Pour lutter contre le changement climatique, inspirons-nous de Linux !

Marche pour climat en octobre 2018 à Paris. François Guillot/AFP

Les différentes COP (pour « Conférences des parties »), dont la 24e édition s’est ouverte ce dimanche à Katowice en Pologne, ont permis des avancées majeures en termes d’action collective autour du changement climatique. Mais les dispositifs intergouvernementaux, aussi indispensables soient-ils, ne pourront à eux seuls résoudre la question climatique. Longtemps objet scientifique, aujourd’hui sujet politique, la protection du climat est plus que jamais l’affaire de tous.

De quels leviers disposons-nous pour rendre cette complexité intelligible et cette entreprise humaine possible ?

« Tout commentaire sera le bienvenu, tout apport aussi »

Lorsque Linus Torvalds, étudiant finlandais de 21 ans, se lance dans le projet fou de développer son propre système d’exploitation pour son micro-ordinateur 386, c’est par jeu et pour défier les systèmes propriétaires de Microsoft et d’Apple, coûteux et complexes. En 1991, il poste un noyau de code et lance un appel à contribution. Linux devient en quelques années l’une des plus grandes réalisations communautaires du logiciel libre.

Le post de Linus Torvald qui fit naître l’aventure Linux. Learn Linux

C’est le prototype de la production par les pairs, qui a donné naissance à un paradigme social ayant inspiré de nombreux projets collaboratifs, dont Wikipedia ou encore les revues scientifiques en libre accès telles que Economics ou Géocarrefour.

Le processus de construction collaborative s’étend bien au-delà du numérique : la démarche constitue un renouveau social que les anglophones désignent sous le terme de commoning (« faire commun »). Popularisé par l’historien Peter Linebaugh, ce concept nous autorise à un apprentissage par expérimentation et un processus d’essais et d’erreurs collectifs, mis en avant par la politologue Elinor Ostrom.

Qu’en est-il de la protection du climat ? Quelle communauté est à même de la décréter et de la pratiquer ?

Un savoir sous tutelle scientifique

On ne s’improvise pas climatologue ou glaciologue. Ce sont donc d’obscurs modèles globaux et de bien complexes travaux académiques qui sont les vecteurs d’alerte des décideurs et de l’opinion publique.

Dès 1972, la publication de The Limits to growth (aussi appelé « rapport Meadows ») par une équipe de scientifiques du Massachusetts Institute of Technology, met déjà en avant la possibilité d’effondrement du système planétaire sous la pression de la croissance industrielle et démographique.

En 1988, le GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat) est créé. Son dernier rapport publié en octobre 2018, synthèse de 6 000 articles scientifiques, est sans appel. Le changement climatique affecte déjà nos écosystèmes et les populations partout dans le monde. Limiter nos émissions est donc une nécessité et il est urgent d’amorcer une transition rapide et d’une ampleur sans précédent dans toute la société et dans tous les secteurs.

C’est sur la base de cette connaissance que les processus politiques internationaux se sont mis en route.

Les prémices du changement, la voie politique

Dès 1988, « l’évolution du climat » et ses effets négatifs sont qualifiés par les États de « préoccupation commune de l’humanité ». L’Accord de Paris de 2015, résultat d’un processus politique sans précédent, vient consolider cette position. Cette qualification renvoie à la nature vitale du climat pour l’humanité et donc à l’importance de l’action ; à sa nature globale et donc à l’importance de la coopération ; à la nécessité de l’action collective et donc à l’importance de l’universalité de l’action.

L’invocation du commun traduit ici un besoin de dépassement des logiques individuelles au profit d’une cause supérieure. Ce dépassement a ses limites car la responsabilité de protéger le climat est différenciée.

Cette formule est commode : elle légitime l’action collective des États, tout en s’assurant que les implications juridiques associées restent limitées. L’insuffisance des contributions à la lutte contre le réchauffement prévues par les pays au regard des objectifs de l’Accord de Paris en témoigne aujourd’hui. Il faut donc voir dans cette référence davantage un point de départ qu’un point d’arrivée.

