Le laboratoire créatif

Le laboratoire créatif

Mettre son compteur à zéro

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Cette chronique est dans la droite ligne et se nourrit des recherches et rencontres publiées sur mon site Les cahiers de l’imaginaire.


La stimulation cérébrale profonde est une méthode chirurgicale qui consiste à implanter des électrodes dans le cerveau. Elle est parfois utilisée pour le traitement des maladies psychiatriques. Il s’agit d’une méthode invasive qui ne doit pas être confondue avec la stimulation transcrânienne à courant continu qui, elle, n’est pas invasive, ne nécessite donc pas de chirurgie, et est employée par des individus sains (afin d’améliorer leurs performances cognitives) ou des patients (voir la chronique « L’électricité au secours de votre cerveau »).

La stimulation cérébrale profonde est utilisée depuis un certain temps déjà mais, étrangement, aucune étude sérieuse n’a encore été menée pour évaluer l’impact de cette thérapie sur la personnalité des patients. Cette question de taille demeure en suspens et tenter d’y répondre représente un défi complexe : dans quelle mesure cette thérapie modifie-t-elle la personnalité ?

Afin de combler cette lacune, des études ont été réalisées (de Haan, S. et al) auprès de 18 patients atteints de troubles obsessionnels compulsifs et traités par stimulation cérébrale profonde.

Un patient souffrant de troubles obsessionnels compulsifs est souvent harcelé par des images mentales agressives, des pensées obsédantes qu’il tente de neutraliser par des pensées contraires, des actions qu’il répètent sans cesse et qui deviennent compulsives. Cette lutte, incessante et quotidienne, draine beaucoup d’énergie. Le patient réalise que son comportement est irrationnel et cela ne fait qu’augmenter sa détresse.

De 50 à 60 % des patients réagissent positivement lorsqu’ils sont soumis à des psychothérapies cognitivo-comportementales. Toutefois, pour 10 % d’entre eux, le recours à des psychothérapies conventionnelles n’entraînent aucune amélioration de leur condition, aucun changement de comportement. Pour ces patients, la SCP est la seule issue.

Mais que veut-on dire au juste par une modification de la personnalité ?

Et qu’entend-on par personnalité ?

Les définitions de la personnalité sont multiples. Une des plus intéressantes, selon les chercheurs, est celle de Marya Schechtman, professeur de philosophie et membre du laboratoire Integrative Neuroscience à l’Université de l’Illinois à Chicago.

Selon Schechtman, ce que nous sommes tient plus à l’histoire que nous nous racontons sur nous-mêmes et les autres, sur la compréhension que nous en tirons, que sur des traits de personnalité prédéterminés. Nous serions en quelque sorte une construction narrative. Ce déroulé narratif – un processus qui s’effectue de manière ininterrompue tout au long de notre existence – redéfini sans cesse notre identité.

S’il arrive que notre identité soit menacée, cette menace sera alors perçue comme une brèche dans le script de notre vie et il faudra trouver un moyen de colmater cette brèche.

Toujours selon Schechtman, la SCP, justement, provoque des brèches soudaines et importantes. Mais puisque ces changements sont librement consentis – les patients attendent de cette thérapie des modifications concrètes de leurs comportements – ces changements seront intégrés dans une réécriture du scénario de soi. Plus encore, Schechtman propose que dans le cadre d’une thérapie, ce scénario soit actualisé juste avant le début de la thérapie, de telle sorte qu’il soit ensuite prêt à être retravaillé lorsque les changements se manifesteront.

Même si l’approche de Schechtman permet de jeter un éclairage nouveau sur ce qu’est la personnalité, elle ne facilite pas pour autant l’identification et l’évaluation des changements de personnalité induits par la thérapie de stimulation cérébrale profonde.

Plusieurs problèmes se posent. Par exemple, existe-t-il un lien de causalité directe entre les changements provoqués et la thérapie ? Il se peut, en effet, qu’un patient ayant l’habitude de demeurer dans son coin, silencieux, se retrouve en train d’occuper toute la place en monopolisant la conversation. S’agit-il d’un trait latent de sa personnalité qui se serait révélé au grand jour grâce à la thérapie, ou un trait provoqué par la thérapie ? S’agit-il de changements positifs ou négatifs, et sur quels critères faudrait-il se baser pour le déterminer ?

