Sciences citoyennes, oui, mais comment ?

Comment impliquer les citoyens dans les décisions de politique scientifique ? Rob Bye/Unsplash, CC BY-SA

Sciences citoyennes, oui, mais comment ?

Cet article est publié dans le cadre du cycle de conférences Le progrès a-t-il un avenir ?, organisé par la Cité des sciences et de l’industrie, du mardi 15 au 26 mai 2018. Durant deux semaines, des groupes d’étudiants, un panel de citoyens et des scientifiques, historiens et philosophes, livrent leurs réflexions et débattent.


Quel rôle le citoyen doit-il jouer dans l’orientation du développement des sciences et des techniques ? Doit-il avoir son mot à dire dans le choix des grandes priorités de la recherche ? Et si oui, quelles formes pratiques cette implication peut-elle prendre ? Ces questions se posent d’une façon particulièrement pressante aujourd’hui pour plusieurs raisons.

Partons tout d’abord du constat, assez banal en soi, de l’impact important et sans précédent de nombreuses avancées scientifiques dans la vie individuelle et sociale des hommes. Manipulations du génome d’organismes vivants, nanotechnologies, clonage de mammifères, fusion nucléaire, techniques de procréation médicalement assistée, intelligence artificielle, les exemples abondent de programmes de recherche aux répercussions majeures dans la vie quotidienne de l’ensemble des citoyens.

Ces développements sollicitent de plus l’argent du contribuable. Comment dès lors justifier le fait que dans des pays démocratiques, l’immense majorité des individus soit dans une très large mesure tenue à l’écart des décisions de politique scientifique orientant ces développements ?

Les experts nous privent-ils de démocratie ?

Le fait est que les grandes décisions en matière de priorités de la recherche, tant au niveau national que supranational, demeurent très largement l’apanage d’une fraction restreinte de la société, en l’occurrence des communautés d’experts scientifiques, que ce soit directement ou indirectement, par des fonctions de conseil des gouvernements ou assemblées élues. Cette situation est-elle satisfaisante ?

Elle ne l’est clairement pas au regard de l’exigence démocratique minimale d’une implication des citoyens dans les processus de prise de décisions qui les affectent. Les experts scientifiques, aussi compétents soient-ils dans leur domaine de spécialité, ne sont pas forcément les mieux placés pour déterminer les besoins de la société auxquels la recherche et l’innovation doivent s’efforcer de répondre en priorité. Des alternatives à cette forme d’« élitisme savant », plus légitimes politiquement, doivent donc être envisagées.

Une option, de plus en plus débattue aujourd’hui, est celle d’une participation directe des citoyens dans les processus de choix des grandes priorités de la recherche. Elle s’inscrit dans une demande sociétale plus large de participation directe dans la vie publique et politique (budgets municipaux participatifs, crowd-sourcing dans les campagnes électorales, consultations citoyennes de toute sorte, etc.). De ce point de vue, le domaine des sciences et des innovations technologiques ne fait donc pas exception. Et de fait, d’assez nombreux dispositifs de participation ont été implémentés et expérimentés dans ce domaine (conférences de consensus par exemple), mais la question de leur impact réel sur les décisions effectives en matière de politique publique de recherche se pose et nombre de ces dispositifs de participation ont été une source récurrente d’insatisfaction pour les participants au motif qu’ils visaient avant tout à diminuer les résistances à certaines innovations technologiques.

Science désintéressée ou utilitariste ?

Indépendamment de ce constat, et plus fondamentalement, l’idée même d’une participation du non-spécialiste à la définition des grands objectifs de la recherche, peut susciter des résistances de principe, au sein des communautés scientifiques en particulier. Pour bien saisir d’où viennent ces résistances et pouvoir s’interroger sur leur légitimité, il faut prendre acte d’une évolution de ce qui fait la valeur de la science dans nos sociétés, des types d’objectifs qu’on lui assigne aujourd’hui, et des tensions que cette évolution génère.

Traditionnellement, du point de vue de la philosophie des sciences, on distingue deux grands types d’objectifs, qui correspondent à deux types d’attente à l’égard de la science. Une première conception des objectifs de la science, qu’on peut qualifier de désintéressée, consiste à attendre avant tout que les sciences produisent des connaissances fiables sur le monde, ceci indépendamment d’applications pratiques qu’on pourrait éventuellement en tirer. Selon une seconde conception, d’emblée utilitariste, on attend avant tout de la science qu’elle permette de résoudre des problèmes particuliers auxquels la société se trouve confrontée à un moment de son histoire (par exemple, aujourd’hui, typiquement, les conséquences du réchauffement climatique).

