La prise de la pilule à l'adolescence peut augmenter le risque de dépression, même des années après l'arrêt du traitement. Shutterstock

Prendre la pilule contraceptive à l’adolescence augmente le risque de dépression à long terme

La pilule contraceptive représente l’un des plus grands succès de la médecine moderne. Quand elle est devenue accessible dans les années 60, elle a contribué à révolutionner le rôle des femmes dans la société, leur assurant un contrôle sans précédent sur leur fertilité.

Aujourd’hui, plus de 100 millions de femmes partout dans le monde prennent ces pilules d’hormones contraceptives, particulièrement populaires auprès des adolescentes.

De toute évidence, la pilule est une façon hautement efficace de prévenir les grossesses non désirées. Même des femmes qui ne sont pas actives sexuellement y ont recours pour d’autres raisons, notamment pour réduire les douleurs menstruelles ou soigner l’acné. Toutefois, à l’origine, on destinait ce médicament à des patientes adultes et il y a beaucoup de choses que l’on ne sait pas sur les effets secondaires que la pilule peut avoir sur des usagères plus jeunes.

Une période délicate

La puberté est une étape critique de la vie marquée par une croissance rapide et des changements dans le corps et le cerveau. On sait que, chez les animaux, les hormones sexuelles comme l’oestrogène et la progestérone affectent le développement du cerveau durant la puberté. S’il en est de même pour les humains, la prise de ces hormones – qui sont les substances de base de la pilule contraceptive – durant cette période délicate, pourrait affecter le développement et, à long terme, avoir des conséquences sur la santé mentale.

Globalement, les résultats des recherches sont mitigés en ce qui concerne le lien entre l’usage de contraceptifs oraux et le risque de dépression. Certaines études n’ont trouvé aucun lien, d’autres ont démontré que les femmes adultes prenant la pilule avaient un risque moins élevé de souffrir de dépression que celles qui n’en prenaient pas.

Mais une étude récente, la plus vaste réalisée sur le sujet - incluant plus d’un million de femmes vivant au Danemark – a conclu que celles qui prennent la pilule ou d’autres hormones contraceptives courent un risque plus élevé de souffrir de dépression. L’étude démontre également que ce lien entre contraceptif et dépression est encore plus fort à l’adolescence.

Risque accru de dépression

Notre récente étude, publiée dans le Jourmal of Child Psychology and Psychiatry, va au-delà des recherches précédentes en tentant de savoir si l’usage de la pilule augmente le risque de dépression non seulement à court terme mais également à long terme. Nous avons examiné les données de 1 236 Américaines âgées entre 20 et 39 ans ayant participé au sondage du National Health and Nutrition Examination Survey et partagé l’historique de leur usage de la pilule.

Près de la moitié de ces femmes ont commencé à prendre la pilule à l’adolescence. Et le risque de dépression chez elles (16 pour cent) a été plus élevé que chez celles qui n’avaient jamais pris la pilule (six pour cent) ou celles qui ne l’avaient prise qu’à l’âge adulte (neuf pour cent).

Ces écarts de groupe dans le risque de dépression sont resté stables – ou se sont creusés – lorsqu’on a exercé un contrôle statistique sur d’autres variables, comme l’âge des premières menstruations, l’âge du premier rapport sexuel, l’état actuel des relations amoureuses, le statut socio-économique, l’ethnicité et l’usage courant de contraceptifs.

Nos résultats suggèrent que l’usage de contraceptifs oraux durant les années de l’adolescence peut avoir un effet à long terme sur le risque de dépression chez les femmes, plusieurs années même après qu’elles aient cessé de les prendre.

Prendre la pilule à l’adolescence peut augmenter le risque de souffrir d’une dépression plusieurs années plus tard. Shutterstock

Usage précédent de la pilule

Comment expliquer ces résultats contradictoires sur le lien entre l’usage de la pilule et le risque de dépression? Nous croyons que la contradiction est due à la façon dont les chercheurs ont regroupé les femmes étudiées.

