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Qatar : l’entrepreneuriat pour sortir de la dépendance aux hydrocarbures

Les politiques économiques décidées par Doha portent leurs fruits mais du chemin reste à parcourir. ilfioredellavita / Pixabay, CC BY-SA

La dernière Coupe du monde de football, organisée fin 2022, a été l’occasion de mieux connaitre le Qatar, pays organisateur, et ses 2,9 millions d’habitants. De nombreux articles, études et enquêtes ont été relayés sur des sujets de société, sur son économie, sur l’utilisation du sport comme outil de soft power, éclairant moult polémiques autour de l’événement. À nos yeux, un aspect est toutefois resté peu abordé : comment le Qatar ambitionne-t-il de sortir de sa dépendance aux hydrocarbures en développant l’entrepreneuriat ?

Lancé en 2008, l’ambitieux plan de développement « Qatar National Vision 2030 » vise à modifier le pays en profondeur en l’engageant dans une transition vers l’économie de la connaissance et de l’entrepreneuriat. Cette volonté gouvernementale s’est traduite par des réformes et des politiques incitant les Qataris à créer des entreprises. Ainsi, sous l’impulsion de l’État, un écosystème entrepreneurial favorable a-t-il vu le jour : développement de pépinières et d’incubateurs, de centres de recherche en entrepreneuriat, de fonds d’investissement, a même été créée une Banque de Développement du Qatar en 1997, qui a mis en route le Qatar Business Incubation Center en 2014.

La recherche que nous avons menée permet de mieux se saisir du sujet, d’observer les premiers résultats des politiques mises en place et de cibler les défis qui restent à relever.

6 % d’entrepreneurs établis

Pour saisir la dynamique dans toutes ses nuances, le Global Entrepreneurship Monitor (GEM), étude menée chaque année dans 60 pays par plusieurs institutions pour appréhender les phénomènes entrepreneuriaux, a mis au point une méthodologie. Nous l’avons reprise dans notre étude pour distinguer trois types d’entrepreneurs correspondant à trois phases de développement.

Les entrepreneurs naissants sont ceux engagés dans les premières phases du processus de création et qui ont versé entre 0 et 3 mois de salaire ; les nouveaux entrepreneurs, ceux engagés dans un processus depuis moins de 42 mois et qui ont payé des salaires entre 4 et 41 mois ; enfin, les entreprises des entrepreneurs établis fonctionnent depuis plus de 42 mois et qui ont versé au moins 42 mois de salaire.

Depuis 2016, les taux des trois phases de la création d’entreprise connaissent une croissance continue au Qatar. Un pic semble avoir été atteint en 2020 avant un ralentissement en 2021, conséquence de la pandémie. Sur cette période, le taux d’entrepreneurs naissants a plus que doublé, passant de 4,3 % à 10,1 % de la population du pays. Les nouveaux entrepreneurs progressent aussi sur la même période pour passer de 3,6 % à 6 %. Ces changements indiquent qu’au Qatar de plus en plus de personnes se lancent dans l’aventure entrepreneuriale.

Le taux d’entrepreneurs établis permet, lui, de mesurer la transformation de ces projets entrepreneuriaux en entreprises plus pérennes. Là aussi, ce taux progresse sur la période pour passer de 3 % en 2018 à 6,1 % en 2021. Il semble clair que les différentes politiques mises en place pour encourager l’entrepreneuriat portent leurs fruits.

Qui sont les entrepreneurs et pourquoi se lancent-ils ?

Au Qatar, la population des entrepreneurs a de particulier d’être fortement représentée parmi les segments les plus âgés de la population (55-64 ans) même si ces dernières années, les 25-34 ans constituent le premier groupe d’entrepreneurs. Les plus jeunes (18-24 ans) sont les moins nombreux à tenter l’aventure entrepreneuriale. Le faible taux de chômage et donc, les nombreuses opportunités de trouver un emploi stable à un âge où l’on ressent souvent le besoin de se forger une première expérience professionnelle et un capital de départ peuvent constituer des pistes d’explications.

Les motivations des entrepreneurs naissants et nouveaux pour créer une entreprise au Qatar sont restées inchangées depuis 2019. La volonté de devenir riche est de loin le facteur numéro 1, puis viennent respectivement le besoin de gagner sa vie car les emplois sont rares, le souhait de faire une différence dans le monde et enfin la volonté de perpétuer une tradition familiale. À titre de comparaison, les résultats du GEM 2021 en France placent le besoin de gagner sa vie en première position.


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De façon peut-être contre-intuitive, l’écart entre les genres était minime, en 2019, pour les entreprises établies et quasiment à parité pour les entreprises naissantes et nouvelles. Le Qatar faisait alors figure d’exception. Reste que cette situation n’a pas duré. Depuis 2020, on observe une différence notable entre les hommes et les femmes sur toutes les phases de la création d’entreprise. Alors que la perception des opportunités est haute et quasiment à parité entre les hommes et les femmes, les différences se creusent sur la perception de leurs compétences entrepreneuriales et sur la peur de l’échec. Les femmes ont une perception moindre de leurs capacités à entreprendre et une peur de l’échec plus élevée. En cela, la population des entrepreneuses au Qatar n’a rien de spécifique.

Les aspirations et les motivations des entrepreneuses sont dans le même ordre que leurs homologues masculins avec la volonté de devenir riche en première position mais elles sont plus nombreuses que les hommes à voir la création d’entreprise comme un moyen de gagner leur vie. Enfin, si les femmes ont souvent des intentions entrepreneuriales plus élevées que les hommes il semblerait qu’elles aient plus de difficultés à transformer ces intentions en entreprises pérennes.

Quel avenir pour cette transition économique ?

Le dernier rapport du Global Entrepreneurship Monitor sur l’année 2021 au Qatar note que les politiques publiques durant la pandémie du Covid n’ont pas toujours été particulièrement propices au soutien de l’activité entrepreneuriale. En dépit d’un écosystème toujours considéré comme favorable avec notamment un large réseau d’incubateurs efficaces et des politiques fiscales encourageantes, les experts considèrent que la facilité et la rapidité d’accès à l’information pour les entrepreneurs auprès des agences gouvernementales restent limitées.

Une transition économique de cette ampleur demande du temps non seulement pour mettre en place un écosystème incitatif mais surtout pour insuffler un esprit entrepreneurial au sein de la population afin de considérer la création d’entreprise comme un choix de carrière possible et valorisé. Il apparait aussi important d’accompagner spécifiquement les entrepreneuses dès les premières phases de la création afin de réduire l’écart avec leurs homologues masculins.

S’il est encore trop tôt pour mesurer un éventuel effet Coupe du monde sur la création d’entreprise au Qatar, les politiques publiques possèdent ainsi d’ores et déjà des indications claires sur les différents points de friction à atténuer.


Ahmad Hawi, Directeur général adjoint Gestion des données et gouvernance à la Banque de Développement du Qatar, a également contribué à la rédaction de cet article.

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