Peur et résilience : paroles d’immigrés confinés en situation de précarité

Jeanne Menjoulet/flickr, CC BY-NC-ND

Les mesures de confinement imposées en France depuis le 17 mars pour limiter la propagation du SARS-CoV-2, rendent particulièrement manifestes les inégalités sociales et de santé et contribuent à les creuser. Certains groupes de population les subissent de façon brutale. Les immigrés en situation de précarité sont particulièrement concernés : le « confinement ajoute de la précarité à la précarité ». Quelle expérience les personnes concernées en font-elles et qu’en disent-elles ?

Le projet de recherche Makasi consiste à organiser et évaluer une intervention innovante pour faciliter l’accès aux droits et à la santé d’immigrés Afro-Caribéens en Ile-de-France. Les liens et la relation de confiance instaurée avant l’épidémie avec certains participants à ce projet ont permis de suivre leur situation, via des échanges téléphoniques durant la quatrième et la cinquième semaine de confinement. Leurs récits font état à la fois d’une peur diffuse, exacerbée par les contrôles policiers, de situations de dénuement et de formes de résilience.

« On est là, entassé, chacun a peur mais on n’a pas le choix »

Originaires d’Afrique Sub-Saharienne francophone, les personnes sollicitées sont arrivées en France entre 2015 et 2019. Elles sont sans titre de séjour, sans travail ni hébergement stables. Pendant le confinement, elles sont hébergées chez un parent ou une connaissance, dans des logements individuels. Certains partagent une chambre avec quatre autres adultes, ou avec un couple et leurs deux enfants, d’autres bénéficient d’un matelas de fortune dans la pièce principale d’un petit appartement ou, plus rarement, d’une chambre individuelle.

La promiscuité contrainte de la plupart de ces lieux constitue d’emblée une entrave à l’isolement requis en cas de contamination d’un des cohabitants. Or, ces personnes s’avèrent aux interstices des dispositifs d’isolement récemment mis en place. Par exemple, les centres d’hébergement spécialisés pour les malades non graves du Covid-19, centres dits de « desserrement », ciblent prioritairement des personnes sans domicile ou vivant dans des structures d’hébergement collectif. Ainsi, celles dont nous relatons ici les expériences constituent sans doute une nouvelle catégorie d’« oubliés du confinement.

« On avait déjà des problèmes avant, c’est venu augmenter notre problème »

D’ordinaire travailleurs dépendants de rémunération au jour le jour dans le commerce informel ou sur des chantiers, les personnes sollicitées n’ont désormais plus de revenu. Les réseaux d’entraide informels permettant d’emprunter de l’argent de la main à la main à des proches sont inaccessibles et se raréfient. Les agences de transferts d’argent sont pour la plupart fermées.

Les personnes rencontrées s’inquiètent de cet affaiblissement des ressources. Les hébergés sont de plus en plus dépendants de leur hébergeur… Une perte d’autonomie préoccupante économiquement et qui, en plus, pour certains hommes, défie les valeurs socioculturelles associées à la masculinité, contribuant ainsi à une perte de l’estime de soi :

« Tu es un homme. Normalement, c’est ta responsabilité. Chez nous en Afrique, c’est l’homme qui est le maître de la maison […]. C’est un peu comme une déception vis-à-vis de moi-même. » (Moussa, camerounais, 32 ans)

Enfin, certains, faute de moyens, ne peuvent plus appeler leurs proches dans leur pays d’origine :

« On pense à manger d’abord, pas à appeler. » (Aboubacar, ivoirien, 24 ans)

L’isolement social gagne ainsi du terrain.

La mise en suspens des démarches entreprises par ces personnes pour sortir de la précarité (travail, constitution de réseaux de sociabilités professionnelles, démarches administratives…) creuse leur déficit initial de « passerelles sociales » et économiques. Elles se voient de plus en plus reléguées aux marges de la société et enfermées dans la précarité. Leurs capacités d’agir s’amenuisent et les liens sociaux se délitent.

L’observance aux mesures de confinement

Les personnes sollicitées sont en bonne santé. Elles attestent d’une bonne compréhension de la situation sanitaire, des mesures de limitation de la propagation du virus et des enjeux du confinement.