Parce que la plupart des recherches s’intéressaient aux effets de la pilule à court terme, les chercheurs ont créé un groupe pour les femmes qui utilisaient la pilule à ce moment-là. Mais ils n’ont pas inclus dans ce groupe les femmes qui avaient déjà pris la pilule (et l’auraient arrêté entretemps). Nous croyons que pour cette raison, les chercheurs ont peut-être involontairement sous-estimé les effets de la pilule sur le risque de dépression.

Prenons l’exemple de l’usage du tabac. Il a des effets à long terme sur le risque de cancer du poumon. Si on n’avait comparé que les fumeurs aux non-fumeurs sans prendre en compte ceux qui avaient déjà fumé, on aurait pu conclure le contraire, à savoir qu’il n’y a pas de lien entre l’usage du tabac et le risque de cancer du poumon. Grouper les ex-fumeurs avec ceux n’ayant jamais fumé peut mener à des conclusions erronées, parce que l’état de santé de leurs poumons peut différer en raison des effets à long terme du tabac.

C’est pour la même raison que nous croyons que les recherches à venir ne devraient pas grouper les ex-usagères de la pilule avec celles qui ne l’ont jamais prise.

Choisir la pilule

Prendre la pilule est une décision très personnelle et nous endossons sans réserve la déclaration des Nations-Unies voulant que l’accessibilité à l’information et aux services en matière de contraception soit un droit universel. La pilule procure des avantages indéniables et beaucoup de femmes qui l’utilisent ne souffrent pas d’effets négatifs.

Nous croyons qu’il est urgent de mener des recherches plus poussées sur le sujet. Nous ne croyons pas que toutes les femmes subissent des effets secondaires identiques lorsqu’elles utilisent la pilule contraceptive. C’est pourquoi il serait prématuré de faire une déclaration générale sur la marche à suivre quant à la prise de contraceptifs oraux à l’adolescence.

Nous espérons toutefois que notre recherche va inciter les adolescentes et leurs parents à consulter leurs médecins quant aux risques et avantages associés aux diverses options disponibles, en particulier s’il existe un historique de dépression dans la famille ou d’autres raisons de croire qu’elles pourraient être sensibles à certains effets secondaires des contraceptifs.

Une meilleure compréhension des effets à long terme des contraceptifs oraux est nécessaire afin d’ améliorer la décision de les prendre ou non. Shutterstock

Orientations futures

Il est important de comprendre que puisque notre étude s’appuie sur des corrélations, elle ne nous permet pas de conclure que la prise de la pilule se traduit nécessairement par un risque accru de dépression.

Même si nous avons exercé un contrôle statistique de toutes les variables trouvées dans les données auxquelles nous avons eu accès et dont nous pensons qu’elles pouvaient jouer un rôle dans le lien entre pilule et risque de dépression, nous ne pouvons exclure la possibilité que d’autres variables aient pu entrer en ligne de compte.

Finalement, l’étude que nous avons produite n’est qu’un élément d’un plus grand casse-tête auquel devront s’ajouter une combinaison d’autres recherches corrélationnelles et expérimentales. Chaque approche en recherche comporte ses forces et faiblesses. Il faut des données convergentes issues d’études sur des animaux et des humains, de séries de données épidémiologiques, d’essais aléatoires et contrôlés, et d’approches transversales et longitudinales.

À cette fin, nous avons lancé une recherche prospective à l’Université de la Colombie-Britannique dans le but d’examiner le sujet dans un contexte plus large. Nous allons suivre les niveaux hormonaux de centaines d’adolescentes, leur usage de contraceptifs hormonaux oraux, leur fonctionnement social et affectif, leur réactivité au stress et ce, au cours des trois à cinq prochaines années.

Nous espérons que cette recherche éclaircira davantage le dialogue et les décisions en matière contraceptive pour les adolescentes.

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This article was originally published in English