Pourquoi « Fauda » n’est pas une série réaliste

Les acteurs Lior Raz et Tsahi Halevi interprètent les protagonistes de la série. Allociné / Tender production

Sortie sur Netflix, la troisième saison de Fauda, la série israélienne portant à l’écran le quotidien de forces spéciales de Tsahal, est louée par une partie de la presse française. Produite en 2015 par deux vétérans de cette unité, Avi Issacharoff et Lior Raz, elle narre les « aventures » des mista’aravim (littéralement les « arabisés »), dont la mission est d’opérer incognito derrière les lignes ennemies en se déguisant en civils palestiniens, ce qui est interdit au regard du droit international.

Elle a suscité des éloges appuyés aussi bien que de virulentes critiques, au point qu’en mars 2018, le mouvement « Boycott, Désinvestissement, Sanction », qui vise à faire pression sur Israël pour stopper sa politique de colonisation de la Cisjordanie, a demandé à Netflix de ne plus la diffuser car elle légitimerait les « crimes de guerre ».

Une vision politisée du conflit

La clé de ce succès serait son supposé « réalisme » et son « authenticité » qui proposerait un regard neuf sur le conflit israélo-palestinien. Or cet argument est à prendre avec précaution car il sert une vision politique du conflit.

Certes, la localisation des lieux de tournage en Israël et la possibilité d’utiliser de vrais check-points renforcent l’impression de vraisemblance. De même, la récurrence des images filmées par des drones et la reconstitution de « situation rooms » rassemblant différentes unités donnent le sentiment d’être au plus près de l’unité, sur le terrain. Fauda possède bien des éléments réalistes – le décor, l’utilisation de la langue arabe, la connaissance des termes et du fonctionnement de l’armée israélienne et des acteurs palestiniens issue de l’expérience des deux showrunners.

Toutefois, ces éléments permettent de prêter foi plus facilement aux partis-pris et à la subjectivité de la série. Ainsi, Fauda exprime davantage le point de vue des forces spéciales de Tsahal plutôt que celui d’un observateur « objectif ». L’insistance des deux showrunners sur leurs expériences de vétérans comme source première d’inspiration est ambivalente : elle est certes source de réalisme, mais elle est aussi un indice de la dimension peu critique du récit qu’ils proposent du conflit.

À cet égard, l’utilisation de la langue arabe, présentée comme un gage d’authenticité, participe davantage du folklore que d’une réelle prise en compte du point de vue palestinien. Lior Raz et Avi Issacharoff jouent sur l’association faite entre celle-ci et la peur qu’elle peut provoquer dans l’espace public israélien, ajoutant du « sel » à l’action. La campagne publicitaire israélienne annonçant la deuxième saison en témoigne. Des messages inquiétants (« Préparez-vous », « Le chaos va commencer »), inscrits en arabe en lettres blanches sur fond noir, ont été placardés dans plusieurs villes israéliennes. Les affiches ne précisant pas qu’il s’agissait d’une série, les mairies de Kiryat Gat et de Haïfa ont été submergées d’appels paniqués de citoyens croyant être témoins d’une offensive de Daech dans la région.

Capture d’écran.

La série propose une réflexion pour le moins tendancieuse sur l’identité arabe, en distinguant de « bons arabes », notamment les Mizrahim, la communauté juive installée en Israël venant de pays arabes dont Lior Raz est issu et les Bédouins d’Israël, considérés comme « loyaux », des Palestiniens cantonnés au statut d’« ennemi ». Dans la saison 2, le père de Doron Kabilio entretient des relations amicales avec la communauté bédouine vivant à côté de chez lui. Il incarne une arabité apaisée des « mizarhim », ces Juifs d’Afrique du Nord ayant été confrontés au racisme de la majorité ashkénaze d’Israël lors de leur immigration.

Lorsque celui-ci est décapité par un groupe de Palestiniens, Doron cherche l’aide des Bédouins pour kidnapper un prisonnier palestinien des mains des Israéliens. Ensemble, ils le torturent puis l’exécutent de sang-froid. Dans la série, la communauté bédouine n’hésite pas à livrer les Palestiniens aux Israéliens, quitte à faire leur sale travail. Cette image d’une communauté bédouine « loyale » à Israël tait les nombreuses discriminations qu’elle subit quotidiennement, précisément du fait de leur arabité.