Certaines se prémunissent des risques de tomber malade en appliquant les gestes barrières et en prenant soin de boire quotidiennement des remèdes traditionnels à base de citron et gingembre. Elles éprouvent quotidiennement le confinement et suivent rigoureusement la mesure de santé publique :

« C’est compliqué, on ne sort pas. On n’a pas le choix mais il faut aussi ça pour vraiment éviter de tomber malade, de contaminer. » (Sandra, ivoirienne,27 ans)

« On fait avec ». Illustration, Paris 2016. Ithmus/Flickr, CC BY-NC-ND

La majorité des personnes sollicitées ne sort pas, pas même pour faire des courses, laissées à la charge de leurs cohabitants. Les autres sortent avec une attestation. Leurs récits montrent qu’aucune ne déroge à la règle. Ces attitudes mettent à mal la figure médiatisée de l’habitant des quartiers populaires qui ne respecterait pas bien les consignes et confortent « le rôle de boucs émissaires » qui revient aux classes populaires en temps d’épidémie.

La peur d’être expulsé

Le dehors est décrit par mes interlocuteurs comme « risqué », « dangereux », tel un terrain miné. Au risque d’être contaminé par « quelque chose qu’on ne voit pas mais qui fait des ravages », s’ajoute celui d’être contrôlé et de recevoir une amende :

« Il y a trop de risques. Tu ne peux pas sortir. Il y a amende. L’amende, ça fait 135 euros. » (Fadhila, ivoirien, 32 ans)

Le contrôle des attestations est systématiquement associé au contrôle d’une pièce d’identité. Or, les personnes concernées n’en détiennent pas toujours. De plus, pour ces personnes en situation irrégulière, ces contrôles sont perçus comme un risque de vérification des titres de séjour, cristallisant ainsi la menace d’expulsion. Dès lors, la « peur d’affronter le dehors » dicte les conduites.

La constante surveillance incarnée par la présence policière « en bas des fenêtres », l’instauration d’un contrôle actif des populations et la pression de la sanction, façonnent ainsi le rapport des individus à l’espace public.

Être en situation irrégulière est perçu par les personnes concernées comme un statut rédhibitoire condamnant à rester chez soi. L’inexistence sociale à laquelle ces individus sont assignés d’emblée en tant qu’immigrés sans papiers, est ainsi portée à son paroxysme par le désinvestissement contraint de l’espace public… Désinvestissement directement issu de cette gestion disciplinaire des mesures de limitation de la Covid.

Des formes de résilience

Face à une telle adversité, les personnes sollicitées répondent par la résignation, exprimée tantôt par la récurrence des expressions telles qu’« on n’a pas le choix », « il faut faire avec », tantôt en s’en remettant « entre les mains de Dieu ». Ces attitudes semblent aider les personnes à faire face à l’onde de choc.

Les récits des personnes concernées montrent également des capacités à aménager des formes viables d’existence dans des espaces et un contexte hostiles. « Prendre sur soi » quotidiennement, ou rendre tacites des tensions d’ordinaire omniprésentes et préoccupantes permet par exemple d’apaiser les relations et la cohabitation.

De plus, la solidarité intrarésidentielle se renforce. Cette solidarité se manifeste à la fois par un soutien matériel (des personnes vivant d’ordinaire en squat sont accueillies chez des compatriotes pendant le confinement), un soutien économique (les dépenses alimentaires sont prises en charge par ceux qui le peuvent, sans contrepartie), ou encore un soutien moral (« il faut qu’on s’encourage ») qui semble s’ériger en impératif de survie. Cette solidarité apparaît d’autant plus vitale dans ce contexte de surprécarisation… mais peu pérenne.

Enfermé dans la précarité

Le confinement incarne de manière paroxystique la perte d’autonomie, l’exclusion et l’inexistence sociale, ce que le sociologue Robert Castel nomme la « désaffiliation sociale ». On assiste ainsi à la production d’un contexte de dénuement dont on peut redouter les effets dévastateurs tant sur les conditions de vie et la santé que sur les identités largement éprouvées des individus.

Les expériences relatées illustrent l’agressivité structurelle d’une réponse répressive à l’épidémie et qui ne prend pas en compte les inégalités. Ce constat rend les mobilisations associatives et initiatives citoyennes émergentes d’autant plus indispensables. Mais le système de survie en place sera mis à l’épreuve du temps. Ceci rappelle, s’il en est besoin, l’impérieuse nécessité d’élaborer des mesures prenant en compte les besoins sociaux et économiques mais aussi les besoins de reconnaissance sociale des individus pour un déconfinement sécurisé… En s’appuyant sur le point de vue et l’expérience des personnes concernées et non seulement sur celui des lointains experts et politiques.

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