Sauver des vies avec des masques Decathlon : le pouvoir de l’innovation frugale

La création de valves adaptées au masque Decathlon et au matériel médical est une bel exemple d'innovation ouverte et collaborative. Marco Bertorello / AFP

Le 25 mars dernier, l’entreprise Decathlon a indiqué sur sa page Twitter avoir été sollicitée par « des centres de recherche, des hôpitaux et des universités dans plusieurs pays » souhaitant utiliser ou adapter son masque Easybreath.

Vue 3D du masque Easybreath. Compte Twitter de Decathlon

Celui-ci, initialement dédié au snorkeling (plongée avec masque et tuba), a comme particularité d’être un masque intégral permettant une respiration naturelle par le nez et/ou par la bouche. En réponse, Decathlon a tout d’abord partagé ses plans 3D et ses informations techniques avec les projets qui semblaient les plus sérieux et les plus avancés.

Cinq jours plus tard, le spécialiste français du sport a même décidé de bloquer les ventes de son masque « afin de mettre l’intégralité de ses stocks à disposition des personnels soignants et de secours », comme on peut le constater sur la page produit du site decathlon.fr.

Quand innovation rime avec « débrouillardise »

Il peut paraître étonnant de voir ainsi un simple masque de plongée transformé en appareil médical. Pareil détournement d’un produit pour un usage autre que celui auquel il était initialement destiné n’est cependant ni surprenant, ni nouveau. Il s’agit ici d’un cas d’innovation « frugale ».

Une innovation est dite frugale lorsque son processus d’innovation et de production induit une économie significative dans l’utilisation de ressources rares. En d’autres termes : faire plus et/ou mieux pour satisfaire un usage donné, mais avec moins de ressources (financières, matérielles, énergétiques, etc.). Cela explique que, le plus souvent, les innovations frugales reposent plus sur de la « low-tech » que sur de la haute technologie, puisque la maîtrise des coûts en est une dimension essentielle.

Livre écrit par Navi Radjou. Frugal innovation hub

Cette maîtrise des coûts est liée au contexte dans lequel le concept d’innovation frugale a vu le jour, et non pas à un objectif de maximisation des profits. En effet, ce concept découle du terme « jugaad », un mot hindi que Navi Radjou, auteur d’un ouvrage sur l’innovation frugale, traduit par « une solution innovante, improvisée, née de l’ingéniosité et de l’intelligence » (ce que l’on traduirait spontanément en français par « le système D »).

Les travaux sur ce type d’innovation sont ainsi issus d’observations menées dans des pays en développement, confrontés à des tensions importantes sur les niveaux de ressources mobilisables. En réponse à ces tensions, les habitants n’ont généralement pas d’autre choix que d’être ingénieux pour maximiser l’usage des maigres ressources à leur disposition.

L’innovation frugale s’attache donc avant tout à l’usage d’une ressource et à la valeur qu’un utilisateur peut en retirer – ladite ressource pouvant d’ailleurs être un produit déjà existant qui serait transformé, ou dont l’emploi dévierait de sa vocation première. La réutilisation d’un pot de confiture vide pour y ranger des clous est ainsi un exemple élémentaire d’innovation frugale.

Moins élémentaire, mais tout aussi frugal, est l’appareil d’électrocardiogramme (ECG) MAC 400 développé par General Electric. Basé sur des composants et algorithmes existants dont la fiabilité et la précision étaient reconnues, cet appareil était une version simplifiée vendue à 800 dollars (contre 2 000 dollars pour les appareils ECG traditionnels), produisant des ECG au coût unitaire de 1 dollar (contre 5 à 20 dollars habituellement).

Le MAC 400 avait initialement été conçu pour répondre aux contraintes locales indiennes (appareil portable pour aller dans les villages, consommant moins d’électricité, moins coûteux à l’usage), permettant à des gens qui en étaient exclus de bénéficier de diagnostics, puis de soins, de meilleure qualité. Mais ses caractéristiques firent qu’il répondit aussi à une demande dans des pays développés, où des médecins de ville s’en équipèrent, créant pour General Electric un tout nouveau marché que l’entreprise n’avait pas anticipé.