Il n’est pas inutile de rappeler, pour comprendre ce qui se passe aujourd’hui, que dans l’Antiquité, c’était le premier objectif qui était exclusivement privilégié. Platon et Aristote par exemple dévalorisent l’utilité pratique de la science : seule la production de connaissances sur le monde a de la valeur, indépendamment d’éventuelles applications. Par la suite va émerger progressivement une valorisation des usages pratiques et une figure importante de cette évolution est Francis Bacon, avocat et philosophe qui, au tournant du XVIe et XVIIe siècle, est le premier à théoriser une vision utilitariste de la science.

Aujourd’hui, ces deux types d’attentes coexistent mais pas toujours très harmonieusement dans la mesure où elles peuvent être vécues, notamment par un certain nombre de chercheurs, comme étant en tension. Cette tension se manifeste de façon récurrente par des prises de position qui opposent objectif de production de connaissances désintéressée et objectif d’utilité. Les bailleurs de fonds de la recherche se voient reprocher de ne pas laisser les chercheurs simplement suivre leur curiosité et d’attendre des avancées qui répondent à des « besoins sociétaux » dans des domaines bien spécifiques (santé, changement climatique, économie de l’hydrogène, etc.).

Une tension s’exerce donc entre des valeurs, désintéressement et autonomie, traditionnellement au cœur de la recherche scientifique, et des attentes utilitaristes de plus en plus pressantes. Mais il faut souligner que ces attentes ont été générées par la science elle-même : elles sont en quelque sorte le revers de la médaille de ses succès. En effet, la recherche et l’innovation, en raison précisément de leurs accomplissements, sont placées dans nos « sociétés de la connaissance » au cœur de ses projets de développements et en sont considérées comme des moteurs essentiels. Dès lors, les bailleurs de fonds n’attendent pas seulement de la recherche un accroissement des connaissances et plus d’innovations en général, mais un accroissement des connaissances et des innovations dans certains domaines correspondant à des besoins sociétaux spécifiques jugés prioritaires.

Les attentes de la société sont donc à la fois plus pressantes et plus ciblées. C’est comme si on passait, si l’on peut dire, d’un régime de l’offre à un régime de la demande. Dans un régime d’offre, le chercheur est libre de produire des connaissances selon sa curiosité naturelle, connaissances qui sont ensuite mises à disposition de la société et qui peuvent donner plus tard des choses très utiles. Le laser en est l’exemple type : il n’a pas été développé pour répondre à des besoins identifiés au préalable mais constitue une application tardive de développements théoriques très fondamentaux en mécanique quantique au début du XXe siècle. Dans un régime de demande, au contraire, on part de certains problèmes, jugés prioritaires, dont on pense que les sciences, y compris les sciences humaines et sociales, peuvent contribuer à la résolution, et ces problèmes orientent, conditionnent les choix des programmes de recherche.

Comment faire participer le citoyen ?

La participation des citoyens à ces choix ne peut se poser que dans ce second régime de demande, elle en présuppose donc la légitimité. Or cette question de la légitimité d’attentes avant tout utilitaristes à l’égard de la science est une question à mon sens politique. Il n’est dès lors guère surprenant qu’elle ne fasse pas l’objet d’un consensus, en particulier au sein des communautés scientifiques. Supposons cependant pour la suite qu’une telle conception utilitariste de la science soit adéquate, à la fois des points de vue descriptif et normatif.

Une participation directe des citoyens (plutôt que via leurs représentants élus par exemple) dans les processus de choix des grandes orientations de la recherche est-elle alors la meilleure façon de répondre à l’exigence démocratique ? Cette question, à la croisée de la philosophie des sciences et de la philosophie politique, me semble encore très ouverte.

Je n’évoquerai ici que deux types de considération jouant en faveur, ou non, d’une participation directe. S’en remettre à nos représentants élus en matière de priorités de recherche soulève par exemple le risque que soient privilégiés les programmes de recherche aux retombées rapides, le temps de la politique étant plus rapide que le temps, long, de la recherche.

Une participation directe des citoyens permettrait d’atténuer ce risque du court-termisme, mais cette forme de démocratisation se heurte à un problème de légitimité politique. N’étant pas élus, les citoyens qui seraient impliqués dans les processus de décision ne représentent pas, au sens d’« agir au nom de », le reste des citoyens. Leur représentativité relève d’une forme très modeste de représentativité au regard des exigences démocratiques, qui se réduit à l’absence de biais de sélection dans la constitution du groupe amené à participer. Avec pour conséquence de ne pouvoir justifier, au mieux, qu’un rôle consultatif, et non décisionnel des citoyens impliqués. Il reste donc à penser la façon d’articuler des formes participatives de démocratisation avec les structures politiques décisionnelles de nos démocraties représentatives, dans le champ spécifique des politiques de recherche, et donc aussi le rôle des experts scientifiques dans ces processus de démocratisation.