« Prafekchar », « ejent », « waraq » : les mots des demandeurs d’asile racontent leur histoire

femme somalienne migrante Paris
Une femme somalienne réfugiée sous une tente dans un camp sur le bassin de la Villette à Paris le 27 mai 2020. Christophe ARCHAMBAULT / AFP

Lorsque l’Europe a connu la « crise migratoire » en 2015, les demandes d’asile se sont également accrues d’une manière exponentielle en France. En 2019, on comptait ainsi 132 614 demandeurs d’asile dans l’hexagone.

Ces personnes sont majoritairement originaires d’Afghanistan, d’Albanie, de la Géorgie, mais aussi du Bangladesh. Beaucoup n’ont aucune langue commune, hormis quelques mots d’anglais et de français glanés ça et là durant leur parcours migratoire.

Dans ces conditions, comment communiquent-ils entre elles au quotidien mais aussi vers l’extérieur ? Quelle est la langue dominante parlée dans les camps, les centres d’hébergement temporaire ou dans les accueils d’urgence, et dans quel langage leur parle-t-on ?

La place des langues dans les questions migratoires apparaît ainsi comme l’un des thèmes capitaux afin de mieux cerner les interactions entre les acteurs sociaux et les exilés.

Ceci peut aussi être traduit comme « une crise des langues et un réaménagement sans précédent du paysage linguistique en France » comme je le soutiens dans un travail de recherche qui donnera lieu à un chapitre d’un ouvrage en début de l’année 2021 aux éditions Pétra.

L’ourdou, une langue qui rassemble

En tant que chercheur ourdouphone, j’ai principalement rencontré des requérants ourdouphones pakistanais et afghans, dans plusieurs camps, en l’occurrence à Calais (après son démantèlement), à Paris et dans les environs de Paris.

Centre du Premier Accueil à la Porte de la Chapelle. Galitzine-Loumpet, Membre Liminal

Langue principalement parlée en Inde (55 millions), au Pakistan (18 millions) mais aussi en Afghanistan (1 million) l’ourdou devient la langue véhiculaire commune entre les demandeurs d’asile de ces pays. On peut en effet constater que la communication entre un Afghan et un Pakistanais se déroule en ourdou, alors que l’ourdou n’est pas forcément la langue maternelle de chacun de ces locuteurs.

Comme observé à maintes fois lors de ma visite au terrain, la conversation entre des exilés porte au sein d’un centre d’hébergement sur la vie quotidienne, : où trouver des vêtements chauds, des tickets de métro. Ils partagent aussi leurs récits de trajectoire et enfin leurs craintes quant aux incertitudes et longueurs inhérentes à la procédure de la demande d’asile.

L’ourdou, ayant fortement emprunté aux lexiques persans et arabes, permet à un ourdouphone de comprendre certains mots qui sont en usage parmi les migrants arabophones du Soudan et du Somalie, majoritaires dans les camps ou du Moyen-Orient et par les Afghans qui parlent le dari ou le pashto.

En effet, le dari et pashto, langues majoritaires en Afghanistan et le pashto parlé au Pakistan ont aussi emprunté une part de leur lexique au persan. Les mots circulent alors d’une langue à l’autre, établissant un lien étroit entre des migrants de différentes communautés.

Un film Bollywood de 2015 avec une affiche en trois langues – anglais, hindi et ourdou.

La chercheuse Mara Matta observe ainsi que les chansons phares de l’industrie cinématographique indienne de Bollywood, dont les paroles sont souvent écrites en ourdou, deviennent un outil de communication entre des migrants afghans et iraniens, détenus dans une prison par la mafia russe en… Bulgarie !

Un apprentissage du français compliqué

En ce qui concerne le français, ces requérants parviennent à retenir quelques mots, qui sont cruciaux pour leur demande d’asile. Par exemple, les mots administratifs comme « Préfecture », « asile », ou « dossier » sont mémorisés alors que d’autres mots comme « métro », « ticket » ou nom d’un arrêt de métro comme « Porte de la Chapelle » ou bien nom des associations comme « Emmaüs » sont aussi appris afin de faciliter leurs démarches.

Lorsque l’incertitude domine sur le statut de la demande d’asile, et qu’ils risquent d’être expulsés du territoire français ou d’être condamnés à une vie clandestine afin d’émigrer dans un autre pays européen, l’apprentissage du français offert devient difficile pour certains requérants étant donné qu’ils sont extrêmement stressés. Un demandeur d’asile m’explique ainsi qu’il lui est difficile de concentrer au cours du français et sa santé mentale ne lui permets pas de suivre le cours d’une manière optimale.

