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Groupe de personnes différentes face à un mur
La notion de personne racisée a émergé ces dernières années dans le débat public et la politique. Pexels

Qu’est-ce qu’une personne « racisée » ? Trois définitions pour éclairer le débat

Nécessaire au débat et à la lutte contre le racisme pour les uns, la notion de « personne racisée » apparaît à d’autres comme la « pire insulte qui soit » ou comme un « des mots les plus épouvantables du vocabulaire politique ».

Qu’est-ce donc qu’une personne racisée et pourquoi cette notion fait-elle tant polémique ? Il existe aujourd’hui une diversité de définitions et cela occasionne malentendus et confusions dans le débat public.

Au moins trois définitions coexistent et une personne racisée renvoie respectivement à :

  1. Une personne non-blanche.

  2. Une personne victime de racisme.

  3. Une personne qu’on qualifie en anglais académique de « racialisée » (« racialised ») et il faut a minima entendre par que certains considèrent cette personne, fût-ce à tort, comme étant membre d’une race biologique. Des auteurs ajouteraient des conditions, par exemple l’existence d’inégalités entre les groupes qui rassemblent ces personnes mais je les mets de côté car elles n’affectent pas fondamentalement l’analyse qui suit.

Qu’entend-on en revanche ici par race biologique ? Certaines définitions contemporaines ne font intervenir que l’apparence physique, éventuellement héréditaire et /ou l’origine. D’autres vont plus loin et exigent en plus que des facultés et/ou un tempérament héréditaires soient partagés par (quasiment) tous les membres de chaque race et uniquement par eux. Dans ce sens, nous savons aujourd’hui que les races n’existent pas chez les êtres humains.

Ces trois définitions étant distinguées, on peut maintenant s’essayer à clarifier plusieurs controverses glanées dans le débat public.

Tous les non-Blancs et rien que les non-Blancs ?

Les non-Blancs sont-ils tous racisés et sont-ils les seuls à l’être ? C’est évident si on retient la définition 1 et on peut en conséquence avoir du mal à comprendre comment cela peut être remis en question. C’est toutefois faux si on retient la définition 3 qui identifie les personnes racisées aux personnes racialisées et que l’on comprend « Blancs » et « non-Blancs » comme il est d’usage dans le débat académique contemporain, à savoir comme désignant justement des personnes racialisées.

Si on fait ces choix, « Blancs » et « non-Blancs » sont par définition racisés.

Concrètement, ma compagne est racisée car d’aucuns la considèrent comme appartenant à une des prétendues races biologiques « non-blanches » mais je le suis également puisque certains me considèrent comme appartenant à une prétendue race biologique « blanche ».

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Qu’en est-il si on retient la définition 2 et que les personnes racisées renvoient aux victimes de racisme ? Tous les non-Blancs sont-ils victimes de racisme et sont-ils les seuls à l’être ? Certains, dans le débat public et académique, répondent par l’affirmative et leur réponse repose à mon sens sur deux hypothèses.

La première est que les Blancs seraient « dominants » dans le sens qu’ils seraient en moyenne mieux lotis que les autres groupes racialisés et ce, selon certains indicateurs comme le revenu, le pouvoir politique, l’exposition aux bavures policières, etc.

La seconde hypothèse est que les « victimes de racisme » ne seraient par définition rien d’autre que les membres des groupes racialisés « dominés », c’est-à-dire ceux qui seraient en moyenne moins bien lotis du point de vue de ces indicateurs.

Les personnes racisées seraient donc les membres des groupes racialisés « dominés » et, si les Blancs « dominent » la société française actuelle, alors ils n’y sont pas victimes de racisme et ne sont donc pas racisés selon la définition 2.

Les non-Blancs sont quant à eux tous victimes de racisme et, partant, racisés et ce, quel que soit leur vécu ou leur position sociale personnelle. Ce qui compte, c’est la situation moyenne de leur groupe racialisé.

Les choses changent si on remet en cause l’une ou l’autre de ces deux hypothèses et, par exemple, si on retient une autre définition possible pour le racisme et qu’on considère que les « victimes de racisme » renvoient plutôt aux personnes ayant été la cible d’actes motivés par certaines attitudes comme l’hostilité raciale ou par la croyance qu’elles appartiendraient à une race biologique inférieure. On peut dans ce cas au moins imaginer le cas d’une personne non-blanche qui ne serait pas racisée car elle n’aurait jamais été victime de (ce) racisme ainsi que le cas d’une personne blanche qui en aurait été victime, fût-ce ponctuellement et qui serait donc racisée.

Un retour de la race ?

Deuxième controverse : assiste-t-on avec la notion de personne racisée à une résurgence de la notion de race ? Classe-t-on par exemple les gens « sur la base de leur origine » voire « en fonction de critères dignes d’une exposition coloniale » ?