Après la thérapie

Les chercheurs ont préféré se concentrer sur les expériences vécues et racontées par les patients eux-mêmes. Selon les points de vue des patients, les chercheurs ont ainsi classifié les changements de personnalité selon différentes catégories :

  • La thérapie ne m’a nullement affecté en tant qu’individu.

  • Ce n’est pas moi.

  • Il faut que je m’habitue à qui je suis devenu.

  • Je dois trouver qui je suis en réalité.

  • Comment identifier (parmi les changements de personnalité qui se sont produits en moi) ce qui m’appartient vraiment ?

  • Je me suis senti devenir qui je suis vraiment.

La question du « je suis devenu ce qui je suis vraiment », par exemple, s’est posée dans toute son ambiguïté. La majorité des patients (13 sur 18) ont répondu par l’affirmative, les autres non. Mais il est possible que tous aient en réalité fourni la même réponse. Car « oui, je suis redevenu celui ou celle que j’étais avant » équivaut à « non, je ne suis pas devenu quelqu’un d’autre, je suis celle ou celui qui n’éprouve plus de troubles compulsifs. »

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Une des préoccupations éthiques au centre de la thérapie par la stimulation cérébrale profonde est l’altération permanente de la personnalité. En soi, cette question est problématique, car nous changeons constamment, thérapie ou pas. Les changements les plus notoires – expressivité et impulsivité accrues – sont, de l’aveu même des patients, rapidement intégrés dans leur vie quotidienne.

Ils soulignent, par exemple, qu’ils retrouvent de l’intérêt pour ce qui les passionnait auparavant. Leurs goûts sont les mêmes, mais ils sont ravivés, même s’ils peuvent parfois changer : un participant souligne qu’il préfère dorénavant un autre genre de musique.

Au terme de leur thérapie, plusieurs patients se sentent plus libres, plus déterminés dans leurs opinions et leur propension à les exprimer ouvertement. Leur comportement envers autrui se modifie, ainsi que leur manière d’interagir avec leur environnement. Pour certains, il ne s’agit pas de changements fondamentaux de personnalité, pourtant notre façon d’agir et d’interagir avec le monde qui nous entoure a un impact considérable sur notre vie.

La scénarisation de notre vie

Ce que nous sommes se construit par la scénarisation en continu de notre vie. Au centre de ce dispositif réside bien sûr notre cerveau. Les altérations du cerveau provoquées par la thérapie de stimulations cérébrales profondes se répercutent sur la construction de ce scénario. Les patients ont tôt fait de s’emparer des changements qu’ils ont constatés en eux pour les intégrer dans leur histoire personnelle.

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Une petite voix est toujours à l’œuvre en nous.

Elle nous observe, elle analyse, elle passe ses commentaires sur nous-mêmes et sur le monde qui nous entoure. Cette voix intérieure nous accompagne sans cesse. C’est elle qui construit le scénario de soi. Elle procède à des ajouts, révise le texte, procède à d’incessants ajustements.

La scénarisation de soi suppose par conséquent l’existence d’un binôme : le scénariste (celui qui conçoit, construit, modifie, ajuste) et l’objet du scénario (le soi, celui qui vit, s’active, agit).

Pourquoi ne pas parler d’un double ? Pas d’un dédoublement de personnalité, mais d’un double travaillant en synergie. Pour les anciens Scandinaves, comme le souligne Régis Boyer, le monde a toujours été double, un concept qui est profondément ancré dans leurs mythologies.

Le revenant des contes populaires des anciens Scandinaves respire comme un vivant, parle comme un vivant. Dans les sagas islandaises du moyen-âge, les ancêtres apparaissent en rêve et se mêlent, par leurs propos, avertissements et recommandations, aux affaires des vivants. Ils s’insèrent dans l’histoire de leurs descendants et en influencent le cours.

D’ailleurs, il est courant en Islande que les lecteurs des sagas, revendiquent non seulement des liens de parenté avec les protagonistes des sagas, mais s’inspirent de leurs intrigues, évoquent des ressemblances avec leurs traits de caractère pour expliquer des événements actuels, et orienter les événements à venir.

« Avant d’être une nature l’homme est une histoire. » (Gaston Bachelard)

L’homme est un raconteur d’histoire. Il cherche à extraire du sens partout où son regard se pose, partout où il tend l’oreille. Cette caractéristique, cette capacité, il l’applique à lui-même, pour construire sa propre histoire et définir sa personnalité. Il s’agit d’une activité foisonnante, difficile à baliser et qui accorde une place importante à la créativité. Nous sommes tous des histoires.