Une image très éloignée du quotidien des Palestiniens

Enfin, l’étendue du gouffre qui sépare la Palestine fictionnelle de Fauda du quotidien des Palestiniens vivant en Cisjordanie a été une source de controverse. Les arrestations et détentions de mineurs, les routes fermées aux conducteurs non juifs, les exercices militaires conduits au milieu de la nuit, les propos racistes des soldats, les démolitions de maisons palestinienne, la construction de colonies juives sont passés sous silence, alors que ces faits sont bien documentés.

Les personnages palestiniens vivent dans de belles demeures sans qu’aucun d’eux ne travaille, alors que la Cisjordanie connaît un taux élevé de personnes vivant sous le seuil de pauvreté (13,9 % en Cisjordanie et 53 % à Gaza).

Fauda appuie une problématisation du conflit israélo-palestinien chère à la droite israélienne. L’accent mis sur le rôle joué par la religion musulmane renvoie la nature spécifiquement politique de l’engagement des personnages palestiniens au second plan. Les figures masculines palestiniennes sont présentées comme très obséquieuses vis-à-vis de l’Islam, ce qui renforce le rôle d’épouvantail de l’islamisation de la lutte palestinienne dans les Territoires.

Dans la saison 2, le Fatah et le Hamas sont ringardisés au profit de l’État islamique, ce qui permet d’appuyer l’hypothèse du « pas de partenaire pour la paix » revendiquée par la droite et le centre israéliens. Cette thèse a été formulée par le Premier ministre travailliste Ehud Barak en octobre 2000 : en l’absence de dirigeant palestinien volontaire ou simplement capable de construire une paix, Israël ne pourrait pas négocier avec les Palestiniens. Le « deal du siècle » présenté par l’administration Trump entérine cette idée en écartant de la table des négociations les Palestiniens.

Fauda, saison 1, episode 1.

Une telle lecture du conflit a pour corollaire la justification de l’emploi de la force armée : puisque les dirigeants palestiniens ne renoncent pas à l’utilisation de la violence, ils ne peuvent pas être des partenaires politiques crédibles, et les « éliminer » en utilisant la force armée ne poserait pas de problème politique quant à la reprise des négociations du processus de paix. Cette analyse est aujourd’hui discréditée par des observateurs politiques aussi bien que par des universitaires, qui y voient un prétexte pour soustraire Israël à ses obligations internationales en matière de respect du droit.

Guerre des récits et outil d’influence

La réponse des deux showrunners à ces critiques est ambiguë. Ces derniers arguent de leur licence fictionnelle sans craindre la contradiction avec leurs déclarations sur « l’honnêteté brutale » de leur série. Ils estiment « honorer le discours palestinien » tout en expliquant que : « Nous sommes Israéliens, nous écrivons une série israélienne, le discours est israélien, et je veux vraiment dire à tous les critiques qui nous demandent d’apporter des scénaristes palestiniens, vous savez, si les Palestiniens veulent écrire une série, qu’ils écrivent une série. »

Une telle remarque ignore le fait cinéma palestinien rencontre de nombreux obstacles, notamment du fait que les permis de filmer en Cisjordanie soient délivrés par l’État d’Israël. Le film Five Broken Cameras décrit les difficultés rencontrées par les Palestiniens à filmer leur quotidien. Co-réalisé par le Palestinien Emad Burnat et l’Israélien Guy Davidi, il a pour sujet les manifestations à Bil’in, un village de Cisjordanie traversé par le mur de séparation. Au cours du tournage, cinq caméras ont été détruites par les soldats israéliens, ce qui témoigne des difficultés des Palestiniens à produire et décrire leur propre histoire. La droite israélienne cherche ainsi aujourd’hui à faire passer une loi à la Knesset visant à interdire aux Palestiniens de filmer des soldats – ce qui rend difficile la pratique documentaire.

Cette asymétrie de la capacité à diffuser des récits sur sa propre expérience du conflit appuie les discours cherchant à éveiller les consciences sur l’appropriation culturelle. Les séries TV ont aujourd’hui un impact tel – un million de spectateurs en 48 heures pour le premier épisode de la troisième saison de Fauda – qu’il est nécessaire de développer un regard critique sur ces productions, a fortiori lorsqu’elles portent sur des sujets politiques. Une réflexion éthique apparaît d’autant plus bienvenue que les créateurs font le portrait d’un groupe de personnes subissant une domination. L’intellectuel palestinien Sayed Kashua le rappelle en termes clairs :

« L’arrogance et la prise de possession de l’histoire palestinienne sont la conséquence nécessaire du régime militaire de la vie palestinienne. Comme les soldats, de nombreux artistes créateurs israéliens ne respectent pas les frontières. Certaines personnes exproprient des terres, d’autres exproprient une histoire. »

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