On peut le penser si on retient la définition 1, qui définit « personne racisée » comme « personne non-blanche », et qu’on la comprend comme faisant référence à des personnes qui ne seraient pas de « race biologique blanche » et qui seraient distinguées de personnes qui, elles, le seraient.

Cette implication disparaît toutefois si on stipule comme je l’ai fait précédemment que Blancs et non-Blancs renvoient non pas à des races biologiques mais à des groupes de personnes racialisées qui, pour rappel, rassemblent des personnes que certains considèrent comme appartenant à une prétendue race biologique.

Si on comprend de cette manière la définition 1 ou qu’on retient les définitions 2 ou 3, alors on ne prend pas position sur la question de savoir si des races existent en soutenant que les personnes racisées, elles, existent.

Le chercheur (et actuel ministre de l’Éducation) Pap Ndiaye lors d’une conférence en 2021.

Je ne suis pas qu’une victime

Supposons à présent qu’on vous qualifie de personne racisée. En seriez-vous réduit à un statut ou à une identité de victime ?

Déjà, aucune des trois définitions proposées ne réduit les personnes racisées à quoi que ce soit : elles définissent une personne racisée comme une personne qui possède une certaine caractéristique (ex : être victime de racisme) et non comme une personne dont l’identité se réduit à cette caractéristique.

Votre interlocuteur peut donc très bien reconnaître les différentes facettes de votre identité. Un autre pourrait certes vous réduire à n’être qu’une personne racisée ou accorder simplement trop d’importance à l’idée que vous seriez racisé mais ce serait alors sa faute et non celle de la notion de personne racisée.

Ensuite, votre interlocuteur n’utilise pas forcément la définition qui fait intervenir la notion de victime, à savoir la 2, et il veut peut-être uniquement dire que certaines personnes vous considèrent comme étant membre d’une prétendue race biologique.

Supposons enfin que votre interlocuteur vous qualifie bien de personne racisée dans le sens 2 : pour lui, vous seriez victime de racisme. Dans de nombreux contextes, ne peut-on pas au moins lui reprocher de vous catégoriser sans posséder les informations permettant de le faire ? Que sait-il de ce que vous avez vécu ? En ce qui me concerne, je ne sais par exemple pas si vous avez déjà fait personnellement l’expérience de l’hostilité raciale…

Le reproche fait mouche pour certaines définitions du racisme mais il manque en revanche sa cible dans le cas de la définition étudiée précédemment qui permettait d’identifier la catégorie des racisés et celle des groupes racialisés « dominés ». Comme je l’ai dit, la question de savoir si vous êtes « dominé » dépend en effet non pas de votre expérience personnelle mais de la situation moyenne de votre éventuel groupe racialisé.

Une notion utile à la recherche ?

La notion de « personne racisée » est-elle enfin une notion utile, voire indispensable à la recherche scientifique ? Au point où nous en sommes, on comprend déjà que des gens peuvent ne pas être d’accord sur cette utilité tout en employant des définitions différentes et, partant, en ne parlant pas de la même chose. Qu’en est-il sur le fond ?

L’intérêt pour la recherche des définitions 1 et 2 ne me saute pas aux yeux : pourquoi parler de « personne racisée » alors qu’on pourrait parler directement de « personne non-blanche » ou de « personne victime de racisme » ?

Même si ça ne semble pas indispensable et qu’on pourrait également chercher à défendre l’emploi du terme « racialisé », il est en revanche utile d’avoir un mot pour qualifier à peu de frais le phénomène consistant à être considéré par certains comme appartenant à une prétendue race biologique.

Cela, car les chercheurs s’appuient aujourd’hui (entre autres) sur ce phénomène afin de penser le racisme et, plus généralement, les phénomènes « raciaux » de nos sociétés. Tout comme on dira qu’être considéré comme appartenant à une prétendue race biologique – être racisé si on retient la définition 3 – est une condition nécessaire pour pouvoir être victime de racisme, on pensera par exemple la discrimination raciale comme une discrimination frappant quelqu’un en raison de son assignation à une prétendue race biologique, autrement dit de sa racisation dans le sens 3.

Quoi qu’il en soit de leur utilité pour la recherche, les trois définitions que j’ai présentées peuvent être utilisées pour dire des choses vraies, qui ne font pas resurgir le concept de race et qui ne réduisent pas les personnes qu’elles catégorisent.

Mais, selon la définition que l’on choisit, on ne dit toutefois pas les mêmes choses et c’est à l’origine de polémiques qui n’ont pas lieu d’être. Plus important serait qu’on s’intéresse à tel emploi de telle définition, par tel acteur, dans tel contexte : nous aide-t-il à mieux prendre la mesure, sur le plan théorique comme sur le plan pratique, du fait qu’il y a des personnes qui sont considérées comme appartenant à de prétendues races biologiques « blanches » et « non-blanches » et que certaines d’entre elles sont victimes de racisme ?


L’auteur a récemment publié « Dis, c’est quoi le racisme ? » aux éditions Renaissance du Livre.

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