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Regards croisés sur les émotions au quotidien des enseignants-chercheurs

Le plaisir de la transmission, au coeur du métier. Pexels, CC BY-SA

Cet article est publié dans le cadre de la Fête de la science, qui a lieu du 1er au 11 octobre 2021 en métropole et du 5 au 15 novembre 2021 en outre-mer et à l’international, et dont The Conversation France est partenaire. Cette nouvelle édition a pour thème : « Eureka ! L’émotion de la découverte ». Retrouvez tous les événements de votre région sur le site Fetedelascience.fr.


Aux yeux du grand public, « être enseignant-chercheur » c’est « être un prof à la fac ». En effet, l’exhaustivité de ce métier reste souvent méconnue. Être enseignant-chercheur, c’est démultiplier les missions, missions qui parfois se complètent, souvent se chevauchent, et à d’autres moments entrent en conflit. Cela peut générer des émotions complexes qui fluctuent dans le temps.

Dans cet article, nous vous proposons de croiser les expériences et le vécu de trois enseignants-chercheurs pour vous faire découvrir les multiples facettes de ce métier.

Caroline Bernal : « Des expériences enrichissantes »

Mes premières expériences marquantes dans la recherche n’étaient pas celles que je pensais avoir. Je me suis retrouvée très tôt en tant que jeune doctorante auprès des enfants, de leurs parents, des enseignants mais aussi des directeurs d’école afin de les sensibiliser à la pratique d’activité physique.

C’est la pluralité de mes démarches de recherche que j’apprécie : rencontrer les populations, les interroger, mesurer leurs progrès, et puis ensuite formaliser, écrire et partager ces histoires humaines à travers la rédaction d’articles scientifiques et de communications dans des congrès.

Aujourd’hui, seulement un an après la fin de ma thèse, je viens d’obtenir un poste d’enseignant-chercheur à l’Université de Nîmes, en filière Staps. Je suis également membre de l’Unité Propre de Recherche (UPR) APSY-V. J’ai un sentiment étrange d’être à la fois jeune, naïve, mais aussi d’avoir grandi en peu de temps.

Mes spécialités de recherche et d’enseignement sont la psychologie du développement (l’enfance et l’adolescence) et la promotion des comportements de santé. Ils font partie de mon mode de vie et sont mes arts d’expression, cela dépasse ma simple carrière.

Je vois le métier d’enseignant-chercheur comme une transversalité, un art de jongler. Le lien entre recherche et enseignement est très clair, mais, il est moins clair avec tout ce qui touche à l’administratif. À vrai dire, débutante dans le métier, je n’ai pas encore été clairement confrontée à cet aspect comme le sont mes collègues avec qui je co-écris cet article.

Chercheur, un métier à la rencontre des populations. Pexels, CC BY

Ce que je souhaite à présent, c’est de continuer à vivre des expériences de recherche enrichissantes, comme celles déjà effectuées et qui m’ont marquée à tout jamais. Je souhaite aussi donner le meilleur aux étudiants, qu’ils se souviennent de moi plus tard, de mes enseignements et qu’ils soient les plus épanouis possibles. Je sais que je suis idéaliste, mais je crois que j’aime cet idéalisme.

Parfois, il est utile de se sentir dans un conte de fées où tout va bien, même si la confrontation avec la réalité peut parfois être dure. J’ai la chance d’être à l’université de Nîmes et dans l’UPR APSY-V. Je m’y sens bien, avec des gens qui me comprennent et qui partagent mes expériences. Je pense que le secret est là : être bien entouré, être en accord avec soi-même et ses valeurs, et valoriser l’entraide.

Aurélie Goncalves : « Terrifiée et exaltée par le challenge »

En poste depuis 2017, mon parcours de chercheur, puis d’enseignant-chercheur, a été jalonné d’un panel d’émotions important. J’évoque initialement un parcours de chercheur car ma thèse était au sein d’un laboratoire INRA-Inserm-Université en nutrition, sur le versant biologie/biochimie. J’étais à l’époque l’image que l’on a du chercheur qui est enfermé dans un laboratoire avec une pipette, des boites de pétri pour la culture de cellules, et qui est entouré de grosses machines d’analyse.

Ce n’est qu’après ma thèse, que j’ai découvert l’enseignement en assurant un poste d’attachée temporaire d’enseignement et de recherche (ATER). À mon grand étonnement, cette année fut une révélation personnelle et professionnelle. Mon parcours démontre donc que choisir une branche ou un métier à 18 ans n’est pas un exercice aisé, puisqu’il m’aura fallu 9 ans de plus.

