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Quelle industrie spatiale après la Covid-19 ?

Le poids de l’industrie spatiale mondiale était estimé en 2019 à 366 milliards de dollars. NASA / Flickr, CC BY-SA

L’image d’une fusée Falcon coiffée de la capsule Crew Dragon, conçue et exploitée par la société privée SpaceX, emportant au mois de mai 2020 deux astronautes américains à destination de la station spatiale internationale, a frappé l’opinion publique mondiale. Comme celle de son amerrissage dans le golfe du Mexique, quelques semaines plus tard, au début du mois d’août, avec deux autres astronautes. Ces images sont à la mesure des transformations profondes qui affectent l’industrie spatiale depuis quelques années.

Au niveau mondial, le secteur représente aujourd’hui un ensemble très remarquable de quelques 366 milliards de dollars américains, selon les dernières estimations de la Satellite Industry Association pour 2019, en croissance de 1,7 % par rapport à l’année précédente.

À l’image de la société SpaceX précédemment mentionnée, l’initiative privée y prend une part croissante, attirant l’attention de fonds d’investissement de plus en plus nombreux et importants et générant, d’année en année, un nombre très significatif d’opérations de levée de fonds ou de croissance externe par acquisition (8 en 2018, 11 en 2019, 8 dans les premiers mois de l’année 2020 hors Covid-19 pour le seul marché américain).

Dépendance à la conjoncture

Cette effervescence révèle toutefois à l’analyse de nombreuses fragilités et par conséquent, quelques limites. La pérennité de ces nouveaux projets privés, très consommateurs en capital, dépend notamment pour une large part de la capacité de financiers externes à les soutenir et par conséquent, non seulement de la confiance qu’inspirent les projets, mais aussi de la conjoncture économique, nationale et internationale.

Le succès des nouveaux entrants sur le marché des activités spatiales est bâti sur des stratégies agressives fondées sur une capacité à décider plus rapidement, sur une prise de risques accrue, sur une tolérance à l’échec, sur l’acceptation de niveaux de fiabilité moindres, mais aussi pour la plupart d’entre elles, sur des innovations d’usage et non de produits (à l’exception peut-être des micro et nanosatellites).

Le 30 mai dernier, deux astronautes américains effectuaient le premier vol habité confié à une firme privée. Gregg Newton/AFP

Leurs modèles industriels rappellent celui des compagnies low cost dans l’aérien ou les télécommunications. L’un des indices de ces faiblesses est la vogue du « re-use » (réemploi, réutilisation) des lanceurs ou des satellites que l’on maintient en activité au-delà de la date prévue pour leur fin de vie de produits. Cette vogue a pu séduire dans un contexte de très grande sensibilité aux pollutions de toute nature, à commencer par celle provoquée par l’accumulation de débris spatiaux dans l’espace proche.

Mais la question peut être posée de savoir si elle ne relève pas davantage d’une approche « low-price » (plus conforme à la stratégie d’opérateurs entrants sur un marché ouvert à la concurrence) que d’une approche low cost (attentive à l’économie des moyens et à la préservation de l’environnement).

Le refus du cadre juridique existant de la part de plusieurs de ces opérateurs entrants, quand il ne s’agit pas de la volonté affichée de le défier pour certains d’entre eux en s’en exonérant totalement, éloigne ces stratégies du modèle de l’innovation disruptive, théorisé par Clayton M. Christensen dans son livre Innovator’s Dilemma en 1997.

Nouvelles vulnérabilités

La crise provoquée par la pandémie de la Covid-19 et les décisions de confinement des populations qu’elle a justifiées pourraient avoir rebattu les cartes et ouvrir une nouvelle phase dans l’évolution des activités spatiales. Elles affectent le secteur spatial au même titre que tous les autres secteurs industriels, avec un impact différencié selon les activités. Le décalage des calendriers de lancement, l’arrêt de nombreuses chaînes de production de satellites, l’assèchement des financements privés ont désorganisé les opérateurs émergents, provoquant ici ou là des vulnérabilités nouvelles.

Dans un contexte devenu incertain, et pour des raisons différentes, quelques-uns de ces opérateurs (OneWeb, Intelsat) ont jugé préférable de se mettre sous la protection du Chapitre 11 de la loi américaine sur les faillites.