Camp de migrants à Paris
Un camp de réfugiés le long du canal Saint-Denis à Aubervilliers près de Paris. Francois Guillot/AFP

Face à cette frustration de ne pas pouvoir s’exprimer en français, mais également de ne pas pouvoir l’apprendre assez vite, un tri des mots importants s’est automatiquement effectué. Il ne s’agit pas ici de mots qui sont l’objet de polémiques visant des migrants, expliquent Marie Veniard et Laura Calabrese, mais il s’agit des mots qui sont exprimés par ces gens.

L’anglais, grande absente du système français

Les requérants sud-asiatiques s’étonnent par ailleurs de ne pas trouver l’usage pérenne de l’anglais dans les pratiques langagières des Français.

Sur le sous-continent indien, l’anglais est non seulement un marqueur d’alphabétisation mais aussi un signe de prestige ; l’absence de cette langue remet en cause l’avancée économique de la France aux yeux des demandeurs d’asile.

Mais, ce qui est le plus frustrant avec l’absence de l’anglais, langue véhiculaire mondiale commune parmi les demandeurs d’asile, c’est qu’ils auraient pu parler quelques phrases en anglais dans le quotidien. Or, la langue est uniquement utilisée dans les milieux associatifs, en manque de traducteurs natifs.

Un nouveau « français » qui émerge

En raison d’une trajectoire parsemée de dangers et d’incertitudes, les migrants développent un nouveau langage. Comme l’explique Hamad Gamal dans son article « Le français de Cada », les migrants ont recours à un très peu de mots en français mais ils parviennent à se faire comprendre avec leurs niveaux et leurs accents qui sont différents.

C’est en ce sens qu’on lira des blogs comme AZIL, où plusieurs chercheurs compulsent des mots employés par les migrants dans le processus d’asile.

Selon les anthropologues Alexandra Galitzine-Loumpet et Marie-Caroline Saglio-Yatzimirsky :

« au plus près des mots échangés par les exilés, entre eux, avec les associations, avec l’État, c’est une nouvelle langue qui s’invente et reconstruit le vaste labyrinthe de l’accueil et de l’asile ».

Ce nouveau langage, basé à la fois sur différents usages, une prononciation particulière et une polysémie, manifeste aussi l’état psychiques des migrants, afin qu’ils s’installent dans leur pays d’accueil.

L’installation consisterait aussi en des bricolages, de la créativité en production d’un nouveau lexique, de la recherche d’un point commun avec d’autres langues, pour rendre un mot commun entre plusieurs langues en travaillant sur son appropriation. Les mêmes autrices soulignent ainsi que « le contexte spécifique des politiques migratoires en France et à l’échelle européenne a façonné son vocabulaire ».

Un vocabulaire de la migration

Le terme l’asile prononcé comme tel, est devenu le mot clé de tous les demandeurs d’asile, en l’occurrence pour les migrants ourdouphones. Alors que son équivalent en ourdou panah est plus courant et populaire, l’asile s’est incorporé, paraît-il naturellement, dans le langage des migrants.

Inscriptions multilingues par des migrants au Centre du Premier Accueil à la Porte de la Chapelle. Galitzine-Loumpet, Membre Liminal, Author provided

C’est dans ce mot qu’ils s’identifient eux-mêmes. Comme le relatent Smaïn Laacher et Laurette Mokrani, les migrants emploient le mot anglais agent quand ils évoquent les passeurs, mot similaire dans le pays de départ.

Selon Bénédicte Diot, ce même terme est prononcé comme « ejant » par les Pakistanais, et correspond « par extension, à toute personne qui participera à l’organisation du passage à l’étranger ».

Ensuite, vient le terme « case » en anglais, dont l’équivalent est le « récit » en français, employé par les exilés de l’Asie du Sud, notamment par les Pakistanais, Afghans, Bangladais et Sri Lankais.

En effet, les migrants sont censés déposer un récit auprès de Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA). Le récit, élément capital, prétend apporter des informations cruciales sur le parcours personnel du requérant. Le traducteur est appelé « dalmechar », son emploi est également réservé aux ourdouphones et pendjabiphones du Pakistan. Pour ces derniers, le terme dalmechar signifie, selon Bénédicte Diot,

« une personne capable de traduire d’une langue vers une autre, mais aussi celui qui sait préparer un récit pour une demande d’asile, remplir un dossier, qui peut faire obtenir des papiers ».

