Sanglots, frissons et uppercut : la démocratie au risque des émotions

«Ulysse à la cour du roi Alcinoos», tableau de Francesco Hayez, 1814-1815. Museo di Capodimonte (Naples)/Wikimedia

Dans son dernier roman, Sylvain Tesson raconte avec malice comment le récit d’Homère sur l’odyssée d’Ulysse fourmille d’émois politiques atemporels. Les émotions ont toujours gouverné l’univers politique. Pourtant, depuis quelques années, on a l’impression qu’elles s’invitent dans notre quotidien politique de façon beaucoup plus intrusive et explosive, et parfois jusqu’au malaise.

D’une certaine manière, l’actualité récente du gouvernement Philippe illustre bien ce tournant émotionnel qui transforme, de façon insidieuse, notre relation non seulement à l’État, mais aussi à la citoyenneté et au territoire. Retour en images sur trois séquences saisissantes de sanglots et de frissons.

Nicolas Hulot et Alexandre Benalla, le shaman dépité et les frissons citoyens

Les sanglots retenus de Nicolas Hulot (lors de sa démission impromptue sur France Inter) sont en phase avec notre attrait croissant pour un État qui serait à la fois omniscient et impuissant. La France aime ce moine-soldat-entrepreneur qui incarne si bien les inquiétudes et les espoirs des Français face au péril environnemental.

En le nommant au gouvernement, Emmanuel Macron a conforté l’idée que l’État avait une responsabilité morale sur les grands débats de société. La démission inopinée du militant écologiste sur le registre du regret et du dépit (jusqu’à ses larmes assumées sur le perron du ministère) consacre un shaman dépité beaucoup plus qu’elle ne raconte l’ambition d’un responsable d’État en charge de politiques publiques qui ne peuvent aboutir.

Un désarroi tout aussi déroutant nous envahit lorsque l’on découvre sur Internet les images (tirées d’un smartphone) montrant un garde du corps présidentiel plaquant violemment un jeune homme anonyme dans une manifestation. L’affaire Benalla est d’abord symptomatique d’une colère citoyenne à fleur de peau : en lisant les milliers de commentaires sur Internet, on perçoit le malaise immédiat des spectateurs, effarés par cette violence gratuite et en empathie viscérale avec ce jeune homme sans histoire. Les frissons de cette colère du nombril seront l’aliment initial, sans filtre ni médiation, d’une vaste indignation collective.

Gérard Collomb, la rédemption par le lieu

Le troisième malaise concerne la décision du ministre de l’Intérieur de quitter abruptement la place Beauvau pour préparer les élections dans sa ville de cœur.

Gérard Collomb, qui n’est pourtant pas un tendre en politique, argumente cet attachement territorial comme une évidence affective. Le territoire d’origine devient maternel et comme par magie, il surdétermine l’identité et le sens de l’engagement politique. L’esprit du lieu se passe d’explications, les électeurs comprendront.

Les sanglots de Nicolas Hulot, l’uppercut d’Alexandre Benalla et l’attachement lyonnais de Gérard Collomb sont mis en scène dans toute leur intensité grâce aux médias de l’immédiat et aux réseaux sociaux du numérique. L’information est frontale, elle nous saisit, elle nous touche au cœur et elle nous électrise (en deux clics). C’est l’impression enivrante que la politique se déroule dorénavant dans une communion-répulsion affective avec les événements et avec des acteurs de premier plan.

Le sang et les larmes du pouvoir

Pour décrypter la puissance du phénomène, il existe des travaux très convaincants en sociologie politique, en sociohistoire et en philosophie politique qui dévoilent l’entreprise d’envoûtement à l’œuvre. Les larmes recouvrent et masquent le sang du pouvoir, les affects sont les complices d’une manipulation des âmes où les puissants apprivoisent les passions.

Mais il manque au tableau une mise en équation qui se révèle aujourd’hui déterminante : c’est la combinatoire de ces perceptions sensibles, et non leur simple addition, qui formate dorénavant l’imaginaire politique.

Vu sous cet angle dynamique, le « tournant émotionnel » est profondément instable et disruptif, il devient le produit explosif et incontrôlable des trois promesses entremêlées. L’État omniscient, la citoyenneté du nombril et la magie des lieux sont des perceptions écorchées du vivre ensemble qui transforment, dans l’ivresse des égos du politique, les esthétiques de l’autorité, de l’engagement et de l’attachement au territoire.

La montée des populismes émotionnels

Notons enfin que le phénomène n’est pas une particularité made in France. Il se développe de façon tout autant explosive à l’étranger, et selon des formes démocratiques pour le moins inquiétantes.

Sur l’État omniscient par exemple, les élections récentes en Russie, aux États-Unis, en Italie et au Brésil montrent que pour conquérir le pouvoir, les vainqueurs se sont appliqués à surjouer une médiation hyperpersonnalisée de nature divinatoire. Vladimir Poutine, Donald Trump, Matteo Salvini et Jair Bolsonaro sont les shamans contemporains de l’anti-mondialisation, ils revendiquent avec ferveur un État surplombant et autoritaire tout en justifiant les contraintes terrestres de l’impuissance publique et de la loi du marché. L’incantation passe toujours avant la responsabilité (et les croyances avant l’esprit de réforme).

Sur la « citoyenneté du nombril », la montée du populisme émotionnel est observée partout dans le monde. Elle est sans équivoque concernant le rôle dorénavant donné aux émotions intimes dans le processus électoral : une vox populi par les tripes, en première intention, qui semble résolument désinhibée pour parler altérité, frontières, religion, famille… On découvre chaque jour de nouveaux buzzs sur Internet qui individualisent dans l’indignation les thématiques du chômage, de l’insécurité, des discriminations ou encore du terrorisme.

Enfin sur la magie des lieux, on observe un regain régionaliste sans précédent dans tous les systèmes politiques et quelle que soit la tradition démocratique en présence. Les effervescences observées en Catalogne et dans l’Italie du Nord sont la partie visible d’un « retour du local » plein de paradoxes. Les plaidoyers identitaires font cohabiter des élans d’émancipation et des replis sur soi, des euphories participatives et de véritables régressions sociales…

Un jeune supporteur de Jair Bolsonaro, le 7 octobre, dans une rue de Rio. Fernando Souza/AFP

C’est, d’ailleurs, peut-être cette ambivalence qui constitue la principale inconnue du cocktail émotionnel en formation. Il y a toujours eu du sang et des larmes dans les jeux de pouvoir mais la « démocratie sensible » impose ici un court-termisme charnel dont les corps intermédiaires ont bien du mal à prendre la mesure et, surtout, que personne ne parvient à circonscrire pour raconter l’horizon collectif de la politique.

Que faire ? Il faut travailler en profondeur l’idée que l’idéal démocratique est un combat à la croisée du non-coercitif et de la violence, de l’esprit et de la raison. Les shamans doivent (aussi) faire des politiques publiques et l’égo-citoyen participer à la construction d’une éthique de la responsabilité collective. La route sera longue.


Alain Faure a publié récemment « La politique à l’épreuve des émotions » (PUR 2017 en co-direction avec Emmanuel Négrier). Carnet de recherche: https://enigmes.hypotheses.org/

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