Nos modes de vie modernes nous donnent de moins en moins d’occasions de contact avec la nature. Shutterstock

Retrouvons une culture commune de la nature

Avant de commencer à lire ce texte, fermez les yeux et rejoignez un espace de nature qui vous est cher : une plage, une forêt, votre jardin… Pensez-vous pouvoir toujours y aller ? Pas si sûr, dans le contexte de crise que connaît la biodiversité.

Habitats, espèces et individus disparaissent à une vitesse vertigineuse, et les activités humaines sont les moteurs directs de cette catastrophe. L’IPBES l’a d’ailleurs réaffirmé publiquement en mai dernier à Paris, en publiant un nouveau rapport alarmant sur l’état de la biodiversité.

Pour la première fois dans l’histoire, ces experts ont ajouté que, sans changement fondamental de nos visions du monde, de nos valeurs et de nos modèles politiques et économiques, nous ne pourrons atteindre aucun des objectifs de durabilité adoptés depuis quelques années. Même ces espaces de nature qui vous sont chers disparaîtront sans doute.

De moins en moins d’expériences de nature

Nos modes de vie ne nous encouragent pas à flâner dans la nature… Et même les enfants, à un âge où le contact avec la nature est pourtant susceptible d’être le plus important, jouent de moins en moins dehors.

C’est pendant l’enfance que nous construisons notre cadre mental de référence, cet ensemble de notions et de valeurs à partir desquelles nous évaluerons plus tard ce qui est bien ou non. Or ce cadre de référence intègre de moins en moins la nature dans nos quotidiens.

Nous oublions même que nos parents et nos grands-parents attachaient une importance bien supérieure à la nature : nous estimons souvent que la place que nous lui donnons est bonne et suffisante, sans imaginer qu’elle est plus faible qu’une ou deux générations avant. C’est ce que le psychologue Peter Kahn Jr. appelle « l’amnésie environnementale générationnelle ».

La nature écartée de nos cultures

Cette perte de contact se traduit même collectivement dans notre vocabulaire. Dans l’édition 2015 du dictionnaire Oxford Junior, certains mots utiles à la description de la nature avaient disparu – comme canary (canari) ou blackberry (mûre) –, au profit de mots courants qui désignent des nouvelles technologies (comme blog ou… Blackberry). De façon générale, la culture en langue anglaise (films, romans, chansons pop), a depuis un siècle eu tendance à écarter les mots précis d’espèces de plantes ou d’animaux.

On retrouve ce penchant dans l’évolution de la filmographie Disney depuis 1937. Bien que la nature n’ait pas disparu, on constate l’apparition depuis les années 1980 de longs-métrages où les plantes et les arbres sont absents de la plupart des paysages extérieurs : des dessins animés comme Wall-E, Basil, Détective privé, Le Bossu de Notre-Dame, Monstres & Cie, ou encore Ratatouille, ont quasiment éliminé la verdure.

Est-ce le signe que la nature perd de sa valeur à nos yeux ?

Une source inépuisable pour l’imagination

Ce serait oublier la large gamme de services rendus par la nature aux sociétés humaines : de la nourriture à la purification de notre air, en passant par l’eau. Sans elle, nous ne connaîtrions pas les mêmes conditions de vie.

Prenons quelques exemples directs. Par exemple, la nature nous fait du bien. Les psychologues et les neurologues le confirment : se trouver dans un espace vert restaure notre attention mentale, réduit notre stress, nous aide aussi à récupérer plus rapidement d’opérations ou de maladies.

Elle constitue par ailleurs pour les enfants un incroyable stimulateur d’imagination : rappelez-vous quand vous jouiez dehors, toutes ces histoires que vous pouviez vous raconter avec un bout de bois, les défis que vous vous lanciez pour traverser la rivière (peuplée de crocodiles !), la joie que vous aviez quand vous invitiez vos parents à « prendre le thé », préparé avec un peu de cailloux, de la terre, de l’eau, un peu d’herbe et quelques feuilles…

Parce qu’elle n’a pas été « fabriquée » par un humain, la nature offre une infinité de possibles ; elle est ouverte à tous les défis et toutes les imaginations. Comme le rappelle Louise Chawla, psychologue de l’environnement, un enfant qui joue dehors, librement et sans contrainte, prend confiance en son corps en se lançant des défis et en testant ses compétences ; il gagne en capacité et en autonomie.

Enfin, de façon plus intime, entrer en expérience avec la nature, dans ses dimensions cognitives mais aussi émotionnelles ou affectives, peut sans doute nous reconnecter à ce vivant non humain que nous ne maîtrisons pas, que nous ne comprenons pas, ces êtres en liens complexes et dynamiques. Cette « part sauvage du monde », comme l’appelle la philosophe Virginie Maris, sauvage qui est finalement partout tout autour de nous.

Osons parler de nature !

Nous avons tous vécu des expériences de nature, que nous gardons généralement pour notre sphère privée. Parler de nature et de biodiversité, dans notre société moderne, c’est en effet bien souvent passer pour une rêveuse, une artiste, une enfant… quelqu’un de pas très sérieux. Rêvasser au bord de la mer ou s’alarmer du silence assourdissant des oiseaux dans les grandes plaines céréalières, c’est être « trop émotive ».

Un monde sans biodiversité serait pourtant comme un monde ne connaissant qu’un seul style musical… Un monde sans mots pour décrire et parler de la nature, c’est un monde de l’oubli progressif.

Pourquoi ne pas se charger collectivement de remettre la nature dans notre culture commune ? Nous en avons tous des traces et des expériences. Plutôt que de les garder pour nous, pourquoi ne pas les partager avec nos enfants, nos proches, nos amis ; puis nos collègues, nos voisins… des cercles de plus en plus larges ? De la même façon que nous partageons nos dernières découvertes musicales, le dernier roman que nous avons dévoré, ou la dernière vidéo que nous avons dénichée !

Par tous ces témoignages, ces transmissions et ces partages, nous pourrons aider à ce que la nature et la biodiversité reviennent dans l’espace public, dans les visions collectives de « ce que à quoi nous tenons ».

Il est peut-être encore temps

Car, bonne nouvelle, la biodiversité se montre très réactive : dès lors qu’on s’en soucie, à temps, elle peut se restaurer. Quand vous arrêtez de mettre des pesticides dans votre jardin, les papillons reviennent en un ou deux ans ; quand l’Union européenne décide collectivement de faire un moratoire sur la pêche au thon rouge en Méditerranée, les populations augmentent en quelques années, à tel point que la pêche a pu reprendre cette année.

Mais il faut aller vite, avant que tout disparaisse. Voilà donc ma proposition en cette rentrée : reprenons contact avec la nature dans notre quotidien, et n’ayons plus l’impression d’y perdre notre temps ; puis parlons-en, autant que nous parlons de nos autres découvertes, positives ou négatives.

Tout ceci contribuera à recréer une culture commune de la nature, à remettre la nature dans notre histoire collective ; ce qui nous encouragera à se soucier de nouveau d’elle, à ne plus la détruire.

En 1968, Romain Gary écrivait qu’à force de ne plus se soucier du sort des éléphants et des autres espèces qui ne nous servaient « à rien », nous allions devenir robots. Alors, sans plus attendre, recréons une culture de la nature ! Elle se restaurera… et nous pourrons rester vivants.