Les festivals, un lointain souvenir ? Wendy Wei/Pexels

Public et divertissements au temps du Covid-19 : la difficile équation

La crise sanitaire nous a brusquement fait prendre conscience de l’importance du présentiel dans notre mode de vie, et en particulier dans les pratiques qui se situent dans le champ du divertissement : fréquentation de spectacles et événements culturels et sportifs, voyage et évasion touristique, visites (de sites historiques, parcs à thème…) pratiques collectives en amateurs (arts, culture, sport), sans compter la fréquentation des lieux conviviaux que sont les restaurants et autres discothèques.

La valeur du présentiel peut être cernée dans un rapport dialectique avec le distanciel médiatisé, autour de quatre marqueurs : la relation de communication en coprésence physique, l’expérience éphémère vécue ensemble, l’activité géographiquement localisée, une économie de la production en petite série.

Relation de communication en coprésence physique

Le divertissement présentiel repose sur une sortie nécessitant un déplacement physique alors que le médiatique sédentarise l’individu. C’est aller au cinéma vs regarder un film chez soi, deux vécus distincts sur son temps libre.

Les individus ayant choisi de partager un moment d’échange en co-présence (notion développée par John B. Thomson), dans un contexte plus ou moins convivial voire festif, entrent dans une rencontre-communication qui les mobilise physiquement avec la parole, le regard, les attitudes, la tenue vestimentaire, etc.

C’est pourquoi l’expérience présentielle est plus engageante que l’expérience médiatisée. Cette dimension se retrouve dans les situations les plus diverses : boire un verre entre touristes sur la place Saint-Marc à Venise, déguster des vins entre amis dans une cave de Beaune, aller soutenir son équipe préférée lors championnat de rugby de la Protea Cup en Afrique du Sud, ou assister à un concert du « No filter tour » des Stones.

La terrasse du Caffè Florian (ouvert en 1720 à Venise) avec son orchestre de chambre, en 2012. Carlos Lopez Gomez/Wikipedia

Si l’expérience présentielle concrétise ce qui intéresse sinon passionne tous ces participants, elle ne sera pourtant qu’un monde créé le temps de cette rencontre.

Éphémère, ce monde ne laissera donc chez ses participants que des souvenirs ; ceux de leurs émotions, de leur plaisir ou déplaisir. Tout au plus pourront-ils compenser ce manque par quelques photos, vidéos, ou l’achat de quelque produit dérivé… une sorte de relique moderne.

Contrainte spatio-temporelle

L’expérience présentielle se concrétise toujours en un lieu. L’offre en présentiel est géographiquement localisée. C’est d’un bâtiment ou salle, ou d’un plein air aménagé, qu’elle rayonne avec plus ou moins de capacité (taille, jauge, moyens promotionnels) par rapport à un territoire duquel elle compte drainer son public. Et ceci, que ce soit le Walt Disney World Resort près d’Orlando en Floride ou la bibliothèque Morwell de la ville de Latrobe en Australie.

Contrairement à l’offre distancielle et médiatisée, utilisant un medium technique complexe, l’offre en présentiel s’appuie sur une technique plus simple liée au lieu. Cette offre se concrétise toujours par un service. Celui du Louvre est de mettre à la disposition de visiteurs une collection de chefs-d’œuvre exposés dans un ancien palais.

Une économie de production en petite série

Le service en présentiel, même dans un lieu à grande capacité d’accueil comme le Louvre, repose sur une production limitée. Son déroulement en un lieu donné, à un moment donné et en présence simultanée des offreurs et des récepteurs, génère une triple contrainte liée à l’accessibilité du lieu, à sa capacité d’accueil, aux disponibilités des visiteurs potentiels.

S’agissant de spectacles, leur réplication ne peut se faire à grande échelle. Tout au plus, les mêmes interprètes pourront chanter et jouer une fois par jour le Parsifal de Wagner… mais il serait impossible qu’un match de coupe du monde puisse être redonné à l’identique, avec les mêmes joueurs, comme une seconde représentation dans le même stade, pour que d’autres spectateurs puissent vivre ce moment.