Il est vrai que leurs difficultés étaient déjà là. Et quand une solution aurait été trouvée pour OneWeb à l’initiative d’un consortium original entre le gouvernement britannique et l’opérateur indien Bharti Global, il n’est pas sûr que cette solution soit définitive et qu’elle ne soulève pas à son tour d’inextricables problèmes nouveaux.

D’une étude réalisée au mois d’avril 2020 par le cabinet PwC, il ressort des conclusions contrastées sur la résilience des activités spatiales. Apparemment, trois ensembles d’activités devraient continuer à dominer le secteur : l’observation de la terre, les communications spatiales et la navigation par satellites. Mais chacun d’eux enregistre de nouvelles vulnérabilités qui peuvent aussi bien obérer leur avenir.

La mobilisation des financements au service du maintien de l’activité dans le secteur de l’observation de la terre pourrait s’effectuer au détriment de l’effort de recherche-développement dont le secteur a pourtant besoin, notamment dans le domaine du traitement des données spatiales au moyen d’algorithmes auto-apprenants (ou apprentissage automatique, ou machine learning).

Le succès des communications spatiales dépend du développement d’une industrie de service déployée en aval de ses activités, qui doit surveiller ses coûts pour y parvenir. Les activités liées à la navigation spatiale ont révélé leur trop grande dépendance à l’égard des équipementiers chinois. Il leur faudra la corriger par des stratégies de diversification ou de relocalisation.

L’avenir dépend des décisions publiques

Plus que jamais l’avenir des activités spatiales, en Europe notamment, même recentrées autour de ces grands types d’activités, dépend de décisions publiques qui en conditionnent la pérennité.

D’abord, la capacité des États à organiser la mise en place d’écosystèmes industriels autour de quelques grands programmes ambitieux, par une politique de commandes publiques ciblées et intelligentes. Il n’est pas indifférent d’observer la façon dont la NASA conduit le programme ARTEMIS, dont l’objectif est d’amener un équipage sur le sol lunaire d’ici 2024, et les stratégies collaboratives des opérateurs concernés qu’il déclenche. Ici c’est l’initiative National Team, conduite par Blue Origin (créée par Jeff Bezos, PDG d’Amazon) et là, c’est la C-Band Alliance entre les quatre principaux opérateurs mondiaux de systèmes à satellites.

Ces initiatives industrielles, toutes américaines ou nord-américaines, ne font pas mystère de leur intention de se fournir auprès de fabricants nord-américains et de pratiquer ainsi une politique de préférence industrielle nationale.

Ensuite, la sanctuarisation d’actifs industriels sensibles dans le secteur spatial. C’est notamment ce qu’a commencé à le faire l’Europe, par des politiques de contrôle des investissements étrangers qui soumettent systématiquement à autorisation les opérations de prises de participations financières, susceptibles de correspondre à des stratégies ou des politiques de prédation ; mais qui favorisent également le retour des expatriés et l’attractivité de nombreux talents étrangers, au sein de véritables clusters spatiaux, construits sur la symbiose d’une activité de recherche, de capacités industrielles et d’une volonté politique.

La préférence industrielle nationale devrait devenir une tendance forte dans l’industrie spatiale ces prochaines années. Piqsels.com, CC BY

Cette vigilance est d’autant plus nécessaire qu’un mouvement de consolidation est en cours. Il prend la forme d’opérations de défaisance de fonds d’investissements et de croissance externe de la part de groupes industriels confirmés ou d’entrants, ayant acquis le statut de licornes.

Il concerne des entreprises petites ou moyennes créées au cours des dernières années, très innovantes, disposant d’un début de savoir-faire industriel et surtout, de brevets. Pour continuer à investir dans leur recherche-développement ou à peser face aux grands donneurs d’ordre, elles ont besoin de capitaux. Elles sont ainsi des cibles désignées, qu’il faut protéger par un régime de contrôle des investissements étrangers adapté.

Enfin, une vigilance accrue à l’égard de situations de monopoles ou d’oligopoles résultant d’une fracture des marchés entre un ou deux opérateurs dominants et une multitude d’opérateurs de petite ou moyenne importance. Cette fracture, si elle se creuse, pourrait être fatale à l’émergence de nouveaux opérateurs européens.

Nul doute qu’avec la multiplication d’opérateurs privés et leur rôle croissant, le droit de la concurrence, national et international, connaîtra d’importants développements dans le secteur des activités spatiales au long des années qui viennent.

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