela, deux leviers sont mobilisables : augmenter le prix de vente du médicament, en répercutant la hausse du coût de production ; ou alors adopter des mesures fiscales visant à réduire les coûts d’entrée pour inciter à la production.

Toute relocalisation ne peut donc se penser qu’avec une aide de l’État qui chercherait à maintenir la compétitivité-coût des industriels. Il en va de l’industrie pharmaceutique comme de bien d’autres secteurs : on ne pourra pas enclencher le « mouvement inverse » sans changer les règles du jeu.

D’autant plus qu’un second type de piste pourrait être évoqué : celui de la production des principes actifs par une organisation sans but lucratif. Autrement dit, par l’État lui-même. Cette solution n’est pas nécessairement tenable ou souhaitable, car la France n’aurait pas forcément les moyens de produire l’ensemble des principes actifs qui lui sont nécessaires.

Cette proposition a toutefois le mérite de poser une véritable question – propre à certains secteurs (le médicament et celui, plus large, de la santé, mais aussi ceux de l’éducation ou de la défense) : celle du statut du bien dont il est question.

Le médicament doit-il se penser comme un bien privé (ainsi que c’est largement le cas aujourd’hui) ou un bien commun ? Se poser la question invite aussi à repenser les règles du jeu.

Agir sur les structures pour changer les règles

La volonté d’indépendance en matière de médicaments (notamment matures et génériques) nécessite donc de se doter d’une politique. Dans une vision réactive, elle se réduirait à la politique de la gestion de crise, voire de la gestion des pénuries. Dans une vision plus proactive, elle supposerait de se saisir de la question, autrement plus structurelle, de la stratégie industrielle.

L’action sur la réglementation pourrait alors constituer une première option. La réglementation est à la fois perçue comme un facteur de délocalisation de la production (on va là où la réglementation est plus souple) et comme un facteur inverse de relocalisation (les taxes carbone par exemple, ou pourquoi pas, celles sur le travail des enfants).

Ce serait d’ailleurs l’effet conjugué de la réglementation et la baisse relative des écarts de coûts salariaux qui permettrait au laboratoire Sanofi d’envisager de relocaliser en Europe une partie de la production des principes actifs.

L’harmonisation fiscale au niveau européen reste, de son côté, une condition non négociable. On se rappelle, par exemple, du poids de la concurrence fiscale sur les décisions de localisation des entreprises du biomédicament en Irlande. C’est dans l’articulation des échelles et des espaces de régulation – région, pays, Europe – que doit se penser la politique industrielle.

Mais le besoin de régulation va au-delà. Et le volontarisme politique est indépassable : l’État doit nécessairement reprendre la main et ne plus se complaire dans un rôle de gendarme au service d’une concurrence non régulée.

Dans un champ purement économique, profitons-en pour rappeler que la santé est doublement un facteur de croissance : en tant que facteur de production (la santé des individus, et c’est l’un des enseignements des modèles de croissance endogène, enseignement que l’on a tendance à oublier au profit d’une focalisation sur l’innovation) et en tant que secteur de production en tant que tel (où l’on retrouve l’importance de l’innovation).

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