Paris et Londres se lancent dans la course à la neutralité carbone pour 2050

Le 7 mars 2019, des manifestants réunis devant l’Assemblée nationale à Paris. Bertrand Guay/AFP

Alors que le Parlement français s’apprête à examiner le projet de loi relatif à l’énergie et au climat, revenons sur l’objectif de « zéro émissions nettes » (ZEN) inclus dans ce projet. Et faisons également le parallèle entre la France et le Royaume-Uni, qui avancent des objectifs similaires dans la réduction de leurs émissions de gaz à effet de serre.

En France, cet « objectif ZEN » pour 2050 vient remplacer l’objectif de division par quatre des émissions de gaz à effet de serre à l’horizon 2050 par rapport au niveau de 1990 – appelé « facteur 4 » et inscrit dans la loi de transition énergétique de 2015.

Au Royaume-Uni, ce même objectif – recommandé par le Comité sur les changements climatiques (CCC) dans son rapport publié le 2 mai – a pour but de remplacer l’objectif actuel de diviser les émissions d’au moins 80 % sur la même période ; il a été adopté dans la loi ce mercredi 12 juin.

Ce sont les deux plus gros pays à considérer un objectif de cette ambition dans un texte législatif.


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À l’heure actuelle, un petit nombre de pays – la Suède, le Danemark et la Norvège –, ont déjà adopté dans la loi un objectif de neutralité carbone, mais avec le recours à des mécanismes d’achat de permis d’émissions internationaux ; ce type de recours étant exclus des projets considérés en France et dans la recommandation du CCC en Grande-Bretagne, bien que cet aspect de la recommandation est contesté par le gouvernement. D’autres pays – comme l’Éthiopie, le Costa Rica, le Bhutan, les Iles Fiji, l’Islande, les Iles Marshall et le Portugal – ont également annoncé l’atteinte de la neutralité carbone d’ici 2050 dans des documents stratégiques mais sans portée législative.

L’objectif ZEN en 2050 se veut aligné avec l’accord de Paris, qui vise à limiter l’augmentation de la température globale bien en dessous de +2 °C par rapport à l’ère préindustrielle.

Dans son rapport spécial sur le « 1,5 °C » paru en octobre dernier, le GIEC montrait que les émissions mondiales atteignaient la neutralité pour le CO2 vers 2050 dans les trajectoires compatibles avec 1,5 °C, et vers 2070 pour 2 °C ; les émissions des autres gaz à effet de serre étaient également fortement réduites dans ces trajectoires. Le rapport du CCC britannique montre aussi que la neutralité « tous gaz à effet de serre » est atteinte vers 2070 dans les scénarios compatibles avec 1,5 °C. L’objectif ZEN de neutralité tous gaz à effet de serre en 2050 est donc plus ambitieux que la contrainte globale cohérente avec un réchauffement de 1,5 °C.

Émissions comparées des deux côtés de la Manche

Les deux pays se trouvent aujourd’hui dans des situations similaires sur de nombreux points. Ils ont une population semblable, des niveaux de développement comparables, et leurs émissions de gaz à effet de serre territoriales sont de 7 tCO₂e/habitant pour le Royaume-Uni et 6,7 tCO₂e/habitant pour la France en 2017.

Les trajectoires d’émissions depuis 1990 sont globalement décroissantes, avec une décroissance plus forte pour le Royaume-Uni qui partait d’un niveau plus élevé en 1990 ; une situation essentiellement due à la structure de son système électrique (qui s’appuyait alors largement sur des centrales à charbon) ainsi qu’à un rattrapage important au niveau de la gestion des déchets (voir la figure ci-dessous).

C. Guivarch et C. Le Quéré, basé sur les données du CITEPA (France) et BEIS (RU), CC BY-NC-ND

Les émissions du secteur industriel décroissent de façon significative et similaire dans les deux pays (voir la figure ci-dessous). Selon les analyses du CCC, cette décroissance serait expliquée, au Royaume-Uni, par les changements de structure économique, l’amélioration de l’efficacité énergétique, et la réduction de l’intensité carbone du mix énergétique.

C. Guivarch et C. Le Quéré, basé sur les données du CITEPA (France) et BEIS (RU), CC BY-NC-ND

Les émissions du secteur des bâtiments ont baissé ces dix dernières années dans les deux pays, avec des décroissances plus fortes outre-Manche. Par contre, les émissions du secteur des transports stagnent dans les deux pays, avec, depuis 1990, une légère décroissance au Royaume-Uni et une augmentation en France.