Un bien commun global, entendre la voix de tous

La préservation du climat est en passe de devenir un bien commun global. Il ne s’agit pas ici d’un glissement sémantique : les efforts, traditionnellement portés par la communauté internationale, s’ouvrent à l’humanité. On passe ainsi d’acteurs étatiques aux individus et groupes, quelle que soit leur appartenance nationale. On ne s’inscrit plus uniquement dans le présent et l’actuel, on se projette dans le futur, en incluant les générations de demain.

Avec le dialogue Talanoa – instauré à la COP23 en référence à cette tradition du Pacifique de dialogues participatifs et transparents pour prendre des décisions collectives –, entreprises, villes, société civile, citoyens, nous devenons tous les artisans du climat.

Par la protestation, notamment, comme aux Pays-Bas où les autorités publiques ont été récemment enjointes de renforcer leur politique de lutte contre les émissions de GES sur la demande d’une fondation et de quelques 886 citoyens. Aux États-Unis, où une action a été jugée recevable par la Cour de district de l’Oregon fin 2016, alors qu’elle était menée par des enfants de 8 à 20 ans, agissant au nom des générations futures, pour faire reconnaître la responsabilité de l’administration Obama pour défaillance dans la lutte contre les émissions de GES.

Par l’action aussi. Les dispositifs planétaires, comme les COP, ne pourront à eux seuls résoudre la question climatique. La construction de nouvelles utopies collectives, locales, porteuses de modes de vie durables, est ainsi devenue aussi indispensable qu’urgente. L’ensemble de ces initiatives forme le noyau d’une gouvernance climatique qualifiée par Elinor Ostrom de « polycentrique ». Ces réponses multiples et variées participent au processus apprenant du changement climatique permettant de faire émerger une cohérence globale de l’action.

D’une science à un savoir du climat

Les connaissances ne prennent sens qu’en se partageant et en étant reprises et modifiées par leurs usagers. La science climatique a permis de construire des diagnostics et des modèles globaux complexes, qui restent illisibles pour nombre d’entre nous. L’humanité peut-elle devenir une communauté apprenante et développer un savoir du climat, plus horizontal et multiforme ?

L’expérience Linux nous est précieuse car une piste consiste en la création et la production de connaissances en mode ouvert et intégrant. Des initiatives émergent autour du climat : la plate-forme du dialogue Talanoa, les Volontaires du Climat à Paris, Alternatiba, le mouvement des villes en transitions, etc.

« J’peux pas, j’ai climat », une vidéo de mobilisation lancée en novembre 2018 par des YouTubeurs et des personnalités belges. (Le Biais Vert/YouTube).

Ces dernières partent de l’hypothèse suivante : nous sommes tous concernés par le changement climatique, nous sommes tous légitimes pour agir à toutes les échelles territoriales, nous sommes tous artisans d’un savoir commun autour du climat. Tel Linus Torvalds voyant arriver de nombreux développeurs participant à son projet, l’humanité bénéficiera des apports de chacun dans la construction d’un savoir autour d’une trajectoire de transition bas carbone et résiliente.

Cette construction par les pairs de la transition met en exergue sa nature protéiforme et polycentrique. La prise en compte des différentes échelles territoriales, et donc de leurs spécificités, ancrera la transition dans la réalité sociale et institutionnelle de chacune de ces échelles. La mise en œuvre des réponses aux défis climatiques, ancrés dans ces réalités, participera à un processus transformatif écologique global, traduisant les chiffres scientifiques en mots et les mots en actions. La transition sera aussi sociale et institutionnelle, ou ne sera pas, faute de cohésion autour de sa réalisation.

Nous le voyons, les défis climatiques sont immenses et la tâche semble presque impossible mais l’expérience des communs nous propose une approche. Il n’est pas nécessaire de construire la réponse unique et universelle à ce problème complexe, le simple fait de commencer à traiter la question en communauté dessine déjà une trajectoire.

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