Innover en allant à l’essentiel

Les innovations frugales sont donc des solutions « assez bonnes » (sous-optimales) qui reposent sur des ressources limitées et moins coûteuses pour faire face à la rareté de ces dernières. Analysant plusieurs cas d’innovations frugales, notre travail de recherche en a identifié quatre caractéristiques, auxquelles répond l’adaptation du masque de Decathlon.

Tout d’abord, elles doivent être abordables, pour qu’un grand nombre de personnes puissent se permettre de les acheter.

Ensuite, elles doivent être de qualité et proposer un bon niveau de performance, eu égard aux besoins des clients/utilisateurs. Troisièmement, elles doivent avoir un niveau élevé d’utilisabilité, c’est-à-dire être faciles à comprendre et à utiliser.

Ces trois premières caractéristiques impliquent que les innovations frugales ne proposent aux clients que les fonctionnalités vraiment essentielles à leurs yeux.

Enfin, ces innovations doivent être soutenables, c’est-à-dire permettre une création de valeur économique et sociale (dans le cas des masques qui nous intéresse ici, la création de valeur économique passe cependant aux oubliettes, en raison du contexte de crise sanitaire et de mobilisation pour y faire face).

Un élan collaboratif mondial

Néanmoins, le masque Easybreath n’est en tant que tel pas ou peu utilisable pour venir en aide aux malades. Afin de le relier aux respirateurs artificiels pour ventiler les patients en détresse respiratoire, un raccord de connexion entre le masque et les tubes hospitaliers standards est nécessaire. Or, un tel raccord n’existe bien sûr pas et doit être créé. Entre alors en jeu un processus d’innovation ouverte, à l’origine de l’innovation frugale décrite précédemment.

Transformer un masque de plongée en respirateur : mode d’emploi (Cristian Fracassi, 21 mars 2020).

L’innovation ouverte correspond à la combinaison de connaissances en provenance d’une entreprise et de connaissances qui lui sont extérieures (créées ou mobilisées par d’autres acteurs que l’entreprise ou ses employés). Une innovation ouverte résulte donc d’un processus collaboratif entre différents acteurs.

C’est exactement ce qu’il s’est passé pour ce masque. L’idée de l’utiliser ainsi provient du Docteur Renato Favero, ancien médecin-chef de l’hôpital de Gardone Val Trompia (province de Brescia en Italie). Il a contacté la société Isinnova, récemment très médiatisée pour sa production de valves respiratoires avec des imprimantes 3D, afin qu’elle puisse produire ces fameux raccords de connexion.

Dessins permettant l’impression 3D de valves. Marco Bertorello/AFP

Isinnova a pu s’appuyer sur les explications du Docteur Favero et sur les plans du masque mis à disposition par Decathlon pour concevoir et produire ce raccord (nommé « Valve Charlotte », du nom de la femme du président-directeur général d’Isinnova), qu’ils ont breveté d’urgence pour éviter toute spéculation sur ce composant – brevet laissé libre d’utilisation pour que tous les hôpitaux puissent en bénéficier.

Cela a généré un élan collaboratif mondial, de nombreux détenteurs d’imprimantes 3D (entreprises ou individus) se proposant de contribuer à la production de ces valves. Celles-ci sont non certifiées médicalement. Cela signifie que leur utilisation implique la signature d’une décharge par les patients.

En étant abordable, facile d’utilisation et ayant démontré un niveau de performance adéquat en situation d’urgence, la solution visant à associer la valve Charlotte au masque Decathlon a tout d’une innovation frugale.

Want to write?

Write an article and join a growing community of more than 106,300 academics and researchers from 3,430 institutions.

Register now