Dès mon recrutement à l’Université de Nîmes, j’ai eu en charge de créer la formation Staps. J’étais à la fois terrifiée de ne pas réussir à relever ce challenge, mais aussi exaltée de pouvoir tout construire. J’ai donc très tôt découvert les multiples charges administratives associées au métier d’enseignant-chercheur, qui à mon sens génèrent beaucoup de frustrations et de contrariétés, certes nécessaires, au quotidien.

Les tâches administratives, une charge incontournable.

Arrivée à Nîmes, j’ai complètement dû revoir mes thématiques de recherche afin de m’adapter à mon environnement et à mes collègues. J’ai abandonné mon expertise en sciences de la vie pour m’acclimater aux sciences humaines et sociales. Devoir tout recommencer a eu pour conséquence une réduction drastique de mes publications, ce que l’on peut appeler dans notre métier un « trou de publication », mais cela en valait la peine.

Cela a été l’occasion d’œuvrer pour créer un nouveau laboratoire de recherche portant sur les vulnérabilités et mobilisant les compétences des chercheurs en psychologie et en Staps. Quelle joie à présent de porter des projets de recherche communs, de s’enrichir de l’expertise de mes collègues qui travaillent avec passion.

Surtout, même si en fonction des périodes de l’année ce métier est un véritable ascenseur émotionnel, il n’y a pas plus grande satisfaction qu’un·e étudiant·e vous remerciant pour l’avoir accompagné·e durant quelques années de sa vie.

Élodie Charbonnier : « Une ambivalence émotionnelle »

En poste à l’Université de Nîmes depuis 2014, ces années d’exercice ont été génératrices d’émotions souvent intenses, parfois agréables, et parfois un peu moins.

Mes premières heures d’enseignements ont été source d’inquiétudes, notamment concernant ma légitimité à assurer cette fonction en raison de mon âge. Se confronter à 500 personnes qui vous fixent dans un amphithéâtre pendant trois heures est une expérience étrange, mêlant le plaisir de peut-être créer de nouvelles vocations et la peur de ne pas bien transmettre, de ne pas intéresser, de ne pas bien former. Les années faisant, les inquiétudes se sont estompées, mais le plaisir est resté.

Mes activités de recherche me confrontent elles aussi à un vécu émotionnel parfois complexe. Quelle joie de voir un article accepté et publié dans une revue scientifique, quelle frustration d’en voir un refusé. En outre, les faibles contraintes qui nous sont imposées pour la recherche nous offrent une extrême liberté, mais peuvent aussi conduire à certains glissements vers d’autres tâches plus urgentes (demande d’étudiants, problèmes d’emplois du temps, etc.). Cependant, au sein de mon unité de recherche, nous prônons la collaboration et l’entraide. Ainsi, en mettant bout à bout nos petits temps de recherche nous arrivons à faire de grandes choses, ce qui est source d’une grande satisfaction pour moi.

Enseigner en amphithéâtre peut être particulièrement impressionnant pour un jeune professeur. Pexels, CC BY

Enfin, la dernière mission qui incombe aux enseignants-chercheurs, et qui n’était pas réellement quelque chose que je souhaitais, ni d’ailleurs pour laquelle j’ai été formée, ce sont les charges et responsabilités administratives. En première intention, j’ai assuré cette mission par contrainte car elle m’éloignait des fondamentaux de mon métier que sont l’enseignement et la recherche. Mais au fil du temps, ces responsabilités ont aussi été source de fierté car grâce à elles j’ai pu participer au développement de mon établissement en portant une liste aux élections professionnelles, m’engager pour promouvoir l’accompagnement des étudiants en assurant le rôle de référente discrimination, ou encore m’investir pour permettre de bonnes conditions nécessaires au développement de nos recherches en créant et en prenant la direction de l’UPR APSY-V.

Pour conclure, je pense qu’être un enseignant-chercheur c’est finalement être un couteau suisse et avoir la capacité à accepter l’ambivalence émotionnelle induite par ce métier.

Transmettre la passion

Comme vous avez pu le constater au travers de ces témoignages, être enseignant-chercheur est avant tout un métier de transmission. Transmission des savoirs, mais avant toute transmission d’une passion qui nous anime. Il ne s’agit pas d’un métier mais plutôt d’un entremêlement de plusieurs métiers qui fait fluctuer nos émotions au gré de nos missions. Nous espérons à travers ces témoignages vous avoir permis de découvrir les êtres et les sensibilités qui se cachent derrière ce métier.

Vous percevrez peut-être d’un œil neuf votre enseignant de biologie passionné mais que vous trouviez étrange, celui en psychologie qui n’arrivait pas à prendre le temps de répondre à tous les mails. Peut-être que vous trouverez dans ces témoignages un certain réconfort en tant que jeune enseignant-chercheur dépassé. Peut-être que vous y trouverez une vocation que vous n’osiez pas (vous) avouer.

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