Soulignons enfin que l’agriculture et les puits de carbone sont très différents dans les deux pays. En France, l’agriculture, secteur économiquement plus important, émet deux fois plus qu’au Royaume-Uni ; quant aux puits de carbone, reposant largement sur l’accroissement du carbone stocké dans les forêts, ils sont plus forts en France. Les décroissances d’émissions dans ces deux secteurs sont comparables (voir la figure ci-dessous).

C. Guivarch et C. Le Quéré, basé sur les données du CITEPA (France) et BEIS (RU), CC BY-NC-ND

Ajoutons que les émissions associées aux transports internationaux (aviation et transport maritime) ne sont pas incluses dans les émissions telles que rapportées aux Nations unies dans le cadre de l’accord de Paris. L’objectif ZEN 2050 recommandé par le CCC inclut ces émissions, alors qu’elles sont exclues du projet de loi énergie de la France dans sa forme actuelle.

Les émissions provenant de l’aviation, relativement faibles pour l’instant, seront responsables, si les autres secteurs ont suivi les trajectoires de décroissance envisagées, de la majorité des émissions restantes en 2050. Elles devront donc être compensées par des puits de carbone ou autres mécanismes d’extraction de CO2, nécessitant une augmentation importante des puits à prévoir (voir la figure ci-dessous, à partir de données pour le Royaume-Uni et la France).

C. Guivarch et C. Le Quéré, basé sur les données du CITEPA (France) et BEIS (RU), CC BY-NC-ND

Les émissions « cachées »

On le voit, France et Royaume-Uni ne considèrent pas quantitativement, dans leurs objectifs ZEN 2050, les émissions associées à la consommation de produits et services provenant de l’étranger.

Or, les émissions associées à la production à l’étranger de biens et services consommés en France ou au Royaume-Uni sont importantes. L’empreinte carbone – qui intègre ces émissions « importées » – des deux pays dépasse ainsi de beaucoup leurs émissions territoriales : elle s’élève à 11 tCO₂/habitant/an pour la France et à 11,9 pour le Royaume-Uni.

C. Guivarch et C. Le Quéré, basé sur les données SNBC révisée (France) et DEFRA (RU), CC BY-NC-ND

Après considération des produits du territoire consommés à l’étranger (les émissions « exportées »), les émissions résultant de la balance commerciale sont très importantes et ont augmenté depuis le milieu des années 1990 (voir la figure ci-contre) avec, peut-être, une stagnation de leurs tendances depuis 2005 au Royaume-Uni et depuis 2011 en France. Ces émissions sont difficiles à contrôler du fait de leur production à l’étranger, mais n’en demeurent pas moins la responsabilité des consommateurs.

Le projet de loi énergie et climat de la France indique que ces émissions doivent être maîtrisées… mais ne donne pas d’objectifs quantitatifs. Outre-Manche, la recommandation du CCC indique que ces émissions devraient décroître en réponse à certaines mesures d’efficacité, mais reconnaît que ces émissions ne pourront être réduites à zéro que lorsque les émissions globales atteindront ce seuil.

Le temps presse

Le Royaume-Uni a réussi à faire décroître rapidement ses émissions dans la décennie passée, qui sont maintenant près du niveau français.

Cette décroissance rapide a été recommandée, accompagnée et suivie par le Comité sur les changements climatiques (CCC) depuis sa mise en place en 2008, qui a prioritairement mis l’emphase sur la décarbonation de la production d’électricité qui sous-tend celle des autres secteurs. Aujourd’hui, les deux pays en sont à un point où les émissions doivent décroître rapidement dans les prochaines décennies pour atteindre leurs objectifs ZEN en 2050.

L’enjeu majeur est d’amorcer et d’accélérer la transition dans les secteurs plus difficiles à décarboner car plus diffus – ceux des transports et du bâtiment tout particulièrement.

En créant le Haut Conseil pour le climat en novembre 2018 (dont nous faisons partie), la France a voulu se doter de l’appui d’un groupe d’experts indépendant dans son approche – inspiré du CCC britannique – pour accompagner la transition.

Le Haut Conseil pour le climat français est ainsi chargé d’évaluer la mise en œuvre de la stratégie nationale bas-carbone de la France, et de proposer des actions correctrices le cas échéant, tout en prenant en compte les impacts sociaux-économiques de la transition pour les ménages et les entreprises ainsi que les impacts environnementaux. Son premier rapport sera rendu public le 25 juin prochain.