Paris migrants femme afghane
Une femme afghane et son enfant, réfugiés et hébergés dans des tentes prêtées par l’association Utopia 56, bassin de la Villette Paris, mai 2020. Christophe ARCHAMBAULT/AFP

Le terme « préfecture » est aussi très populaire. Intraduisible en ourdou ou dans les langues du sous-continent indien, on n’y trouve pas son équivalent administratif ; il s’est métamorphosé en « prafekchar » avec un « r » roulé par les ourdouphones ou les pendjabiphones du Pakistan, alors que sa prononciation devient brefektur en arabe, parlé par les exilés de Somalie ou du Soudan.

Un autre terme « récépissé », lui aussi intraduisible, est pérennisé par sa prononciation récipissé avec une forte accentuation sur le « r », roulé par les Pakistanais. Ce mot, comme l’explique Bénédicte Diot, « est un terme récurrent dans le vocabulaire des migrants et demandeurs d’asile, qui choisissent de garder le terme français plutôt que le traduire ».

Un récépissé désigne dans le jargon administratif préfectoral, un document de séjour temporaire attestant du dépôt de la demande du titre de séjour ou de la demande d’asile en France.

Une histoire de la bureaucratie par les mots

On entend souvent parler du mot « commission » par les exilés d’origine pakistanaise ; ce terme renvoie à la Cour nationale du droit d’asile (CNDA). Mais auparavant, ce terme désignait la Commission des Recours aux Réfugiés, qui s’est métamorphosée en CNDA depuis la réforme de 2009. Pourtant, le mot « commission » est toujours préféré par une partie des exilés.

Ils ont très probablement entendu ce terme de la part de leurs passeurs ou d’anciens exilés de leur réseau. Un autre terme qui marque l’expérience des migrants auprès des services administratifs est l’équivalent des empreintes, ou « finger dena » en ourdou. Comme l’explique la sociologue Yasmine Bouagga, chaque migrant est censé déposer ses empreintes afin que son identité soit enregistrée dans les bases de données européennes appelées « Eurodac ».

Inscriptions mutilingues en français, en anglais, en amharique, en arabe, en pashto et en persan au Centre du Premier Accueil à la Porte de la Chapelle. Shahzaman Haque, Membre Liminal
Information collective (infocoll) destinée aux migrants avec la traduction en anglais et en arabe au Centre du Premier Accueil à la Porte de la Chapelle. Shahzaman Haque, Membre Liminal

Quant à « waraq », le terme employé par les arabophones du Soudan et de l’Erythrée, mais aussi par les Afghans dans la langue dari et pashto, il signifie « papiers » ou plus généralement, des documents administratifs. En ourdou, ce mot correspond à la « page » (d’un livre, par exemple), mais les migrants pakistanais parlant l’ourdou peuvent comprendre le sens de ce mot, et par conséquent, ils peuvent l’approprier dans la même signification qu’utilisent les arabophones.

Il convient de remarquer que chaque mot porte une charge différente, symbolique ou identitaire. Les répertoires verbaux des migrants se manifestent comme des « couteaux suisses », autrement dit, ils utilisent une panoplie de mots de différentes langues étrangères qu’ils parlent en fonction du contexte, de l’interlocuteur et du lieu.

On peut parler du terme gharib ce qui signifie « pauvre » en ourdou au Pakistan et en Inde, mais son sens bascule vers « exilé" » par les locuteurs dariphones de l’Afghanistan ou arabophones de plusieurs pays.

Mieux sensibiliser les acteurs associatifs et institutionels

Les usages de ces termes montrent comment une nouvelle identité est à la fois revendiquée, mobilisée et aussi valorisée par les migrants en son sein.

En dehors de ces termes les plus récurrents, on a pu recenser d’autres termes, entre autres, par les Pakistanais, le « camp » (prononcé à l’anglais), asile maangna (demande d’asile), social (prononcé « sochal » en référence à l’assistante sociale), et enfin muhaajir (voyageur, exilé).

Il serait important de la part des différents acteurs (milieux associatifs et institutionnels) qu’ils soient sensibles à cette question de l’allophonie en français des exilés afin de pouvoir mieux les accueillir.

Face à cette disparité de situation langagière et à l’homogénéité culturelle auxquelles se confrontent les migrants, ce lexique de migration leur donne aussi une pleine part dans la société.

Ainsi pour A., demandeur d’asile d’origine afghane, qui a réussi à créer un réseau à la fois dans le monde ourdouphone avec les Pakistanais, et en pratiquant quelques mots en français, l’insertion dans la société a été plus rapide. Cela démontre comment une poignée de mots qui semblent banals de prime abord sont en réalité vitaux et efficaces

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