L’unicité du moment vécu en présentiel est consubstantielle au spectacle et à l’évènement en présentiel. Avec une conséquence que l’économiste américain William Baumol avait analysé comme une difficulté structurelle de réaliser des gains de productivité comparables aux autres activités économiques. Argument essentiel pour la prise en charge d’une partie du coût de cette production par les pouvoirs publics et/ou par le mécénat.

De plus, au cours des deux dernières décennies, la gestion de ces lieux a été mise au défi de l’éco-responsabilité, de la qualité de l’accueil d’un public parfois drainé mondialement et enfin, de sa sécurité avec la menace terroriste d’abord et maintenant la menace sanitaire.

Valeur d’exception du présentiel

Les contraintes spatio-temporelles évoquées précédemment sont surmontées lorsqu’un évènement en présentiel devient un évènement médiatique, par retransmission et autres formes de médiatisation. C’eût été le cas des Jeux olympiques de 2020.

L’évènement médiatique a en effet besoin d’un public qui vit le moment en live, quelque part sur un point du globe, en l’occurrence à Tokyo. C’est ce public-là qui devait donner vie à la mise en scène de l’évènement médiatique. C’était le gage de l’indispensable sacre du médiatique par le présentiel.

Les moments de divertissement en présentiel requièrent un investissement humain, communicationnel et économique qui en font des « états d’être » (et d’être ensemble) ayant acquis une valeur d’exception. En témoignent notamment les spectacles culturels et sportifs associant gigantisme et figures starisées (artistes, sportifs).

Ils soulignent l’indispensable lien entre ambiance, proximité physique et exaltation collective pour électriser les participants. Il s’en dégage un nouveau corps, formé socialement autour de l’évènement vivant, vécu, prouvant aux participants leur appartenance à cet espace dans lequel ils peuvent se projeter.

Une pratique en déclin ?

Depuis sept décennies, le divertissement présentiel a cédé du terrain face au divertissement médiatisé. Plus exactement, la forme présentielle a été relativisée dans l’ensemble des divertissements qui n’a cessé de croître conjointement au temps libre.

Seul le voyage/séjour touristique a connu un développement inverse, dont on connaît les conséquences délétères pour l’environnement. En 2019, 1,5 milliard de personnes étaient en déplacement touristique international dans le monde (+ 4 % annuel d’après le Baromètre mondial OMT). Le cœur de cette croissance bat dans l’expérience d’évasion en présentiel résultant du désir de parenthèse dans son cadre de vie qu’apporte le soleil, la nature, le sport, la découverte (des traditions, patrimoines et cultures). Se rendre et séjourner dans cet ailleurs rêvé engendre une situation touristique recouvrant un ensemble de contacts et d’échanges en présentiel.

Futur imprévisible

L’impact réel de la pandémie sur les pratiques de divertissement en présentiel ne peut être actuellement évalué. Mais il est certain que les nouvelles normes qui s’imposent et, plus généralement, le changement des règles de comportements en présentiel modifie la valeur de l’expérience du divertissement.

La nouvelle équation de la détermination de la valeur du divertissement présentiel comporte trois inconnues. La première est la durée de la menace virale. Plus celle-ci sera longue et handicapante pour lui, plus des offres médiatiques de substitution auront de chance de se maintenir durablement, en présentant une valeur supérieure à un présentiel appauvri, notamment par la distanciation physique.

La seconde inconnue est la capacité d’innover pour réenrichir l’expérience présentielle. Or, la viabilité économique de nombre d’organisations assurant ces offres a été mise à rude épreuve. Elles se trouvent aujourd’hui dans l’impossibilité d’investir dans des expérimentations et développements de nouvelles pratiques en présentiel économiquement durables.

La troisième inconnue est le degré de résilience de la jeunesse en cas de menace virale persistante et de prolongements des restrictions des divertissements en présentiel, aboutissant conséquemment à des initiatives de rassemblements festifs plus ou moins sauvages et/ou tolérées.

La France, qui s’est souvent définie comme le pays des festivals, du patrimoine et de la bonne chère, voit son champ du divertissement en présentiel profondément affecté, avec de graves effets économiques et sociaux pour tout le pays. Tous les pays et régions d’Europe du sud et de la Méditerranée subiront une crise brutale, sans pareille, car leur économie présentielle représentait une part significative de leur PIB, liée au voyage, au tourisme et aux offres complémentaires (visites, sons et lumières, feux d’artifice, pratiques sportives en amateur…).

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